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Willy Pelle­tier: « Gilets jaunes, démo­cra­tie « par en bas », démo­cra­tie soli­daire »

20 décembre 2018 Par Willy Pelle­tier, publié dans L’Hu­ma­nité dimanche /

S’ef­fa­rouchent les belles-âmes que paient les puis­sants. Nous accablent les gants blancs que raille Balzac, qui n’ont jamais mis les mains dans un moteur. Nous, gilets jaunes, « mettons la démo­cra­tie en péril », nous, gilets jaunes, sommes « barba­rie » osent-ils, avec aux pieds des chaus­sures qui valent deux smics. Ils voient juste. Oui, par bonheur, oui enfin, nous détraquons « la démo­cra­tie », la leur, qui n’est démo­cra­tique en rien, nulle part.

Nous sommes les inter­dits de votre pseudo-démo­cra­tie, nous sommes les bas-côtés qui ne votent plus, les pros­crits, écra­sés de CDD, cloués au chômage, broyés d’im­payés, le 12 du mois à décou­vert, menot­tés à la misère, étran­glés par les banques. La démo­cra­tie, nous sans-voix, nous les vies de merde, on la ressus­cite. La démo­cra­tie, la vraie, celle que vous empê­chez, sur les rond-Point, les barrages, nous l’ac­tion­nons, nous la sauvons.

Sur la N2, dans le sois­son­nais, gilet jaune depuis le départ, Gilles ne vote plus depuis le TCE. Il dit, « j’avais gagné, j’avais dit non, tous on l’a dit, l’Eu­rope libé­rale, ils nous l’ont mise, mise profond, ils ont chié sur nos votes ». Corinne a voté Jospin, Hollande, elle dit, « jamais plus, on me trahira comme ça, les sala­riés, on en a pris plein la gueule, le code du travail, t’en as même plus, mais du fric pour les patrons, des milliards, des milliards, moi c’est les CDD, ma fille bosse en cham­pi­gnon­nières pour payer sa fac, le soir, les samedi, les vacances ». Ils ne votent plus, ils agissent. Ils ne votent plus, pour la fermer après durant cinq ans, et subir. Ils inter­viennent. En citoyens vrais, citoyens en continu, pas inté­ri­maires. Ils veulent des réfé­ren­dums d’ini­tia­tives citoyennes, pour ça, la souve­rai­neté du peuple, pour que la poli­tique ne soit plus confisquée par les CSP plus, les DRH deve­nus dépu­tés, les patrons du privé qui colo­nisent l’Ely­sée puis retournent au privé.

Les lassi­tudes d’être mépri­sés, mépri­sés partout, sont parties dans la fumée des grillades, des anniv fêtés ensemble, les coups de mains qu’on s’échange, les sourires quand se croisent nos bagnoles gilets jaunes sur le tableau de bord.

Car sur la N2, on l’a compris : la démo­cra­tie, c’est nous, la démo­cra­tie c’est le peuple réel qui inter­vient, pas les marquis qui parlent en notre nom et ne connaissent aucun ouvrier, aucun employé, aucun tech­ni­cien, pas un étudiant pauvre, aucun loca­taire qui peine. « Macron quand il a causé, c’était Marie-Antoi­nette, ses fringues, c’est mon budget de l’an­née » a dit Sylvie.

Sur la N2, la démo­cra­tie, on l’a action­née. Pas une seule action sans discus­sion collec­tive, accord collec­tif, enga­ge­ment commun. Pas de chef­fe­rie, que du débat, des débats sans cesse. Pas d’avis tout faits mais des opinions qui changent avec les argu­ments qu’on s’échange. Alors, c’est sûr, ça choque pas mal les dépu­tés godillots, les dépu­tés pom pom girls, qui doivent leurs postes à leurs patrons poli­tiques. Sur les rond-point, il n’y avait pas de patrons, justes des égaux. Pas de délé­ga­tions incon­di­tion­nées ; la démo­cra­tie, c’est cela même.

Ces rond-point ont poli­tisé comme nulle part. Muriel a ramené les chiffres des profits du CAC 40. Nadir a fait un tableau sur quelles entre­prises polluent vrai­ment. Clau­die a calculé ce que coûte le trafic des jets. On sait tous comment les banques nous volent, comment nous volent les ultra-riches qui défis­ca­lisent. Nous, on défis­ca­lise pas, les citoyens du peuple vrai ne défis­ca­lisent pas.

Sur les rond-point, femmes et hommes, tous égaux, « gaulois », beurs, black, tous égaux, hété­ros, homos, tous égaux, « gamins », « gamines », lycéens, vieilles personnes qui galèrent, tous égaux. Sur la N2, nous étions démo­cra­tie des égaux. Sur la N2, nous étions démo­cra­tie soli­daire, quand les restruc­tu­ra­tions libé­rales nous rendent soli­taires, concur­rents au boulot, isolés dans nos souf­frances, fantas­mant les collègues comme menaces. Les rond-point, ce fût la fête des voisins, la sono passait du zouk, de l’élec­tro, de la musette, du raï. Les rond-point furent bals popu­laires, une popu­la­tion popu­laire récon­ci­liée dans l’ac­tion de classe, démo­cra­tie spon­ta­née, cosmo­po­lite comme sont cosmo­po­lites les damnés de la terre. Monique m’a dit, « on est tous les métèques du futur ». On s’est monté une caisse de rond-point, pour aider les mamans seules au RSA.

Sur les rond-point, ce fût la démo­cra­tie fémi­niste. Avec pas d’har­cè­le­ments, aucun, jamais, juste du respect la nuit, le jour. Une poli­tesse entre femmes et hommes, qu’on retrouve où ? Pas chez les profes­sion­nels de la poli­tique, pas dans les entre­prises.

Jordan et Samia, 23 ans et 26 ans, en CDD depuis toujours, Claude à la chaîne depuis 20 ans, m’ont dit, « on l’a écrasé devant les patrons depuis qu’on bosse, ça durera pas, plus main­te­nant », « on avait peur d’eux, là on sait qu’on est des milliers comme nous, pas possible qu’on se se laisse cogner comme c’était ». Avec des copains, des copines, syndi­ca­listes, dans le sois­son­nais, on va ouvrir une boutique de droit, pour que la démo­cra­tie ne s’ar­rête plus aux portes des usines, des super­mar­chés, des commis­sa­riats.

Les rond-point ont sauvé la démo­cra­tie. Ils l’ont sauvé de Le Pen. Johann hais­sait « les bougnouls » comme il disait. Ses meilleurs potes sont main­te­nant Hassan et Louna. Luc, terras­sier, détes­tait les « cassoss, qui pompent les aides ». Il lâche plus Rayan, Rémi, au RSA, « ils sont comme moi » qu’il dit, « ils veulent bosser, comme moi gosse et que je trou­vais rien parce que j’étais qu’un plouc qui venait des champs de bette­raves ».

Sur les rond-point, s’est recons­truit l’es­time de soi, l’es­time des plus proches, l’es­time popu­laire de notre classe aban­don­née.

Les fémi­nistes répètent, « ne me libère pas, je m’en charge ». Le peuple des rond-point, poches vides, cœurs serrés, coude-à-coude, dit pareil. On ne cessera pas, sur les rond-point ou s’il le faut, alors ailleurs. J’ou­blie­rai pas Samia, quand Macron parla, et que le rond-point cria « on n’ar­rête pas », deux larmes lentes coulaient sur ses joues. Les uns, les autres, on s’est pris dans les bras.

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