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Le sionisme, l’an­ti­sé­mi­tisme et la gauche — Entre­tien avec Moishe Postone

L’an­ti­sé­mi­tisme est à prendre au sérieux. Ce n’est pas un cas parti­cu­lier du racisme. Il ne consi­dère pas le Juif comme infé­rieur mais comme tout puis­sant, capable insi­dieu­se­ment de dévoyer un mythique corps social sain — le bon Peuple — et/ou de pilo­ter le Système dans son ensemble aux dépends du même bon Peuple, c’est selon ! Cette vision simpliste trouve un bouc-émis­saire concret à la domi­na­tion globale du capi­tal qui soumet les humains à la contrainte de forces histo­riques abstraites qu’ils ne peuvent pas appré­hen­der direc­te­ment. C’est ce que souli­gnait Moishe Postone dans son ouvrage Critique du fétiche capi­tal : Le capi­ta­lisme, l’an­ti­sé­mi­tisme et la gauche (PUF, 2013). Il remarquait juste­ment que « Parce que l’an­ti­sé­mi­tisme peut sembler anti­hé­gé­mo­nique et, partant, éman­ci­pa­teur, il peut aussi brouiller les diffé­rences entre les critiques réac­tion­naires et les critiques progres­sistes du capi­ta­lisme. Il consti­tue donc un danger pour la gauche. L’an­ti­sé­mi­tisme fusionne le profon­dé­ment réac­tion­naire avec l’ap­pa­rem­ment éman­ci­pa­teur en un amal­game explo­sif. » Tenter de comprendre l’an­ti­sé­mi­tisme, c’est aussi tenter de comprendre le monde dans lequel il naît et pros­père.

TP

Le site Palim Psao vient oppor­tu­né­ment de repu­blier un entre­tien avec Moishe Postone Le sionisme, l’an­ti­sé­mi­tisme et la gauche initia­le­ment publié dans le jour­nal britan­nique Soli­da­rity en 2010. Postone (décédé il y a près d’un an) y reve­nait préci­sé­ment sur ce problème. Palim Psao a dans le même temps repu­blié Anti­sé­mi­tisme et natio­nal-socia­lisme du même auteur.

Martin Thomas : Aux yeux de beau­coup de gens de gauche aujourd’­hui, l’an­ti­sé­mi­tisme appa­raît simple­ment comme une forme de racisme, inac­cep­table certes mais pour le moment plutôt margi­nale et qui n’in­ter­vient osten­si­ble­ment dans le débat public que parce que le gouver­ne­ment israé­lien se sert de l’ac­cu­sa­tion d’an­ti­sé­mi­tisme pour détour­ner les critiques formu­lées à son encontre. À l’in­verse, vous soute­nez que l’an­ti­sé­mi­tisme se distingue clai­re­ment des autres formes de racisme et qu’il n’est pas margi­nal aujourd’­hui. Pourquoi ?

Moishe Postone : Il est exact que le gouver­ne­ment israé­lien se sert de l’ac­cu­sa­tion d’an­ti­sé­mi­tisme comme d’un bouclier pour se proté­ger des critiques. Mais ça ne veut pas dire que l’an­ti­sé­mi­tisme lui-même ne repré­sente pas un problème grave.

Ce qui distingue ou devrait distin­guer l’an­ti­sé­mi­tisme du racisme a à voir avec l’es­pèce d’ima­gi­naire du pouvoir attri­bué aux Juifs, au sionisme et à Israël, imagi­naire qui consti­tue le noyau de l’an­ti­sé­mi­tisme. Les Juifs sont perçus comme consti­tuant une sorte de pouvoir univer­sel immen­sé­ment puis­sant, abstrait et insai­sis­sable qui domine le monde. On ne trouve rien d’équi­valent à la base d’au­cune autre forme de racisme. Le racisme, pour autant que je sache, consti­tue rare­ment un système complet cher­chant à expliquer le monde. L’an­ti­sé­mi­tisme est une critique primi­tive du monde, de la moder­nité capi­ta­liste. Si je le consi­dère comme parti­cu­liè­re­ment dange­reux pour la gauche, c’est préci­sé­ment parce que l’an­ti­sé­mi­tisme possède une dimen­sion pseudo-éman­ci­pa­trice que les autres formes de racisme n’ont que rare­ment.

