Alya Aglan, historienne : « Marc Bloch a été persécuté par l’occupant nazi, mais aussi par l’Etat français »
Alya Aglan est professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Spécialiste de la seconde guerre mondiale et de la Résistance, elle est notamment l’autrice des ouvrages La France à l’envers. La guerre de Vichy (1940-1945) (Gallimard, 2020) et La Double Mort de Marc Bloch (Flammarion, 120 pages, 6,50 euros). A l’occasion de la panthéonisation du médiéviste et fondateur, avec Lucien Febvre, de l’école des Annales, elle réfléchit au sens politique et aux échos contemporains de cet hommage.
(…) c’est à tous ceux que l’on pourrait appeler les « réprouvés », doublement persécutés par l’Etat français et l’occupant nazi, que cette panthéonisation rend hommage.
Est-ce à cette exclusion de la communauté nationale que vous pensez, lorsque vous évoquez la « double mort » de Marc Bloch ?
Absolument. Si on connaît l’assassinat de Marc Bloch, tombé sous les balles de la Gestapo lyonnaise, on sait moins qu’il a subi au préalable une mort civique programmée, fruit d’une politique xénophobe et antisémite de persécution qui visait à faire de lui un citoyen de seconde zone, voire un « étranger » dans son propre pays. Sa vie et celle de sa famille ont été réduites à néant par la législation française autant que par le dispositif de persécutions antisémites des autorités d’occupation allemandes. Ces deux logiques ont été à la fois complices et rivales, en concurrence mais convergentes, et ce dès l’été 1940.
(…)Il a été traité comme un indésirable et renvoyé aux marges de la société, au même titre que les étrangers, les personnes juives et les communistes. Cette mise à l’écart s’est appuyée sur des catégories juridiques qui préexistaient au régime de Vichy, notamment celle de l’incapacité légale, qui a été élargie pour inclure les personnes désignées « juives », privées de leurs droits fondamentaux. Ce mode opératoire de mise à l’écart par la réduction progressive des droits civiques fait écho à certains discours contemporains.
Dans quelle mesure ?
Le discours politique actuel est saturé par l’obsession de différencier les « vrais » Français des autres, c’est-à-dire, le plus souvent, des Français d’origine étrangère ou issus de l’immigration, à qui on reproche d’être à l’origine de problèmes de sécurité, de délinquance, mais aussi d’occuper illégitimement des emplois… Il est, par exemple, glaçant de constater la résurgence de formules comme « Français de papier », forgées par l’extrême droite pendant l’entre-deux-guerres.
Les rhétoriques mobilisées et cette idéologie différentialiste, qui pose sans cesse la question de savoir qui s’intègre d’une manière satisfaisante ou qui exerce sa religion correctement, réactivent la logique vichyste, qui vise à répartir les citoyens en différentes catégories et participe à fixer durablement des divisions au sein de la cité. C’est la logique de la guerre civile qui ne dit pas son nom, que Marc Bloch a parfaitement démasquée.
(…) Ignorer cette responsabilité et la réduire à un élément très périphérique des discours commémoratifs dit quelque chose de la séquence politique que nous vivons. C’est pourtant une vérité historique qu’il faut rappeler, et qui permet de tirer des leçons essentielles pour le présent.
(…)
