Inpre­cor. « Un capi­ta­lisme en crise, préda­teur et auto­ri­taire ». Roma­ric Godin.

https://inpre­cor.fr/node/4610

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Que peut-on dire sur la situa­tion écono­mique de l’Eu­rope, la crois­sance, ou plutôt la quasi-réces­sion qui la touche ?

Regar­dons les dyna­miques à long terme de la crois­sance pour ensuite reve­nir sur ce qui se passe actuel­le­ment. Il y a un ralen­tis­se­ment de la crois­sance mondiale sur les cinq dernières décen­nies. Dans les années 1960, la crois­sance mondiale calcu­lée par la Banque mondiale était de 6,2 % par an en moyenne. Aujourd’­hui, elle est autour de 3 %. En un demi-siècle, la crois­sance mondiale a été divi­sée par deux, selon la Banque mondiale. Ça veut dire très concrè­te­ment que le rythme d’ac­cu­mu­la­tion capi­ta­liste a été divisé par deux. Il faut souli­gner cet élément peu discuté, parce qu’à gauche on se foca­lise souvent sur l’ac­crois­se­ment des richesses de la classe capi­ta­liste, et à droite on se rassure en consi­dé­rant que la crois­sance se pour­suit.

Mais la dyna­mique de fond est celle d’un ralen­tis­se­ment de la crois­sance, dans les pays avan­cés et parti­cu­liè­re­ment en Europe occi­den­tale. Dans cette dernière, elle se situe autour de 1 % (l’Es­pagne étant un cas parti­cu­lier). Le rythme de la crois­sance a été divisé par 6, c’est un ralen­tis­se­ment extrê­me­ment fort et continu : lors de la première crise des années 1970, on passe de 6 % à 3–4 %, il y a une petite réac­cé­lé­ra­tion à la fin des années 90, et on descend autour de 2 % avant la crise de 2008. Depuis la crise de 2008 – avec des diffé­rences selon les pays – on est entre 0 et 1 %. En France, la dernière fois qu’on a dépassé les 2 % de crois­sance, c’était 2017 et c’était la seule année entre 2008 et 2024.

Il s’agit donc de niveaux de crois­sance histo­rique­ment faibles. 1 % de crois­sance pour une écono­mie comme la France, c’est proche de la stag­na­tion et c’est d’au­tant plus vrai qu’on ne voit pas de dyna­mique de reprise, même si on a pu y croire après la crise sani­taire. Mais dans la plupart des pays occi­den­taux et en Europe occi­den­tale en parti­cu­lier, le PIB réel est main­te­nant en dessous de la tendance d’avant la crise sani­taire et encore plus par rapport à la crise de 2008. Pour la France, on se retrouve à 14 % en dessous de la tendance d’avant 2008. Pour les pays de l’OCDE, le déca­lage est de 9,5 %.

C’est un tableau extrê­me­ment impor­tant, parce que ça signi­fie que toutes les promesses qui reposent sur un redé­mar­rage de la crois­sance, et toutes les poli­tiques qui ont été menées pour faire redé­mar­rer la crois­sance – les poli­tiques de répres­sion sociale et les poli­tiques de soutien à l’ac­ti­vité, les subven­tions directes au secteur privé, les poli­tiques moné­taires – n’ont permis en réalité que de frei­ner la décé­lé­ra­tion, mais ne l’ont pas arrê­tée.

La situa­tion euro­péenne est donc celle d’une crois­sance extrê­me­ment faible, y compris en termes de PIB par habi­tant – et là c’est valable y compris pour l’Es­pagne, qui a actuel­le­ment une crois­sance de 3 %, mais une stag­na­tion de son PIB par habi­tant depuis dix ans. Il n’y a pas de créa­tion intrin­sèque de valeur.

Nous sommes donc dans une situa­tion de quasi-stag­na­tion et certains pays sont carré­ment en stag­na­tion. C’est le cas de l’Al­le­magne – la première écono­mie de la zone euro et la troi­sième écono­mie mondiale – quasi­ment en stag­na­tion depuis 2018, soit 7 ans. Son PIB réel a augmenté de 0,7 % sur cette période.

C’est le fruit d’un mouve­ment de fond géné­ral propre au capi­ta­lisme mondial et le capi­ta­lisme euro­péen se situe à l’avant-poste de ce ralen­tis­se­ment mondial.