MT : Dans quelle mesure pensez-vous que l’an­ti­sé­mi­tisme aujourd’­hui soit lié aux atti­tudes vis-à-vis d’Is­raël ? On a l’im­pres­sion que certaines des atti­tudes de la gauche à l’égard d’Is­raël ont des sous-enten­dus anti­sé­mites, notam­ment celles qui ne souhaitent pas seule­ment critiquer et obte­nir un chan­ge­ment dans la poli­tique du gouver­ne­ment israé­lien à l’égard des Pales­ti­niens, mais réclament l’abo­li­tion d’Is­raël en tant que tel, et un monde où toutes les nations exis­te­raient sauf Israël. Dans une telle pers­pec­tive, être juif, sentir qu’on partage quelque chose comme une iden­tité commune avec les autres Juifs et donc en géné­ral avec les Juifs israé­liens, équi­vaut à être « sioniste » et est consi­déré comme aussi abomi­nable qu’être raciste.

MP : Il y a beau­coup de nuances et de distinc­tions à faire ici. Dans la forme que prend de nos jours l’an­ti­sio­nisme, on voit conver­ger de façon extrê­me­ment domma­geable toutes sortes de courants histo­riques.

L’un d’eux, dont les origines ne sont pas néces­sai­re­ment anti­sé­mites, plonge ses racines dans les affron­te­ments entre membres de l’in­tel­li­gent­sia juive d’Eu­rope orien­tale au début du XXesiècle. La plupart des intel­lec­tuels juifs – intel­lec­tuels laïques inclus ? – sentaient qu’une certaine forme d’iden­tité collec­tive faisait partie inté­grante de l’ex­pé­rience juive. Cette iden­tité a pris de plus en plus un carac­tère natio­nal étant donné la faillite des formes anté­rieures, impé­riales, de collec­ti­vité – c’est-à-dire à mesure que les vieux empires, ceux des Habs­bourg, des Roma­nov, de la Prusse, se désa­gré­geaient. Les Juifs d’Eu­rope orien­tale, contrai­re­ment à ceux d’Eu­rope occi­den­tale, se voyaient avant tout comme une collec­ti­vité, pas simple­ment comme une reli­gion.

Ce senti­ment natio­nal juif s’ex­prima sous diverses formes. Le sionisme en est une. Il y en eut d’autres, repré­sen­tées notam­ment par les parti­sans d’une auto­no­mie cultu­relle juive, ou encore par le Bund, ce mouve­ment socia­liste indé­pen­dant formé d’ou­vriers Juifs, qui comp­tait plus de membres qu’au­cun autre mouve­ment juif et s’était séparé du parti social-démo­crate russe dans les premières années du XXe siècle.

