Après la mort de Quentin Deranque, une guerre culturelle qui sacrifie les faits
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La mort de Quentin Deranque continue de fracturer la classe politique. Alors que l’enquête a connu une accélération mardi avec neuf interpellations, dont celle de l’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, chaque camp cherche à imposer son récit, et les évolutions de l’enquête, le parcours militant de la victime ou le contexte lyonnais passent littéralement au second plan dans ce qui s’apparente de plus en plus à une guerre culturelle. Et celle-ci implique trois parties de l’échiquier politique. Au premier plan : l’extrême droite, aidée par une partie de la droite traditionnelle et de ses relais médiatiques.
Du Rassemblement national à Reconquête en passant par ses satellites, l’affaire est entendue. Le jeune homme n’a pas été pris dans une rixe. Il a fait l’objet d’un guet-apens tendu par une extrême gauche meurtrière, ontologiquement violente et téléguidée par la France insoumise. Son seul tort serait de nourrir des idées contraires à ce camp politique, à en croire un éditorial du Figaro qui la présentait dimanche 15 janvier comme « un martyr de la liberté d’expression ».
Président du groupe LR à l’Assemblée, Laurent Wauquiez partage ce récit : « Quentin est tombé sous les coups de monstres guidés par la haine, aveuglés par l’intolérance. Nos jeunes ne devraient jamais payer de leur vie le fait d’oser s’exprimer ». Une présentation des choses parcellaire qui occulte la trajectoire radicale de la victime, qui fréquentait ce que l’extrême droite produit de pire : Mediapart a révélé qu’il défilait en mai dernier parmi les néofascistes sous des drapeaux noirs à croix celtiques dans les rues de Paris, en mémoire d’un militant de l’Œuvre française (organisation pétainiste, antisémite et négationniste dissoute en 2013) mort en 1994. En passant sous silence son parcours, droite et extrême droite entendent focaliser l’attention sur la complaisance présumée (voire la complicité) de la gauche, des médias ou de la justice à l’égard des violences d’extrême gauche.
Ce qui a conduit des influenceurs identitaires, ainsi que le média Frontières, à s’improviser justiciers et à jeter des noms de membres de la Jeune garde antifasciste en pâture sur les réseaux sociaux, en affirmant qu’ils comptaient parmi les agresseurs de Quentin Deranque. Parmi les noms cités, celui d’une étudiante identifiée par certains comme figurant sur la vidéo mise en ligne par TF1. Problème : ses parents affirment au Monde qu’elle est en Amérique du Sud dans le cadre de ses études, ce que l’avocat de la famille a confirmé à BFMTV, annonçant une plainte en diffamation contre ceux qui ont accusé à tort la jeune fille, au prix d’un violent cyberharcèlement ciblant sa famille.
Jamais trop loin de l’extrême droite groupusculaire, Marion Maréchal a aussi versé dans la réalité alternative, en affirmant ce mardi 17 février que « la violence d’extrême droite est dérisoire par rapport à celle d’extrême gauche ». Un constat démenti à la fois par les faits, les alertes émises par les services de renseignement et les spécialistes des milieux radicaux. Objectif de cette volonté de tordre la réalité au profit d’une victoire culturelle : relativiser la dangerosité des groupuscules nationalistes et faire porter la responsabilité de la violence politique sur les seules épaules de la France insoumise.
Des tirs nourris qui ont conduit la formation mélenchoniste à contre-attaquer en ne retenant, là aussi, qu’une partie de l’histoire. Rompu à l’art de la riposte, le parti de Manuel Bompard rappelle que ses événements sont souvent pris pour cibles et martèle que le service d’ordre de LFI n’a rien à voir dans le drame qui a coûté la vie à Quentin Deranque. Quitte à insister sur le profil sulfureux de la victime et les morts commis par les factions nationalistes ces dernières années, et à donner l’impression de verser dans l’inversion accusatoire.
(…) Car il y a un angle mort dans la défense de LFI : sa proximité assumée avec l’action antifasciste et sa faculté à enflammer le débat public. « Enrôlez-vous dans les associations antifascistes ! Participez à leur combat ! Maîtrisez la force que vous incarnez ! », tonnait Jean-Luc Mélenchon en mai dernier. En 2023, il assistait en personne au camp d’été de la Jeune Garde.
Certes largement insuffisant pour faire du quadruple candidat à la présidentielle un chef de bande dangereux, mais assez pour éclabousser le mouvement qu’il incarne. Comment pourrait-il en être autrement quand le fondateur de la Jeune garde antifasciste, Raphaël Arnault, est député LFI et que son assistant parlementaire, Jacques-Elie Favrot, est soupçonné d’être impliqué, au point de se retrouver interpellé ce mardi soir ? D’autant que ce même Raphaël Arnault a été définitivement condamné pour violences volontaires en réunion et que la formation qu’il a cofondée a été dissoute en Conseil des ministres. En cause, un glissement progressif du militantisme classique vers « l’antifascisme de rue » exposé à la violence, ainsi que le détaille Le Monde.
(…) « LFI fait semblant de ne pas voir que les mots tuent », a attaqué le ministre de la Justice Gérald Darmanin, alors que l’enquête judiciaire n’a, pour l’heure, établi aucun lien entre le parti et l’affrontement qui a débouché sur la mort de Quentin Deranque. En outre, tout occupée à diaboliser LFI, récemment classée à l’extrême gauche par le ministre de l’Intérieur, la macronie est bien plus discrète sur le contexte local, et les intentions belliqueuses des groupes d’extrême droite dont faisait partie la victime. Elles ne font pourtant plus aucun doute.
Sur la base d’une vidéo de la scène, le Canard enchaîné révèle ce mardi que l’affrontement a commencé à l’initiative des militants nationalistes, précisément « par des jets de fumigènes en direction des antifas ». L’hebdomadaire, tout comme Le Progrès, publie des témoignages et des vidéos montrant que les deux groupes venaient pour en découdre. Si elle n’enlève rien au supplice subi par Quentin Deranque, lynché à terre, cette cruelle réalité se révèle aux antipodes des récits politiques qui prospèrent sur cette affaire tragique.(…)
