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Gilets jaunes, drapeau rouge

Paru dans le jour­nal L’Hu­ma­nité, par Willy Pelle­tier, coor­di­na­teur géné­ral de la Fonda­tion Coper­nic, 20 novembre 2018 /

 

J’étais gilet jaune, Natio­nale 2. Des heures, un peu la nuit, faisait froid, tous ensemble, dans le mélange, le partage, des sand­wichs saucis­sons, du cous­cous, des thés, Ricard, cubis de Rosé. Nassim a amené des loukoums. Avant, on se connais­sait pas, main­te­nant oui. Avant, on votait pas pareil, à l’op­posé même, main­te­nant au moins, on est d’ac­cord sur ce qui nous fout tous dans la merde, les patrons, les gros patrons, la finance, Macron qui les sert, nous vole, nous méprise, nous connaît même pas, et les DRH qui licen­cient. Avant, on se parlait pas, là on va se revoir. Bruno doit prêter son moto­cul­teur à Eric, et après à Alfonso ; Mireille, Corinne, Robert, Samia, ont rendez-vous avec Hairati, pour qu’elle leur explique des trucs d’or­di­na­teurs. Ici, dans l’Aisne, il n’y a plus ni Poste ni méde­cin ni bistrots, ni maga­sins, les classes de primaire ferment. Les socié­tés de chasse, les fanfares, les clubs de sport peinent à survivre. Au judo, la coti­sa­tion est de 20 euros, un tiers des parents demandent à payer en trois fois. Les « entre-soi » ruraux s’ef­fondrent et avec eux, l’es­time de soi qu’ils géné­raient. On vivait côte-côte, repliés sur nous-mêmes. C’était chacun seul, chacun pour soi, « chacun sa merde », un sauve qui peut géné­ral doublé d’un senti­ment d’im­puis­sance. Ici, les plus proches sont fantas­més menaces. Main­te­nant, c’est plus pareil. Et on veut conti­nuer. De toutes façons, gilets jaunes ou autre­ment, on commence à être un groupe, un groupe popu­laire, on s’est dit qu’on se soutien­drait, et qu’on soutien­drait tous les gens qui galèrent dans le sois­son­nais. On va voir comment faire.

J’ou­blie­rai pas Julien, qui bosse vers Paris et se tape 20 minutes de voiture matin et soir, pour prendre des trains toujours plus rares, pas chauf­fés. Il disait, « la bagnole, j’m’en fous, la mienne c’est pas un coupé sport, la bagnole c’est juste que je fais comment sans, Cora­lie a pas été reprise en CDD, sur le fric on est au taquet, le 12 du mois, plus un kopeck, on se prive sur tout, ça peut pas durer qu’on nous casse partout ». Julien a voté Voynet, Hamon. J’ou­blie­rai pas Jean-Pierre, 76 ans, au boulot à 16 ans, les champs puis l’usine. Il disait, « avec Nicole, les retraites, c’était déjà que dalle, là Macron, il nous pompe le noyau, il sait pas qu’on a la pêche, on fait quoi, on peut plus prendre la voiture pour s’oc­cu­per des gamines de notre fille, alors elle va bosser comment ? ». Il disait, « faut l’ou­vrir, on l’a fermé trop ». J’ou­blie pas Yasmina, j’ou­blie pas Mathieu, étudiants à l’IUT, les premiers dans leur famille à avoir le bac. Elle disait, « déjà que je bosse à Cora pour aider mes parents, avec 50 km par jour pour aller à l’IUT, comment je paye plus cher l’es­sence, là ça fait deux semaines que je peux plus aller voir mon copain qu’est à Lille ». J’ou­blie pas Marc, plom­bier, la première fois qu’il mani­feste. Il disait « j’ai la rage contre tous les poli­tiques, la rage comme un piment dans la petit dej, c’est pas nous qui polluons tout, nous on va pas à New York en jet ».

On s’ou­bliera pas. On s’ou­bliera plus. On n’ou­bliera pas qui veut nous sépa­rer, nous monter les uns contre les autres, alors qu’on est exploi­tés pareils. Pour les mêmes causes, les mêmes coffre-fort, qui déjà débordent. J’ou­blie pas Sylvain, licen­cié de Wolber, l’usine à pneu qui mit 1000 personnes à la rue, syndiqué CGT. Il m’a dit, « c’est les gens du peuple qui sont là, trois coups comme ça et le drapeau rouge, je le sors, il est au coffre de la Clio depuis trop de temps ! ».

 

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