D’un autre côté, il y avait des Juifs, dont un grand nombre d’adhé­rents aux diffé­rents partis commu­nistes, pour qui toute expres­sion iden­ti­taire juive consti­tuait une insulte à leur vision de l’hu­ma­nité, vision issue des Lumières et que je quali­fie­rais d’abs­traite. Trotski, par exemple, dans sa jeunesse, quali­fiait les membres du Bund de « sionistes qui ont le mal de mer ». Notez que la critique du sionisme n’avait ici rien à voir avec la Pales­tine ou la situa­tion des Pales­ti­niens, puisque le Bund s’in­té­res­sait exclu­si­ve­ment à la ques­tion de l’au­to­no­mie au sein l’em­pire russe et reje­tait le sionisme. En assi­mi­lant le Bund et le sionisme, Trotski fait plutôt montre d’un rejet de toute espèce d’iden­tité commu­nau­taire juive. Trotski, je crois, a changé d’opi­nion par la suite, mais cette atti­tude était tout à fait typique. Les orga­ni­sa­tions commu­nistes avaient tendance à s’op­po­ser vive­ment à toute espèce de natio­na­lisme juif : natio­na­lisme cultu­rel, natio­na­lisme poli­tique ou sionisme. C’est là un des courants de l’an­ti­sio­nisme. Il n’est pas néces­sai­re­ment anti­sé­mite mais rejette, au nom d’un univer­sa­lisme abstrait, toute iden­tité collec­tive juive. Encore que cette forme d’an­ti­sio­nisme soit souvent inco­hé­rente : elle est prêt à accor­der l’au­to­dé­ter­mi­na­tion natio­nale à la plupart des peuples, mais pas aux Juifs. C’est à ce stade que ce qui s’af­fiche comme abstrai­te­ment univer­sa­liste devient idéo­lo­gique. De surcroît, la signi­fi­ca­tion même d’un tel univer­sa­lisme abstrait varie en fonc­tion du contexte histo­rique. Après l’Ho­lo­causte et la fonda­tion de l’État d’Is­raël, cet univer­sa­lisme abstrait sert à passer à la trappe l’his­toire des Juifs en Europe, ce qui remplit une double fonc­tion très oppor­tune de « nettoyage » histo­rique : la violence perpé­trée histo­rique­ment par les Euro­péens à l’en­contre des Juifs est effa­cée, et, dans le même temps, on se met à attri­buer aux Juifs les horreurs du colo­nia­lisme euro­péen. En l’oc­cur­rence, l’uni­ver­sa­lisme abstrait dont se reven­diquent nombre d’an­ti­sio­nistes aujourd’­hui devient une idéo­lo­gie de légi­ti­ma­tion qui permet de mettre en place une forme d’amné­sie concer­nant la longue histoire des actes, des poli­tiques et des idéo­lo­gies euro­péennes à l’égard des Juifs, tout en conti­nuant essen­tiel­le­ment dans la même direc­tion. Les Juifs sont rede­ve­nus une fois de plus l’objet d’une indi­gna­tion spéciale de la part de l’Eu­rope. La soli­da­rité que la plupart des Juifs éprouvent envers d’autres Juifs, y compris en Israël – pour compré­hen­sible qu’elle soit après l’Ho­lo­causte – est désor­mais décriée. Cette forme d’an­ti­sio­nisme est deve­nue main­te­nant l’une des bases d’un programme visant à éradiquer l’au­to­dé­ter­mi­na­tion juive réel­le­ment exis­tante. Elle rejoint certaines formes de natio­na­lisme arabe – désor­mais consi­dé­rées comme remarqua­ble­ment progres­sistes.

Un autre courant d’an­ti­sio­nisme de gauche – profon­dé­ment anti­sé­mite celui-là – a été intro­duit par l’Union Sovié­tique, notam­ment à travers les procès-spec­tacles en Europe de l’Est après la Seconde Guerre mondiale. C’est parti­cu­liè­re­ment impres­sion­nant dans le cas du procès Slánský, où la plupart des membres du comité central du parti commu­niste tché­co­slo­vaque ont été jugés puis exécu­tés. Toutes les accu­sa­tions formu­lées à leur encontre étaient des accu­sa­tions typique­ment anti­sé­mites : ils étaient sans attaches, cosmo­po­lites, et faisaient partie d’une vaste conspi­ra­tion mondiale. Dans la mesure où les Sovié­tiques ne pouvaient pas utili­ser offi­ciel­le­ment le discours de l’an­ti­sé­mi­tisme, ils ont employé le mot « sionisme » pour signi­fier exac­te­ment ce que les anti­sé­mites veulent dire lorsqu’ils parlent des Juifs. Ces diri­geants du PC tché­co­slo­vaque, qui n’avaient aucun lien avec le sionisme – la plupart étaient des vété­rans de la guerre civile espa­gnole – ont été exécu­tés en tant que sionistes.

