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La “liberté d’im­por­tu­ner” n’est rien d’autre qu’un privi­lège mascu­lin

Nous repro­dui­sons une tribune publiée dans Le Monde par Clémen­tine Autain, mili­tante fémi­niste, dépu­tée de la France Insou­mise et membre d’En­semble!

 Tout mouve­ment d’éman­ci­pa­tion suscite une réplique réac­tion­naire. Comme un hoquet, plus ou moins violent, signant le refus voire une forme d’an­goisse à l’égard d’un boule­ver­se­ment des normes exis­tantes. #metoo, moment de rupture histo­rique pour la libé­ra­tion des femmes et du désir, n’y a pas échappé. En réplique, la tribune des 100 femmes reven­diquant la « liberté d’im­por­tu­ner » a cris­tal­lisé la réac­tion, traî­nant son éter­nel procès en puri­ta­nisme et enfer­me­ment victi­maire, des critiques à l’égard des discours fémi­nistes aussi vieilles que le fémi­nisme lui-même.

En matière de séduc­tion et de sexua­lité comme dans la société tout entière, il n’y a pas d’éga­lité entre hommes et femmes. Les 100 femmes de la tribune font l’im­passe sur cette donnée fonda­men­tale. Elles déve­loppent une argu­men­ta­tion à sexe unique. Un homme qui frotte une femme dans le métro mani­fes­te­rait ainsi sa « misère sexuelle ». Des femmes frottent-elles couram­ment des hommes dans le métro ? Ces derniers n’ont pas l’air de redou­ter la main aux fesses quand ils entrent dans un wagon bondé. Est-ce parce que les femmes ne connaissent pas la misère sexuelle ? Je n’ose croire que les signa­taires de la tribune l’en­vi­sagent. Cet exemple illustre l’im­pensé de ces détrac­trices de #metoo : l’asy­mé­trie entre les sexes. Comme pour les agres­sions sexuelles et le viol, les auteurs de ces actes sont dans leur immense majo­rité des hommes et celles qui les subissent, des femmes.

Nous héri­tons des repré­sen­ta­tions tradi­tion­nelles, de ces contes et réali­tés dans lesquels les femmes sont des Belles au bois dormant qui attendent le prince char­mant, des objets soumis à la volonté et à la libido mascu­lines. Dans ce monde, la sexua­lité des hommes se conçoit comme irré­pres­sible, la pros­ti­tu­tion comme un « mal néces­saire ». Dans ce monde, les viols ne sont pas des crimes excep­tion­nels mais des faits courants et massi­ve­ment impu­nis.

La « liberté d’im­por­tu­ner », un privi­lège mascu­lin

Les femmes repré­sentent 96 % des victimes de viols et de tenta­tives de viols. Une femme meurt tous les trois jours sous les coups d’un conjoint violent. Ces réali­tés sociales pèsent sur nos compor­te­ments et nos ressen­tis. Sauf cas excep­tion­nel, quel homme se sent en danger si une femme se montre insis­tante pour obte­nir une rela­tion sexuelle ? Quel homme redoute une agres­sion sexuelle quand il se promène dans la rue en pleine nuit ?

Des femmes ont peur là où, dans des situa­tions semblables, les hommes ont le senti­ment de n’avoir rien à craindre. Et statis­tique­ment ils ont raison. Igno­rer ou margi­na­li­ser cette diffé­rence, et avec elle la persis­tance de la domi­na­tion mascu­line comme la gravité de ses effets, c’est nier les rapports sociaux entre les sexes et fina­le­ment consi­dé­rer que la « liberté d’im­por­tu­ner » n’est rien d’autre qu’un privi­lège mascu­lin. Au fond, la tribune des 100 porte le refus de l’éga­lité.

Recon­naître les violences sexistes, les inscrire dans l’his­toire, les sortir du silence et se montrer soli­daire avec celles qui en souffrent, ce n’est pas enfer­mer les femmes dans un statut de « victime perpé­tuelle ». C’est poser l’acte préa­lable pour que les femmes cessent d’être des victimes réelles ou poten­tielles. Au XXe siècle, les droits des femmes ont été arra­chés par de puis­sants mouve­ments intel­lec­tuels, sociaux, poli­tiques. Les femmes ont conquis des posi­tions sociales, des statuts publics qui leur permettent aujourd’­hui de parler plus haut, plus fort, plus nombreuses, des stars d’Hol­ly­wood aux cais­sières des hyper­mar­chés, à visage enfin décou­vert. Nous pous­sons la porte de l’éga­lité et de la liberté. Et la tribune des 100 regarde ailleurs…

Aspi­rer à d’autres rapports ne signi­fie en aucune manière viser, in fine, pas ou peu de rapports. Car le proces­sus de libé­ra­tion de la parole des femmes est en réalité un puis­sant facteur de libé­ra­tion de la séduc­tion et de la sexua­lité. Peut-être même le début du désir et du plai­sir, leur entrée dans une nouvelle ère, un nouveau genre. Rien de prude, de rangé ou de chaste. Mais tout de la liberté véri­table. Car la sexua­lité libé­rée de la peur d’être violée, la séduc­tion libé­rée de la crainte d’être harce­lée, est de nature à démul­ti­plier l’en­vie d’ac­cep­ter la rencontre, d’avoir une rela­tion sexuelle.Ce qu’in­duit #metoo, c’est le bascu­le­ment vers une société éman­ci­pée de la vision histo­rique du désir mascu­lin comme néces­sai­re­ment préda­teur et du désir fémi­nin comme défi­ni­ti­ve­ment passif. Serait-ce alors la fin de la séduc­tion et de la sexua­lité ? L’at­taque en puri­ta­nisme est étrange. Comme si dénon­cer le harcè­le­ment, les violences sexistes et sexuelles condui­sait vers un monde austère, sans plai­sir. Comme si reven­diquer l’éga­lité entre les sexes reve­nait à reje­ter le sexe et le désir. Certains imagi­naires feraient bien de sortir des moules exis­tants !

Les hommes pour­raient, eux aussi, ressen­tir davan­tage de plai­sirs s’ils s’éman­ci­paient des sché­mas de drague impo­sés et si la société cessait de les assi­gner à une préten­due « pulsion sexuelle offen­sive et sauvage ». Recher­cher le désir de l’autre et non sa domi­na­tion : là se joue la révo­lu­tion néces­saire. Ce bougé radi­cal dans la concep­tion de la séduc­tion et des rapports char­nels entre les sexes suppose toujours d’at­ti­rer l’autre à soi mais pas pour le possé­der : pour nour­rir une rela­tion entre sujets libres et égaux. Ma convic­tion est que le désir et le plai­sir n’en auront que plus de saveur.

Clémen­tine Autain est égale­ment auteure de « Un beau jour… Combattre le viol », Indi­gène éditions, 2011 ; « Ne me libère pas, je m’en charge – Plai­doyers pour l’éman­ci­pa­tion des femmes », éditions J’ai lu, 2013 ; « Elles se mani­festent », éditions Don Quichotte, 2013 ; « Nous avons raison d’es­pé­rer », Flam­ma­rion, 2015

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