Certaines écono­mies s’en sortent un peu mieux parce qu’elles profitent de quelques avan­tages. Les tech­no­lo­gies permettent aux États-Unis de capter un peu plus de valeur et leur puis­sance impé­ria­liste leur donne accès à des marchés. La Chine utilise la puis­sance de son État pour inves­tir sur des tech­no­lo­gies nouvelles et des infra­struc­tures, et le coût du travail y est encore très faible. Certains pays, comme l’In­do­né­sie, combinent un faible coût du travail et la présence de matières premières. Il y a donc encore des zones en crois­sance, mais cette crois­sance est souvent insuf­fi­sante pour les pays en ques­tion, et d’autres zones en pâtissent : c’est comme si le gâteau ne gros­sis­sait plus suffi­sam­ment vite… cela conduit à des problèmes dans la répar­ti­tion des parts.

On se retrouve dans cette situa­tion de quasi-stag­na­tion, avec des pers­pec­tives de crois­sance quasi inexis­tantes. Quels seraient les moteurs aujourd’­hui de la crois­sance euro­péenne et française ? En France, l’im­pact de l’in­dus­trie, contrai­re­ment à ce que raconte le gouver­ne­ment, reste extrê­me­ment faible. C’est une niche, centrée sur quelques secteurs qui peuvent doper les chiffres comme les plom­ber. Il y a le trans­port ferro­viaire – quelques TGV sont vendus mais le secteur devient extrê­me­ment concur­ren­tiel, avec la présence de la Chine, de l’Es­pagne et de l’Ita­lie – ou la construc­tion de paque­bots, mais c’est très limité, la moindre livrai­son produit une embel­lie conjonc­tu­relle qui donne la possi­bi­lité au gouver­ne­ment de prétendre que sa poli­tique fonc­tionne. Dans l’aé­ro­nau­tique, il y a une vraie dyna­mique, mais avec les consé­quences envi­ron­ne­men­tales que l’on sait.

L’es­sen­tiel de l’éco­no­mie française aujourd’­hui, c’est 55 % de consom­ma­tion et 80 % de services marchands qui dépendent la plupart du temps de la consom­ma­tion des ménages. La très faible crois­sance est ache­tée par l’État via des subven­tions, des baisses d’im­pôts massives – entre 160 et 200 milliards par an – pour subven­tion­ner des embauches – donc un peu de redis­tri­bu­tion de pouvoir d’achat – et de l’in­ves­tis­se­ment qui souvent, parce qu’on est dans une écono­mie tertia­ri­sée, ne débouche pas sur des gains de produc­ti­vité. C’est le point essen­tiel, qui est géné­ral au capi­ta­lisme contem­po­rain mais très problé­ma­tique pour l’Eu­rope : ce ralen­tis­se­ment de la crois­sance a comme sous-jacent le ralen­tis­se­ment de la produc­ti­vité.

Il y a deux façons de faire de la plus-value : la plus-value rela­tive et la plus-value abso­lue. Si la plus-value rela­tive est faible, c’est-à-dire si la produc­ti­vité ne s’ac­croit pas – et en l’oc­cur­rence en France, en Alle­magne, en Italie, il n’y a quasi­ment plus de gains de produc­ti­vité –, la seule façon d’avoir, de produire de la plus-value est d’augmen­ter la plus-value abso­lue, c’est-à-dire augmen­ter le temps de travail, dégra­der les condi­tions de travail, faire bais­ser le salaire horaire, etc. Le mantra de nos diri­geants, qui est de « travailler plus », vise ainsi à augmen­ter le temps de travail.

Mais même ça ne suffira pas, parce que les gains de produc­ti­vité ainsi créés sont extrê­me­ment faibles. Pour faire du profit, les solu­tions sont alors l’aide directe de l’État, la préda­tion des services publics, la préda­tion via des systèmes de rente (c’est ce qu’on voit par exemple avec les tech­no­lo­gies où on vous fait payer l’uti­li­sa­tion de vos propres données) mais aussi tout ce qu’on appelle en anglais les utili­ties (les services aux collec­ti­vi­tés, l’eau, l’élec­tri­cité, l’éner­gie…). La rente, ce sont ces pratiques qui consistent à vendre des abon­ne­ments pour n’im­porte quoi. On vous fait payer pour des choses que vous ne voulez pas ache­ter parce qu’on essaye de contour­ner le recours au marché pour avoir un accès direct à l’argent. Le but est de contour­ner en quelque sorte le schéma de produc­tion de valeur tradi­tion­nel car il n’est plus capable de produire suffi­sam­ment de plus-value.