Cette variété d’an­ti­sio­nisme anti­sé­mite est arri­vée au Moyen-Orient durant la guerre froide, impor­tée notam­ment par les services secrets de pays comme l’Al­le­magne de l’Est. On intro­dui­sait au Moyen-Orient une forme d’an­ti­sé­mi­tisme que la gauche consi­dé­rait comme « légi­time » et qu’elle appe­lait anti­sio­nisme. Ses origines n’avaient rien à voir avec le mouve­ment contre l’ins­tal­la­tion israé­lienne. Bien entendu, la popu­la­tion arabe de Pales­tine réagis­sait néga­ti­ve­ment à l’im­mi­gra­tion juive et s’y oppo­sait. C’est tout à fait compré­hen­sible. En soi, ça n’a certes rien d’an­ti­sé­mite. Mais ces deux courants de l’an­ti­sio­nisme se sont rejoints histo­rique­ment.

Pour ce qui concerne le troi­sième courant, il s’est produit, au cours des dix dernières années envi­ron, un chan­ge­ment vis-à-vis de l’exis­tence d’Is­raël, en premier lieu au sein du mouve­ment pales­ti­nien lui-même. Pendant des années, la plupart des orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes ont refusé d’ac­cep­ter l’exis­tence d’Is­raël. Cepen­dant, en 1988, l’OLP a décidé qu’elle accep­te­rait cette exis­tence. La seconde Inti­fada, qui a débuté en 2000, était poli­tique­ment très diffé­rente de la première et marquait un revi­re­ment par rapport à cette déci­sion. C’était, à mon avis, une faute poli­tique fonda­men­tale, et je trouve surpre­nant et regret­table que la gauche s’y soit lais­sée prendre au point de récla­mer elle aussi, de plus en plus, l’abo­li­tion d’Is­raël. Dans tous les cas, il y a aujourd’­hui au Moyen-Orient à peu près autant de Juifs que de Pales­ti­niens. Toute stra­té­gie fondée sur des analo­gies avec la situa­tion algé­rienne ou sud-afri­caine est tout simple­ment vouée à l’échec, et ce pour des raisons aussi bien démo­gra­phiques que poli­tico-histo­riques.

Comment se fait-il que les gens ne voient pas la situa­tion telle qu’elle est aujourd’­hui et cherchent à voir si on ne pour­rait pas régler ce qui est essen­tiel­le­ment un conflit natio­nal, suscep­tible de donner lieu à des poli­tiques progres­sistes ? Subsu­mer le conflit sous l’étiquette du colo­nia­lisme, c’est mésin­ter­pré­ter la situa­tion. Contrai­re­ment à ceux qui ont subsumé les poli­tiques progres­sistes sous la lutte natio­nale, je pense que tant que la lutte restera foca­li­sée sur l’exis­tence d’Is­raël et l’exis­tence de la Pales­tine, les luttes progres­sistes seront battues en brèche. Il ne faut pas se trom­per : la lutte contre l’exis­tence d’Is­raël est un combat réac­tion­naire, pas un combat progres­siste.

Ces dix dernières années, nous avons assisté à une campagne concer­tée, lancée par quelques Pales­ti­niens et relayée en Occi­dent par la gauche, pour remettre l’exis­tence d’Is­raël sur la table des négo­cia­tions. Entre autres choses, cela a conduit au renfor­ce­ment de la droite israé­lienne. Entre 1967 et 2000, la gauche israé­lienne n’a cessé de soute­nir que ce que les Pales­ti­niens voulaient, c’était l’au­to­dé­ter­mi­na­tion, et que l’idée selon laquelle ils voulaient en fait éradiquer Israël était un fantasme créé de toutes pièces par la droite. Malheu­reu­se­ment, en 2000, il est apparu que ce fantasme n’en était pas un, et cela a consi­dé­ra­ble­ment renforcé le soutien popu­laire accordé à la droite dans ses efforts visant à empê­cher la créa­tion d’un État pales­ti­nien. La droite israé­lienne et la droite pales­ti­nienne se renforcent mutuel­le­ment, tandis que, de son côté, la gauche occi­den­tale soutient ce qui consti­tue à mes yeux la droite pales­ti­nienne : les ultra­na­tio­na­listes et les isla­mistes.

