25 janvier 2026

Le Monde. 21 janvier. Le RN et le déni du géno­cide des Tutsi, et Mitter­rand.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/21/vincent-duclert-histo­rien-tout-est-permis-avec-le-rn-y-compris-les-pires-insultes-contre-un-million-de-morts-tutsi_6663447_3232.html

Vincent Duclert, histo­rien : « Tout est permis avec le RN, y compris les pires insultes contre un million de morts tutsi »

Les propos tenus le 15 janvier à l’As­sem­blée par le député d’ex­trême droite Frédé­ric-Pierre Vos, qui a comparé une taxa­tion au géno­cide des Tutsi, au Rwanda, consti­tuent un nouvel exemple de dévoie­ment de l’his­toire par ce parti, analyse le cher­cheur dans une tribune au « Monde ».

Publié le 21 janvier 2026 

Le 15 janvier, l’in­ter­ven­tion, lors des débats budgé­taires à l’As­sem­blée natio­nale, de Frédé­ric-Pierre Vos, élu du Rassem­ble­ment natio­nal (RN), a suscité un tollé. S’ex­pri­mant contre un amen­de­ment visant à modi­fier le pacte Dutreil, qui encadre la trans­mis­sion des entre­prises fami­liales, le député de l’Oise a invoqué la Décla­ra­tion univer­selle des droits de l’homme, avant de décla­rer : « La résis­tance à l’op­pres­sion, c’est ne pas confondre égalité et égali­ta­risme, et vous trans­for­mer en Tutsi pour couper les Hutu sous prétexte qu’ils étaient plus grands. »

Tout est faux et injure à l’his­toire, dans cette décla­ra­tion pour laquelle il est diffi­cile de plai­der l’er­reur indi­vi­duelle et invo­lon­taire. Le repré­sen­tant de la nation défi­gure un géno­cide, celui perpé­tré contre la mino­rité tutsi du Rwanda par le régime extré­miste hutu, du 7 avril au 17 juillet 1994, après une phase intense de prépa­ra­tion orga­ni­sée de l’ex­ter­mi­na­tion. En ne nommant pas le géno­cide, en inver­sant ses victimes et ses bour­reaux, Frédé­ric-Pierre Vos le trans­forme en des massacres inter­eth­niques où Hutu et Tutsi, telles des tribus sauvages, s’au­to­dé­trui­raient.

Les diri­geants du RN sont coutu­miers du fait : ils dévoient régu­liè­re­ment l’his­toire. (…)

Les excuses du député RN de la Somme Jean-Philippe Tanguy pour les propos de son collègue ont enfoncé le clou. « Nous hono­rons la mémoire des victimes du géno­cide au Rwanda », a-t-il déclaré, sans mention­ner qu’il s’agit du géno­cide perpé­tré contre les Tutsi du Rwanda par le régime du Hutu Power. Cela revient, si l’on suit ce respon­sable poli­tique d’ex­trême droite, à quali­fier la « solu­tion finale de la ques­tion juive » par le régime nazi de « géno­cide en Alle­magne ». Ou le géno­cide perpé­tré contre les Armé­niens par le régime jeune-turc unio­niste en 1915 de « géno­cide dans l’Em­pire otto­man ».

Parler de « géno­cide au Rwanda », ou de « géno­cide rwan­dais », c’est une manière, en faisant dispa­raître bour­reaux et victimes, d’in­tro­duire la thèse imagi­naire du double géno­cide – en lais­sant penser que les Tutsi auraient perpé­tré, eux aussi, un géno­cide sur les Hutu. C’est révé­ler aussi que, pour l’Afrique, aucune exigence de préci­sion et de vérité histo­riques n’est requise.

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Cette rhéto­rique raciste est une constante, pas seule­ment à l’ex­trême droite. Elle a été parfai­te­ment illus­trée par le président socia­liste François Mitter­rand dans son discours de Biar­ritz du 8 novembre 1994 devant les chefs d’Etat afri­cains. Il réduit alors le géno­cide des Tutsi à des « chefs locaux [qui] décident déli­bé­ré­ment de conduire une aven­ture à la pointe des baïon­nettes ou de régler des comptes à coups de machette ». Le même jour, le Conseil de sécu­rité des Nations unies créait le tribu­nal pénal chargé de juger des crimes de géno­cide au Rwand (…)

Peu après qu’un groupe d’his­to­riens avait remis, en mars 2021, au chef d’Etat Emma­nuel Macron le rapport de la commis­sion de recherche sur les archives françaises rela­tives au Rwanda et au géno­cide des Tutsi (1990–1994) [présidé par Vincent Duclert, signa­taire de la tribune], Hervé Berville prépa­rait un texte de réso­lu­tion de l’As­sem­blée natio­nale, recon­nais­sant solen­nel­le­ment la vérité sur le géno­cide des Tutsi ; le projet est resté lettre morte depuis près de cinq ans.

Il faut proté­ger la connais­sance des géno­cides. Qu’at­tend-on pour agir, alors même que des entre­prises concer­tées de destruc­tion des avan­cées scien­ti­fiques et poli­tiques sont à l’œuvre ? En parti­cu­lier, des assauts sont menés chez ceux qui se reven­diquent d’une fidé­lité aveugle à l’an­cien président Mitter­rand. Hubert Védrine – dont l’im­pli­ca­tion dans la poli­tique française au Rwanda, lorsqu’il était secré­taire géné­ral de l’Ely­sée (de mai 1991 à mai 1995), est docu­men­tée, même s’il prétend en être resté très éloi­gné – a fait de l’Ins­ti­tut François Mitter­rand, qu’il a présidé de 2003 à 2022, un bastion du déni.

(…)

Ces posi­tions relèvent d’une idéo­lo­gie du mensonge, enne­mie de la liberté, de l’hon­neur, et domi­née par des concep­tions natio­na­listes inté­grales. On ne peut désor­mais igno­rer ce que seront l’his­toire trans­mise, l’his­toire recon­nue, l’his­toire ensei­gnée, si le RN et ses alliés parviennent au pouvoir. Ce sera tout simple­ment l’ef­fon­dre­ment d’une certaine idée de la France. Qui peut s’y résoudre ? Certai­ne­ment pas les histo­riens, les profes­seurs, et leurs élèves formés à la connais­sance critique des géno­cides, du droit inter­na­tio­nal et des réponses aux violences de masse. Ce sont ces atti­tudes qui font la gran­deur d’une nation, et non les gesti­cu­la­tions pathé­tiques des arti­sans du déni de l’his­toire et de l’abais­se­ment moral de la France.

Vincent Duclert est histo­rien, cher­cheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales/Cespra, auteur de « La France face au géno­cide des Tutsi » (Tallan­dier, 2024). Il a présidé entre 2019 et 2021 la commis­sion de recherche sur les archives françaises rela­tives au Rwanda et au géno­cide des Tutsi.

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