Ce déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme de rente, cette préda­tion sur l’État dans des écono­mies comme les écono­mies euro­péennes, qui dépendent beau­coup à la fois des trans­ferts sociaux, des salaires, contri­bue à affai­blir la demande des ménages et à les insé­cu­ri­ser. Ceux-ci voient leurs dépenses contraintes augmen­ter, se tournent vers une épargne de précau­tion et réduisent leur consom­ma­tion « arbi­trable », ce qui a pour consé­quence, en retour, de réduire encore plus la crois­sance, en un cercle vicieux.

Dans le même temps, les inves­tis­se­ments sont faibles et surtout de très mauvaise qualité. Le supposé boom de l’in­ves­tis­se­ment qu’on observe dans les statis­tiques françaises entre 2018 et 2022 concerne quasi­ment exclu­si­ve­ment des inves­tis­se­ments de main­te­nance, sans effets durables. C’est un des cœurs du problème du capi­ta­lisme contem­po­rain : la révo­lu­tion tech­no­lo­gique des années 1980 à 2000 n’a pas produit de gains de produc­ti­vité. Lorsque les inves­tis­se­ments ne produisent pas de produc­ti­vité, vous vous retrou­vez avec des dépenses qui ne produisent pas de valeur, vous vous êtes endetté et vous n’avez même pas les moyens de rembour­ser les dettes. C’est un peu la situa­tion là dans laquelle on est main­te­nant, avec le déve­lop­pe­ment de ce qu’on appelle les « entre­prises zombies ».

Le deuxième élément très impor­tant, en parti­cu­lier pour ce qui concerne l’Eu­rope, c’est le cas de la dette, la dette publique comme la dette privée dont on vient de parler. Comme la dette privée finance des inves­tis­se­ments non produc­tifs au sens propre du terme – c’est-à-dire qu’ils n’amé­liorent pas ou pas assez les gains de produc­ti­vité –, elle ne peut pas être rembour­sée et c’est donc la dette publique qui sert à soute­nir une acti­vité quasi factice. Cela exis­tait depuis 2008 mais c’est devenu énorme avec la crise sani­taire : un soutien aux entre­prises incon­di­tion­nel et géné­ral a été déve­loppé – un véri­table soutien direct à leur taux de profit – et une partie du capi­tal est deve­nue dépen­dante de ce soutien. Ce soutien se substi­tue à la produc­tion de valeur, il ne vient pas favo­ri­ser la produc­tion de valeur.

Par consé­quent, il ne permet pas de nouvelles entrées fiscales. Les reve­nus fiscaux sont donc insuf­fi­sants pour faire face aux dépenses. C’est ainsi que la dette publique augmente et que la pres­sion des marchés finan­ciers se renforce sur les pays occi­den­taux, et singu­liè­re­ment sur la France. On entre là aussi dans un cercle vicieux, avec une austé­rité qui freine encore la crois­sance.

Ce qu’on voit est un échec absolu des poli­tiques néoli­bé­rales, de la promesse néoli­bé­rale selon laquelle en libé­ra­li­sant le marché du travail on allait produire à la fois de l’em­ploi et de la crois­sance. En réalité on a produit de l’em­ploi mal payé, subven­tionné et très peu produc­tif. Avec des emplois à faible produc­ti­vité, vous ne pouvez pas augmen­ter les salaires. Et lorsque vous avez une pres­sion sur les trans­ferts de fonds de l’État vers le secteur privé, une pres­sion de la conjonc­ture ou n’im­porte quelle autre pres­sion des marchés finan­ciers sur la dette privée ou publique, c’est l’ef­fon­dre­ment.

Vous vous retrou­vez avec des emplois qui sont précaires non seule­ment dans le sens où on l’en­tend géné­ra­le­ment, mais plus fonda­men­ta­le­ment parce qu’ils dépendent d’un contexte où ces emplois ont un problème d’exis­tence propre, lié à leur manque de renta­bi­lité. À l’in­verse de la période précé­dente, pendant laquelle la créa­tion d’em­plois indus­triels créait des emplois extrê­me­ment produc­tifs, qui démul­ti­pliaient la plus-value. Aujourd’­hui la plus-value extraite sur chaque emploi est extrê­me­ment faible, c’est pour cela que tous les emplois sont subven­tion­nés, et c’est pour cela que ceux qui nous dirigent disent qu’il faut bais­ser ce qu’ils appellent les charges – les salaires socia­li­sés, les impôts – et qu’ils exigent que l’État paie même une partie du salaire ! On a connu ça durant la crise sani­taire, où les États les payaient direc­te­ment.

