Voici l’allocution d’ouverture:
Le Printemps de la psychiatrie est né en 2018 à partir d’une prise de conscience collective, de la part de soignants, patients, familles, de la dégradation accélérée des soins psychiatriques.
Aujourd’hui, le paysage de la psychiatrie publique ressemble à un vaste champ de ruines, où, malgré tout, les professionnels continuent le plus souvent d’accueillir les patients et leur famille du mieux qu’ils peuvent. Parallèlement s’est installée une autre forme de psychiatrie, axée sur le cerveau, dans la lignée de la psychiatrie biologique et comportementale des années 80-90. Ce courant, qui a largement séduit les pouvoirs publics et amalgamé les puissances financières, passe maintenant à l’offensive.
En préambule, nous tenons à préciser que nous allons souvent parler de psychiatrie adulte dans cette journée, mais il est évident pour nous que cela inclut la pédopsychiatrie et le médico-social.
Nous pourrions ajouter que nos collègues en charge des enfants ont une longueur d’avance en termes de réorganisation des soins.
Les plateformes de coordination et d’orientation (PCO) étant déjà à l’œuvre.
Et leurs effets déjà observables :
1 ] appauvrissement du travail clinique par l’introduction d’une évaluation mécaniste,
cognitivo-comportementale, neuro-essentialiste (TND) ;
2 ] privatisation et libéralisation du soin ;
3 ] siphonnage des moyens de la psychiatrie publique de secteur ;
4 ] éclatement de la prise en charge accentuant l’incohérence diagnostique.
Entre le 18 et le 23 novembre 2025, dans le cadre du PLFSS, un amendement sénatorial, le 159 pour le numéroter, a été débattu au Sénat. Amendement s’inscrivant dans la droite ligne des déclarations formulées peu avant, le 8 octobre, par le président de la HAS considérant que certaines recommandations de la HAS mériteraient d’être opposables, notamment celles relatives à la prise en charge des troubles du spectre de l’autisme chez l’enfant et l’adolescent, ou encore relatives au psychotraumatisme. Opposabilité portant sur les méthodes employées en matière de soins psychiques.
Et les récentes recommandations (datant du 12 février) de la HAS relatives aux « troubles de l’autisme : interventions et parcours de vie du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent » classant la psychanalyse parmi les interventions non recommandées, nous démontrent la consistance du projet.
L’amendement 159 donc, ne proposait rien de moins que de dérembourser toute pratique s’inspirant de la psychanalyse.
La réaction fut pour le moins massive, les communiqués nombreux, n’émanant pas des seuls
psychanalystes, dénonçant :
• et la visée partisane de cet amendement,
• et la non-concertation avec les professionnels et usagers concernés,
• et l’absurdité du propos : la psychanalyse stricto sensu n’étant pas remboursée
mais inspirant nombre de techniques de soins,
• et les arguments scientistes fallacieux, ceci démontré par de nombreuses publications,
• et les conflits d’intérêts,
• et et et ….
Une pétition, initiée par le SNP, recueillit plus de 100.000 signatures.
Le 23 novembre 2025, au Sénat, cet amendement est présenté puis retiré, sans débat, ni vote. La
mobilisation a eu son effet. De plus, il pourrait porter atteinte au choyé dispositif MonSoutienPsy comme le relève la rapporteuse générale de la commission des affaires sociales. La ministre de la santé, Stéphanie Rist, présente l’avis du gouvernement qui est de retirer cet amendement parce que « le PLFSS n’est pas le bon outil pour cet amendement ». Autrement dit, les arguments qui le sous-tendent sont critiqués sur la manière stratégique de les amener, pas sur le fond. La sénatrice porteuse de l’amendement le retire mais prévient que « le combat va continuer ».
Et en effet, 2 jours plus tard, nous prenons connaissance de l’existence de la PPL sénatoriale 385 (déjà déposée depuis février 2025). Celle-ci vise l’intégration des centres experts dans le code de la santé publique en complément de l’offre conventionnelle de la psychiatrie de secteur. Ceci implique leur intégration au système hospitalier, leurs missions sanitaires et de recherche, et cela leur permet de bénéficier de financements publics afférents. Cette PPL ouvre la voie à la montée en puissance des centres experts, et à leur position directrice dans cette nouvelle perspective.
Là encore, la réaction est importante. Le lobbying de groupes privés qui inspire cette PPL est dénoncé. Une pétition est lancée par la revue l’Évolution psychiatrique qui recueille plus de 27.000 signatures à ce jour.
Et pourtant, cette PPL n’est-elle pas plus dangereuse que l’amendement 159, à bien des égards ?
Le format déjà : une PPL ça pèse plus lourd qu’un amendement.
Le contenu ensuite : on parle là d’une réforme en profondeur de la psychiatrie publique.
En effet, elle instaurerait trois niveaux d’accès aux soins.
Un premier niveau avec les médecins généralistes, les psychiatres, psychologues
et infirmiers libéraux ;
Un deuxième niveau avec les structures publiques généralistes (Centres Médico-Psychologiques, hôpitaux de jour, Centres d’Accueil et de Crise) ;
Un troisième niveau avec les centres universitaires, les centres experts et centres spécialisés
(traumatisme par exemple).