Cette idée que toute nation aurait droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion à l’ex­cep­tion des Juifs est bel et bien un héri­tage de l’Union Sovié­tique. Il suffit pour s’en convaincre de lire Staline sur la ques­tion des natio­na­li­tés.

MT : L’autre aspect curieux à propos des atti­tudes actuelles de la gauche en ce qui concerne Israël, c’est que l’on projette sur Israël une mysté­rieuse et formi­dable puis­sance. Par exemple, beau­coup de gens affirment, comme une évidence, qu’Is­raël est la puis­sance domi­nante au Moyen-Orient, ou encore qu’il possède un immense pouvoir d’in­fluence auprès des élites diri­geantes améri­caines et britan­niques.

MP : Israël est loin d’être aussi puis­sant qu’on le soupçonne. Pour­tant, vous avez des gens, tels que mes actuel et ex-collègues de l’uni­ver­sité de Chicago, John Mear­shei­mer et Stephen Walt, avec le franc soutien de certains cercles au Royaume Uni, qui prétendent que la seule chose qui guide la stra­té­gie poli­tique améri­caine au Moyen-Orient, c’est Israël, par le truche­ment du lobby juif. Cette vaste accu­sa­tion, ils la lancent sans avoir essayé sérieu­se­ment d’ana­ly­ser la poli­tique améri­caine au Moyen-Orient depuis 1945, poli­tique qu’on ne peut certai­ne­ment pas comprendre de façon adéquate comme étant pilo­tée par Israël. Ainsi font-ils, par exemple, complè­te­ment l’im­passe sur la poli­tique améri­caine à l’égard de l’Iran depuis soixante-quinze ans. Les véri­tables piliers de la stra­té­gie améri­caine au Moyen-Orient après la Seconde Guerre mondiale ont été l’Ara­bie Saou­dite et l’Iran. Cela a changé au cours des dernières décen­nies et les Améri­cains ne savent plus trop comment trai­ter la ques­tion et sécu­ri­ser le Golfe pour leurs objec­tifs. Malgré cela, vous avez un livre écrit par deux éminents univer­si­taires qui, sans s’être donné la peine d’ana­ly­ser sérieu­se­ment les poli­tiques de la super­puis­sance à l’égard du Moyen-Orient au XXe siècle, se permettent d’af­fir­mer que la stra­té­gie améri­caine y était conduite prin­ci­pa­le­ment par le lobby juif.

J’ai montré ailleurs que ce genre de raison­ne­ment relève de l’an­ti­sé­mi­tisme. Ça n’a rien à voir avec les atti­tudes person­nelles des indi­vi­dus en cause, mais cette espèce d’im­mense pouvoir d’en­ver­gure plané­taire qu’il prête aux Juifs (en l’oc­cur­rence, celui de mani­pu­ler l’Oncle Sam, ce bon géant à l’es­prit un peu lent) est typique de la pensée anti­sé­mite moderne.