L’Eu­rope est une version cari­ca­tu­rale de cette situa­tion, mais c’est un problème qu’on peut retrou­ver aux États-Unis, au Japon – déjà avant la crise –, d’une certaine façon en Chine… C’est un élément commun au capi­ta­lisme mondial, un capi­ta­lisme de stag­na­tion qui se met en place. Des écono­mistes indiquent que les rythmes de crois­sance actuels sont supé­rieurs à ceux de la fin du 19e siècle. Mais depuis, l’ac­cu­mu­la­tion s’est accé­lé­rée et reve­nir en arrière fragi­lise l’in­té­gra­lité du système, qui est fait pour accé­lé­rer en perma­nence et non pour ralen­tir. Le rêve des écono­mistes néo-clas­siques de « se poser en douceur » est impos­sible : dans le système capi­ta­liste il n’y a pas d’équi­libre possible, c’est un système de fuite en avant.

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Je pense qu’une grande partie, voire la tota­lité du capi­tal, est consciente de cette situa­tion et c’est pour ça qu’à mon avis on est en train de sortir du néoli­bé­ra­lisme. Ils ont compris qu’un déve­lop­pe­ment des marchés et leur libé­ra­li­sa­tion, ça ne fonc­tionne pas. Ça peut servir à déve­lop­per certaines poli­tiques publiques, justi­fiées avec les vieux argu­ments – la réforme des retraites, les libé­ra­li­sa­tions à venir du marché du travail, etc. – mais ce n’est plus le cœur du problème.

Le cœur du problème est en fait double. D’un côté, une partie du capi­tal – notam­ment le capi­tal produc­tif, les services marchands et beau­coup d’in­dus­tries – dépend aujourd’­hui de l’aide directe des États – subven­tions, baisses d’im­pôts, etc. Si vous suppri­mez cette aide, ils n’ont plus rien, il n’y a plus de profits, il n’y a plus d’ac­ti­vité. Et ça c’est vrai aussi en Chine, parce qu’on est dans une quasi-crise de surpro­duc­tion indus­trielle.

De l’autre côté, il y a une autre stra­té­gie qui consiste à dire que, puisqu’on a beau­coup de mal à produire de la valeur de façon clas­sique à partir du travail, on va contour­ner ce système et produire de la valeur au travers de la rente. Tout un secteur vise préci­sé­ment ce système de rente, ce système de préda­tion à la fois des ressources et des marchés. À titre de capi­ta­liste indi­vi­duel c’est parfait : vous pouvez encais­ser toutes les baisses du taux de profit global si, de votre côté, votre profit person­nel dépend juste de l’obli­ga­tion qu’ont les gens de vous payer pour pouvoir vivre norma­le­ment. C’est en fait un leurre car cet argent lui-même dépend du taux de profit global. Mais c’est une illu­sion forte dans ces secteurs.

Ce n’est pas une divi­sion stricte, des secteurs – comme par exemple la finance – ont un pied dedans et un pied dehors, parce que le crédit dépend évidem­ment de l’ac­ti­vité, mais une partie de la finance est complè­te­ment décon­nec­tée du système produc­tif. On a donc, grosso modo, ces deux stra­té­gies.

Quelle est la théo­ri­sa­tion poli­tique de ces deux stra­té­gies ? Pour les secteurs produc­tifs, la traduc­tion poli­tique est un État qui détruit tant l’État social que les condi­tions de travail pour dispo­ser d’un maxi­mum de ressources afin de subven­tion­ner le secteur privé. Ça implique une poli­tique d’aus­té­rité sociale et une poli­tique de trans­fert – ce qu’on a connu avec le covid : une « poli­tique de sécu­rité sociale des profits des entre­prises ».

Pour les secteurs rentiers, ce qui les inté­resse, ce n’est pas d’être aidé par l’État parce qu’aujourd’­hui ils sont quasi­ment à des niveaux étatiques, donc en concur­rence avec les États. Les Big Tech et les grandes entre­prises extrac­ti­vistes sont concur­rentes de l’État, qui entrave leur déve­lop­pe­ment : il faut obte­nir des droits de forage quand vous êtes un pétro­lier, il y a des problèmes de régle­men­ta­tion quand vous êtes dans la tech­no­lo­gie… L’idée est donc de vider l’État de sa substance, de ne garder que ce dont on a besoin au mini­mum et de rempla­cer l’État par des entre­prises. C’est le régime « minar­chique » [« État mini­mal »] ou anar­cho-capi­ta­liste, qui remplace l’État par des entre­prises qui font du profit et se substi­tuent à ses grandes fonc­tions. C’est exac­te­ment ce qui est en train de se passer aux États-Unis : Elon Musk arrive avec ces jeunes blancs-becs de la Sili­con Valley qui n’ont comme expé­rience que celle des entre­prises de rente et qui prennent l’État améri­cain, le désossent pour garder seule­ment ce qui inté­resse le capi­tal rentier.