Courant décembre, devant la levée de boucliers, la PPL 385 est réécrite par certains sénateurs. Comme des enfants pris la main dans le pot de confiture, ils retirent la référence trop explicite à FondaMental. Il faut dire que certains sont très proches de FM. Monsieur Alain Millon, par exemple, en était administrateur.
Cette PPL ne vise plus explicitement à « intégrer les centres experts en santé mentale dans le code de la santé publique ». La nouvelle mouture insiste désormais, sur la reconnaissance du « rôle des acteurs assurant des soins de troisième recours en psychiatrie ». Ce modèle, calqué sur la médecine somatique, relève d’« acteurs spécialisés dans la prise en charge de certaines pathologies ». Les soins de 3ème recours doivent donc permettre aux psychiatres référents de « disposer d’un avis expert complémentaire », comme le justifie la rapporteuse de cette nouvelle version de la PPL. Elle estime important de « répondre à l’impératif de gradation des soins ».
En médecine somatique, les 3 niveaux de gradation des soins se justifient car ils correspondent à des patients souffrant de pathologies de plus en plus compliquées à soigner.
Mais en psychiatrie, qui s’occupe des patients présentant les pathologies les plus complexes, les plus instables, dans la durée, dans toutes les phases du soin ? Les équipes de secteur bien sûr !
C’est justement cet impératif posé comme un postulat, un acquis, que nous allons interroger aujourd’hui.
Cette logique de soins de 1ère, 2ème, 3ème ligne.
Cette structuration en « fusée » du soin psychique, qui trouve ses racines dans l’instauration de la loi HPST, de la T2A et du parcours de soin de la loi Touraine, équivaut à un tri des patients selon des critères pseudo- scientifiques de gravité des troubles et de diagnostic. Elle empêche le patient d’arriver aux soins et multiplie pour lui les risques de passage à l’acte.
Elle instaure aussi, insidieusement, des critères de compétences entre soignants de même corporation.
Elle vide LE SECTEUR de sa substance et de sa philosophie, déjà bien affaibli par des années d’attaque.
Le secteur perd sa fonction d’accueil inconditionnel de première ligne pour se trouver soumis à des recommandations, pouvant se transformer rapidement en directives.
Cette logique d’évaluation hors-sol, de tri et de prescription jupitérienne heurte violemment toute l’organisation du soin en psychiatrie, mais aussi dans le médico-social.
Elle heurte tout lieu de soin qui, tout simplement, cherche à accueillir en équipe pluridisciplinaire, dans sa singularité, toute personne en souffrance psychique.
Cette logique d’escalier morcelle le patient entre les dits experts, les exécutants et les machines connectées…
Filer la métaphore de la fusée nous rappelle que quand certains étages sont vides de carburant, ils se détachent et tombent. Ils deviennent des débris qui finissent le plus souvent dans l’océan. Seul le haut de la fusée fera le voyage. Cette métaphore comme modèle de société, nous la récusons !
Le 16 décembre 2025, et sans surprise, la PPL 385 est adoptée au Sénat.
Cette adoption ne veut pas dire que la loi est définitivement votée pour autant. Elle est maintenant en attente de débats à la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, sous le n°2249. Beaucoup de textes sont en attente et nous n’avons pas de calendrier pour celui-ci.
Toutefois, c’est dans l’air. HAS, amendements, PPL, et ajoutons dispositifs MSP et recours au privé lucratif déjà en place. Autant de symptômes d’un même syndrome, celui d’une certaine vision du soin psychique, voire plus largement de la société, de l’économie, de la politique.
Nous allons aujourd’hui déplier nos arguments selon 4 axes :
1 ] LA SCIENTIFICITÉ : en quoi les discours et promesses de la fondation Fondamental,
revendiquant un appui sur la science, sont-ils illusoires et ne tiennent pas la route
d’un discours critique et véritablement scientifique ?
2 ] LE SOIN : quelle idée restrictive et normative du soin est sous-jacente à cette proposition de loi, et quelles alternatives seraient désirables ? En quoi cette loi ne fait-elle qu’accentuer la crise
de l’accès aux soins ?
3 ] LES FINANCEMENTS : en quoi cette proposition de loi, prétendument inscrite dans une
démarche d’économie budgétaire, s’inscrit-elle dans une vision néolibérale largement compatible
avec la privatisation lucrative de la psychiatrie ?
4 ] LA DÉMOCRATIE : en quoi la démarche-même des centres experts vient attaquer la démocratie
et le service public, au bénéfice du marché financier et algorithmique ? En quoi cette proposition
de loi ne fait-elle que démontrer une volonté de pilotage de la psychiatrie, qui induira un abandon des patients et des familles ?
Au contraire nous voulons affirmer que la créativité est toujours à l’œuvre, ou prête à renaître, et qu’aucune loi ne nous empêchera de nous mobiliser et d’imaginer la relance d’une psychiatrie à visage humain.
Ce meeting s’appuie sur des prises de parole venant d’horizons différents, avec des tables rondes pour relancer une discussion démocratique sur ces sujets qui concernent les professionnels, mais aussi les personnes concernées, et toute la société.
NOUS ESPÉRONS QUE CETTE JOURNÉE MARQUERA UN MOMENT FORT DANS UNE SUITE
QUI S’IMPOSE POUR CONSTRUIRE L’UTOPIE CONCRÈTE D’UNE PSYCHIATRIE DÉSIRABLE,
OUVERTE ET DÉMOCRATIQUE.