Plus géné­ra­le­ment, ce point de vue idéo­lo­gique repré­sente ce que j’ap­pelle une forme féti­chi­sée d’an­ti­ca­pi­ta­lisme. Autre­ment dit, le mysté­rieux pouvoir du capi­tal, impal­pable, plané­taire, qui ravage les nations, les régions du monde, la vie des gens, est mis sur le compte des Juifs. La domi­na­tion abstraite du capi­ta­lisme est person­ni­fiée par les Juifs. L’an­ti­sé­mi­tisme est une révolte contre le capi­tal mondia­lisé, mais une révolte qui confond celui-ci avec les Juifs. Cette approche pour­rait aussi contri­buer à expliquer la propa­ga­tion de l’an­ti­sé­mi­tisme au Moyen-Orient depuis vingt ans. Je ne pense pas que souli­gner les souf­frances des Pales­ti­niens consti­tue une expli­ca­tion suffi­sante. Écono­mique­ment parlant, le Moyen-Orient a subi un déclin verti­gi­neux depuis trente ans. Seule l’Afrique subsa­ha­rienne en a vécu un encore pire. Et cela s’est produit à un moment où d’autres pays ou régions, consi­dé­rés comme faisant partie du tiers monde il y a cinquante ans, se déve­lop­paient rapi­de­ment. Je pense que l’an­ti­sé­mi­tisme au Moyen-Orient aujourd’­hui renvoie non seule­ment au conflit israélo-pales­ti­nien, mais aussi à un senti­ment géné­ral de détresse devenu plus aigu à la lumière de ces chan­ge­ments plané­taires.

Il y a un siècle, la droite alle­mande consi­dé­rait la domi­na­tion mondiale du capi­tal comme celle des Juifs et de la Grande Bretagne. À présent, la gauche la voit comme la domi­na­tion d’Is­raël et des États-Unis. Le schéma de pensée est le même. Nous avons main­te­nant une forme d’an­ti­sé­mi­tisme qui semble être progres­siste et « anti-impé­ria­liste » ; là est le vrai danger pour la gauche. Le racisme en tant que tel repré­sente rare­ment un danger pour la gauche. Elle doit certes prendre garde à ne pas être raciste mais ça n’est pas un danger perma­nent, car le racisme n’a pas la dimen­sion appa­rem­ment éman­ci­pa­trice qu’af­fiche l’an­ti­sé­mi­tisme.

MT : L’iden­ti­fi­ca­tion du pouvoir capi­ta­liste mondial avec les Juifs et la Grande Bretagne remonte, avant les nazis, à certaines frac­tions de la gauche britan­nique à l’époque de la guerre des Boers – qu’ils quali­fiaient de « guerre juive » – et au Mouve­ment popu­liste de la fin du XIXe siècle aux États-Unis.

MP : Oui, et elle est main­te­nant de retour aux États-Unis. Les déchaî­ne­ments de ce qu’on appelle le « Tea Party » ou des mouve­ments popu­laires conser­va­teurs au sujet de la crise finan­cière ont des accents clai­re­ment anti­sé­mites.

MT : Vous avez affirmé que l’URSS et les systèmes du même type n’étaient pas des formes d’éman­ci­pa­tion à l’égard du capi­ta­lisme mais bien des formes de capi­ta­lisme centrées sur l’État. Il s’en­suit que l’at­ti­tude géné­rale de la gauche consis­tant à prendre, contre les États-Unis, le parti de l’URSS – parfois avec viru­lence – était suici­daire. Vous avez tracé des paral­lèles entre deux types d’anti-impé­ria­lisme : celui qui avait cours durant la guerre froide et celui que nous connais­sons aujourd’­hui, qui prend le parti de l’is­lam poli­tique parce qu’il y voit un contre-pouvoir face aux USA. Quels sont, selon vous, les traits communs à ces deux pola­ri­sa­tions poli­tiques ? Et quelles sont les diffé­rences ?