Il y a cepen­dant des points de jonc­tion entre les deux grandes stra­té­gies : les réduc­tions des impôts, la destruc­tion des protec­tions pour les travailleurs et de l’État social… Autre­ment dit, la répres­sion sociale.

Il y a donc une forme d’ac­cé­lé­ra­tion du phéno­mène néoli­bé­ral, mais aussi une fuite en avant : pour compen­ser cet affai­blis­se­ment conti­nuel de la crois­sance, il va y avoir une mise à sac de l’État. Pour les entre­prises indus­trielles, c’est problé­ma­tique parce que si vous n’avez plus les trans­ferts de l’État vous avez un problème de survie. Et aussi un problème de dépen­dance vis-à-vis des secteurs rentiers parce que les entre­prises indus­trielles dépendent des entre­prises tech­no­lo­giques, des entre­prises de four­ni­ture d’élec­tri­cité, d’eau etc. donc elles deviennent une forme de sous-secteur.

Cette concur­rence à l’in­té­rieur du capi­tal peut être réglée dans certains cas par la répres­sion sociale qui arrange un peu tout le monde – c’est un peu aujourd’­hui la poli­tique de Macron : on main­tient les aides aux entre­prises en faisant de la répres­sion sociale, et grosso modo comme on n’aug­mente pas les impôts les entre­prises rentières sont elles aussi satis­faites. C’est possible en France parce que ce sont prin­ci­pa­le­ment des services marchands qui font l’éco­no­mie, qu’il n’y a pas de géant de la Tech. C’est un peu diffé­rent aux États-Unis : du fait de la place des géants de la Tech dans le modèle écono­mique améri­cain, il va y avoir un conflit beau­coup plus fort entre les deux parties. La poli­tique protec­tion­niste peut tenter de trou­ver un compro­mis interne au capi­tal, mais certaines Big Tech ont des plumes à y perdre…

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Il y a quelque chose qui est un peu déses­pé­rant : quand vous essayez de régler un des pôles de la crise, vous augmen­tez les deux autres. Si vous essayez de régler la crise écono­mique, comme Trump et les autres diri­geants euro­péens, vous décu­plez la crise écolo­gique et les besoins tech­no­lo­giques pour rendre les gens encore plus dépen­dants et encore plus neuras­thé­niques… Vous essayez de régler la crise écolo­gique ? Alors là vous pouvez oublier votre crois­sance et votre accu­mu­la­tion du capi­tal. Vous essayez de régler la crise sociale ? Vous mettez fin à la consom­ma­tion de masse… En fait vous vous retrou­vez dans une espèce d’im­passe conti­nuelle et tout ça est lié à un fait central : la société est domi­née par le besoin d’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal et donc est dépen­dante des clowns que nous four­nit le capi­tal : les Trump, les Macron…

Ça me conforte en tout cas dans le fait que nous sommes entrés – c’est Tom Thomas qui utilise ce terme – dans une phase de séni­lité du capi­ta­lisme : on est dans un système qui fonc­tionne de plus en plus mal mais qui survit parce qu’il nous enferme dans des choix impos­sibles. Les gens envi­sagent plus la fin du monde que la fin du capi­ta­lis­me…

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Et l’Eu­rope dans tout ça ?

On ne voit pas comment l’Eu­rope serait capable de construire quelque chose qui soit capable de contre­ba­lan­cer la puis­sance améri­caine et le chan­tage améri­cain, parce que l’Eu­rope est en train de payer la facture de son néoli­bé­ra­lisme débridé : elle s’est mise à décou­vert, elle s’est désin­dus­tria­li­sée, elle s’est affai­blie. Elle a tout misé sur son alliance avec les États-Unis et se retrouve aujourd’­hui face à Trump qui lui met le pisto­let sur la tempe. Avec une autre puis­sance impé­ria­liste à ses portes, la Russie, qui va profi­ter du moindre faux pas pour se jeter sur elle. Et la Chine impé­ria­liste qui n’at­tend que de récu­pé­rer le marché euro­péen.

On est dans une situa­tion complexe, sans dyna­mique écono­mique, des socié­tés complè­te­ment frac­tu­rées, des partis d’ex­trême droite qui jouent pour les Améri­cains ou pour les Russes, ou pour les deux. On est clai­re­ment dans une phase de déclin.

Le 4 février 2024

Propos recueillis par Antoine Larache et Jan Malewski.

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