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Le Monde, 28 octobre: Clémen­tine Autain:« J’alerte: la France est en passe de perdre pied »

Notre pays ressemble chaque jour un peu plus à une société pré-fasciste.

Le combat contre le terro­risme isla­miste, loin de toucher sa cible, se trans­forme en tapis rouge pour Marine Le Pen. Nous avons besoin de ratio­na­lité et de démo­cra­tie. L’heure n’est pas à faire le dos rond en atten­dant que le tonnerre passe. Il existe une réponse éman­ci­pa­trice et nous devons la porter avec fierté et convic­tions.

 « La France a une nouvelle fois été touchée en son cœur. Devant l’hor­reur, l’abjec­tion de l’as­sas­si­nat d’un ensei­gnant, l’hom­mage à Samuel Paty et la réaf­fir­ma­tion des prin­cipes fonda­teurs de notre Répu­blique doivent nous rassem­bler.

Malheu­reu­se­ment, ne respec­tant même pas ce temps de deuil, certains – Manuel Valls en tête – ont préféré les anathèmes et les insultes à la dignité et à la frater­nité.

C’est pour­tant avec la raison et la réflexion que nous devons mener le débat sur la stra­té­gie la mieux à même de combattre le terro­risme se reven­diquant de l’is­lam, et l’of­fen­sive de courants obscu­ran­tistes.

La Répu­blique n’est pas un concept ni une réalité figés. Elle est toujours inache­vée. A chaque époque dans l’his­toire, les confron­ta­tions ont fait rage entre répu­bli­cains avant que ne soit dégagé un équi­libre, toujours provi­soire, garan­tis­sant la paix civile et un cadre pour la vie en commun. Refu­ser ce débat légi­time, par malhon­nê­teté, paresse intel­lec­tuelle ou mani­pu­la­tion poli­tique, c’est tour­ner le dos à l’es­prit des Lumières que nous reven­diquons haut et fort pour combattre les djiha­distes et autres fonda­men­ta­listes.

Nous avons besoin de confron­ter, honnê­te­ment et serei­ne­ment, nos analyses et propo­si­tions. Face aux monstres, c’est dans la qualité et la ratio­na­lité de nos échanges que se situe notre force.

J’alerte : la France est en passe de perdre pied.

Au nom de la défense de la liberté et de la démo­cra­tie, notre pays s’en­fonce dans le piéti­ne­ment des liber­tés et de la démo­cra­tie.

Le débat public est devenu un concours Lépine des idées d’ex­trême droite.

Un jour, on nous propose d’in­ter­dire le voile dans tout l’es­pace public, le lende­main de n’au­to­ri­ser que les prénoms conte­nus dans le calen­drier, le surlen­de­main d’en finir avec les rayons halal ou casher dans les super­mar­chés.

La haine, la vindicte, l’em­pi­le­ment de lois liber­ti­cides ont pris le pas sur l’ar­gu­men­ta­tion raison­née et les mesures à même de toucher la cible.

Un tel climat ne nous sortira pas de l’im­mense diffi­culté dans laquelle nous nous trou­vons : il ne peut conduire qu’à la guerre civile.

D’édi­tos en chro­niques humo­ris­tiques, de discours à l’As­sem­blée natio­nale en plateaux télé­vi­sés, j’en­tends qu’il faudrait que nous balayions devant notre porte. Par ce « nous » , je veux parler de cette gauche sociale, poli­tique, intel­lec­tuelle qui se reven­dique Char­lie, défend une laïcité d’apai­se­ment et non d’ex­clu­sion, et combat ce racisme qui prend aujourd’­hui la forme du rejet des musul­mans.

Comment est-il possible que cette gauche soit mise au banc des accu­sés quali­fiés par certains comme en dehors du cadre répu­bli­cain, pendant que l’ex­trême droite et tous ses porte-voix déroulent sans ambages leurs messages auto­ri­taires et haineux ?

Pire, c’est nous qui serions carré­ment « complices » voire « respon­sables » des meurtres commis au nom de l’is­lam.

A nous de rendre des comptes, voire de « rendre gorge », pendant que Marine Le Pen béné­fi­cie d’un tapis rouge et que ceux qui gouvernent ou ont gouverné se trouvent dédoua­nés de toute expli­ca­tion, de toute justi­fi­ca­tion sur leurs manque­ments, leurs erreurs et leurs erre­ments pour­tant déci­sifs.

Qui a déman­telé les services de rensei­gne­ments ?

Qui n’a prévu que 25 personnes dans la cellule Pharos pour lutter concrè­te­ment contre la haine et le prosé­ly­tisme djiha­diste sur les réseaux sociaux, quand nous n’avons cessé de dénon­cer les plans d’aus­té­rité ?