MP : Les diffé­rences résident dans le fait que l’an­cienne forme d’an­tia­mé­ri­ca­nisme était reliée à un soutien aux révo­lu­tions commu­nistes viet­na­mienne, cubaine, etc. Quoi qu’on ait pu en penser à l’époque, ou main­te­nant avec le recul, l’an­tia­mé­ri­ca­nisme d’alors se voulait en faveur d’un projet d’éman­ci­pa­tion. Les États-Unis faisaient l’objet de violentes critiques non seule­ment parce que c’étaient les États-Unis, une grande puis­sance, etc., mais aussi parce qu’ils empê­chaient l’émer­gence d’un ordre social plus progres­siste. C’est ainsi que beau­coup de gens soli­daires du Viet­nam ou de Cuba compre­naient leur propre posi­tion.

Aujourd’­hui, je doute fort que les gens qui crient « Soli­da­rité avec le Hezbol­lah » ou « Nous sommes tous du Hamas » iraient jusqu’à prétendre que ces mouve­ments visent un ordre social éman­ci­pa­teur. Au mieux, il y a là une réifi­ca­tion orien­ta­liste des Arabes et/ou des musul­mans en tant qu’Autre, réifi­ca­tion à travers laquelle l’Autre, cette fois, est affirmé posi­ti­ve­ment. C’est là encore un signe d’im­puis­sance histo­rique de la part de la gauche, l’in­ca­pa­cité à produire la moindre image de ce à quoi un avenir post­ca­pi­ta­liste pour­rait ressem­bler. N’ayant aucune vision du post­ca­pi­ta­lisme, beau­coup se contentent du concept réifié de « résis­tance » en guise de projet de trans­for­ma­tion. Tout ce qui « résiste » aux États-Unis est regardé posi­ti­ve­ment. Ça me semble une façon de voir les choses pour le moins discu­table.

Même au cours de la période précé­dente – quand préva­lait la soli­da­rité avec le Viet­nam, Cuba, etc. – je pense que la divi­sion de la planète en deux camps avait des effets très pervers sur la gauche. Elle s’est trop souvent retrou­vée à offrir un reflet inversé des natio­na­lismes occi­den­taux. Un grand nombre de gens de gauche deve­naient des natio­na­listes de l’autre camp. La plupart – même s’il y a eu des excep­tions notables – ne taris­saient pas d’éloges à l’égard de tout ce qui se passait dans les pays commu­nistes. Leur regard critique avait perdu toute acuité. Au lieu de créer une forme d’in­ter­na­tio­na­lisme à même de critiquer tous les rapports exis­tants, la gauche s’est mise à soute­nir l’un des deux camps dans une nouvelle version du Grand Jeu. Cela a eu des effets catas­tro­phiques sur ses facul­tés critiques – et pas seule­ment dans le cas des commu­nistes. Que Michel Foucault soit allé en Iran et ait vu dans la révo­lu­tion des mollahs des aspects progres­sistes confine à l’ab­surde.

L’une des circons­tances qui rendaient la vision bipo­laire si sédui­sante est le fait que les commu­nistes occi­den­taux étaient géné­ra­le­ment des hommes et des femmes très progres­sistes – et souvent aussi très coura­geux – qui se donnaient vrai­ment du mal et souf­fraient pour leurs efforts visant, dans leur idée, à créer une société plus humaine et progres­siste et peut-être même socia­liste. Ces gens étaient complè­te­ment instru­men­ta­li­sés, mais, à cause de ces deux visages du commu­nisme, certains avaient beau­coup de diffi­cul­tés à s’en rendre compte. Les éléments de la gauche social-démo­crate qui s’op­po­saient à ces commu­nistes-là et voyaient à quel point ils étaient eux-mêmes mani­pu­lés sont deve­nus des idéo­logues du libé­ra­lisme de la guerre froide.

Je pense que la gauche aurait dû ne prendre aucun parti dans ce clivage. Mais il me semble aussi qu’elle se trouve aujourd’­hui dans une situa­tion pire encore.

Traduc­tion : Stéphane Besson

Photo d’illus­tra­tion : Free­dom for Huma­nity, Kalen Ocker­man (Londres, 2012, retiré, peu après sa mise en place, à la demande des auto­ri­tés locales du Tower Hamlets London Borough Coun­cil).

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