Qui a progres­si­ve­ment laminé la présence et la qualité des services publics dans les banlieues popu­laires, quand nous nous épou­mo­nions à dire que ce retrait de l’Etat comme du monde asso­cia­tif était aussi injuste que dange­reux ?

Qui a fermé les yeux sur les pots-de-vin donnés par une entre­prise française comme Lafarge à Daesh [l’Or­ga­ni­sa­tion Etat isla­mique], alors que nous lancions l’alerte sans que cela inté­resse les grands médias ?

Qui a laissé le Qatar possé­der le PSG ou inves­tir dans les quar­tiers popu­laires, quand nous l’avons dénoncé ?

Ceux qui se sont affi­chés en photo avec les membres de le collec­tif Cheikh Yassine [dissous en conseil des ministres mercredi 21 octobre], ce n’est pas nous mais des figures de l’ex­trême droite.

Ceux qui assument de prendre genti­ment le thé avec de hauts digni­taires saou­diens ou de lâcher les Kurdes pour ne pas déran­ger la Turquie d’Er­do­gan, ce n’est pas nous, ce sont des ministres sous Sarkozy, Hollande ou Macron.

Et, aujourd’­hui, c’est La France Insou­mise ou EELV, Media­part ou Regards, la Fédé­ra­tion des conseils de parents d’élèves (FCPE) ou le syndi­cat étudiant UNEF, Benoît Hamon ou Nico­las Cadène [le rappor­teur géné­ral de l’Ob­ser­va­toire de la laïcité], qui sont montrés du doigt, calom­niés, exclus du concert des hommages à Samuel Paty ?

Ce procès est abso­lu­ment scan­da­leux et terri­ble­ment dange­reux. C’est une insulte à l’in­tel­li­gence et à l’hon­nê­teté. Et c’est l’ali­gne­ment sur l’agenda de l’ex­trême droite.

Notre pays ressemble chaque jour un peu plus à une société préfas­ciste. Le monstre gran­dit sans qu’au­cune résis­tance collec­tive ne parvienne, pour l’heure, à frei­ner cette ascen­sion. La tona­lité du débat poli­tique est aussi élec­trique que déli­rante dans un moment qui devrait exiger du rassem­ble­ment et de l’in­tel­li­gence collec­tive.

La violence se déchaîne de façon expo­nen­tielle sur les réseaux sociaux. Les caps fran­chis dans la tolé­rance aux propos et propo­si­tions racistes sont inouïs.

Vide de sens et outil de la diver­sion, l’ex­pres­sion « islamo-gauchistes », deve­nue courante, y compris dans la bouche d’un ministre d’Etat chargé de l’édu­ca­tion, rappelle la chasse aux sorcières qui visait les « judéo-bolche­viques » ou les « hitléro-trots­kystes ».

C’est un désastre.

Chacune, chacun a-t-il bien conscience de ce qui se trame et de sa propre respon­sa­bi­lité dans ce sombre théâtre de la vie publique qui nous aspire dans une spirale de violences, d’amal­games, d’ar­bi­traire, dans cette boue idéo­lo­gique qui nous emmène tout droit vers le néant ?

Je pense aux grandes voix qui se reven­diquent de la gauche mais se taisent, voire attisent les confu­sions et excom­mu­ni­ca­tions. Je pense aux jour­na­listes qui ne cessent de poser les ques­tions venues de la droite dure, qui ne voient rien à dire ou redire quand Jean-Luc Mélen­chon est quali­fié de « collabo » dans l’hé­mi­cycle de l’As­sem­blée natio­nale, ou quand l’es­sayiste Pascal Bruck­ner accuse [la mili­tante anti­ra­ciste et fémi­niste] Rokhaya Diallo d’avoir « poussé à armer » les isla­mistes.

Le débat ne serait-il désor­mais qu’entre Éric Zemmour et Michel Onfray, comme le met en scène la chaîne CNews dans un duel qui n’est rien d’autre qu’un duo ?

Un retour sain sur l’his­toire du XXe siècle devrait invi­ter à sortir de la sidé­ra­tion et de la compli­cité ou notre pays bascu­lera dans de tragiques réci­dives. L’heure n’est pas à faire le dos rond en atten­dant que le tonnerre passe. Il existe une réponse éman­ci­pa­trice et nous devons la porter avec fierté et convic­tions.

Avec Jaurès, nous savons que la logique de guerre ne conduit pas à la paix. La fermeté n’est pas l’ar­bi­traire. Dans l’idéal de notre Répu­blique, laïque et sociale, il existe un fil protec­teur contre l’obs­cu­ran­tisme et le fascisme. À nous de le faire vivre. »

Clémen­tine Autain

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