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Les poten­tia­li­tés des Gilets jaunes: tout est ouvert, la lutte pour l’éman­ci­pa­tion ne va pas de soi

https://samuel­hayat.word­press.com/2018/12/05/les-gilets-jaunes-leco­no­mie-morale-et-le-pouvoir/?fbclid=IwAR3OXjze-zgaoKoW­siJQKQAnSp4ftDgI2mxyJSunT_zoF3KNeERr5M3HzXw#_ftn4
En voici de larges extraits. Il importe de ne pas être arrêté par le titre.  

« Les Gilets Jaunes, l’éco­no­mie morale et le pouvoir »

Diffi­cile de ne pas être saisi par le mouve­ment en cours. Tout y est décon­cer­tant, (…)

La situa­tion

(…) Mais le 1er décembre, le feu a pris au cœur du Paris bour­geois, dans ce nord-ouest pari­sien qui n’avait jusqu’ici jamais été vrai­ment le théâtre de telles opéra­tions. Loin d’être menées par des forces locales, érigeant des barri­cades pour déli­mi­ter un espace d’au­to­no­mie, ces actions ont été le fait de petits groupes mobiles, habi­tant souvent ailleurs.

Évidem­ment, les socia­bi­li­tés locales jouent dans la forma­tion de ces groupes. Il suffit de regar­der ailleurs qu’à Paris pour voir la réap­pro­pria­tion collec­tive d’un terri­toire, la forma­tion de liens dura­bles… Mais le 1er décembre, ces soli­da­ri­tés se sont dépla­cées dans un espace de mani­fes­ta­tion lui-même plutôt habi­tuel : les lieux du pouvoir natio­nal. On est là dans un registre tout à fait moderne, n’en déplaise à ceux qui parlent de jacque­ries[2] : c’est bien d’un mouve­ment natio­nal et auto­nome dont il s’agit, (…). Mais les règles de la mani­fes­ta­tion, fixées de longue date (on situe géné­ra­le­ment leur forma­li­sa­tion en 1909[3]), sont igno­rées : pas de cortège, pas de respon­sables légaux, pas de parcours négo­cié, pas de service d’ordre, pas de tracts, de bande­roles, d’au­to­col­lants, mais des myriades de slogans person­nels inscrits au dos d’un gilet jaune.

Toute la pratique du main­tien de l’ordre en est boule­ver­sée, et on a pu voir combien les profes­sion­nels de la répres­sion, malgré leur nombre, leur arme­ment, leur entraî­ne­ment, s’étaient trou­vés débor­dés, inca­pables d’as­su­rer même leur propre sécu­rité, sans parler de celle des biens et des personnes. On peut penser que les forces de l’ordre ne vont pas accep­ter long­temps de se faire ainsi malme­ner, et les violences poli­cières, déjà très nombreuses, risquent d’en­core s’am­pli­fier, comme les appels à l’ex­ten­sion de l’usage de la force, voire à l’état d’ur­gence. Cet échec du main­tien de l’ordre physique est allé de pair avec un échec encore plus complet du main­tien de l’ordre symbo­lique : un président en dépla­ce­ment pour un sommet inter­na­tio­nal, un gouver­ne­ment inau­dible (la rançon à payer pour un pouvoir person­nel s’étant entouré de cour­ti­sans médiocres[4] pour qu’au­cune ombre n’en affai­blisse l’éclat), le pseudo-parti au pouvoir (LREM) occupé le même jour à élire un nouveau délé­gué géné­ral, comme si de rien n’était.

L’ordre vacillant, la ville était lais­sée aux mani­fes­tants, tout était permis, et ce dans un espace incar­nant le privi­lège, d’où des liber­tés prises avec les normes habi­tuelles d’uti­li­sa­tion de l’es­pace public. On ne pleu­rera pas avec les « familles des vitrines », pour reprendre l’ex­pres­sion consa­crée ; (…)

Le travail de mobi­li­sa­tion

S’il y a bien un travail de repré­sen­ta­tion du mouve­ment, qui le fait exis­ter comme mouve­ment (« les Gilets Jaunes »), ce travail est remarqua­ble­ment décen­tra­lisé, passant par les multiples groupes locaux s’or­ga­ni­sant par les réseaux sociaux, par l’agré­ga­tion média­tique de paroles diverses et par le travail d’in­ter­pré­ta­tion que mènent jour­na­listes, poli­tiques, socio­logues[6]. La volonté de donner au mouve­ment des porte-parole habi­li­tés à négo­cier avec les auto­ri­tés a échoué (pour le moment). Beau­coup de commen­ta­teurs ont glosé sur la suppo­sée inco­hé­rence des motifs et des acteurs ; au contraire, étant donné la frag­men­ta­tion de sa repré­sen­ta­tion, l’unité du mouve­ment est surpre­nante. Unité d’ac­tion, soli­da­rité, consen­sus appa­rent sur une série de reven­di­ca­tions, unité même de rythme. Le choix du gilet jaune, ce vête­ment rendu obli­ga­toire pour tou.te.s les auto­mo­bi­listes, et qui juste­ment a pour but premier de se rendre visible, est parti­cu­liè­re­ment heureux et a sûre­ment été une condi­tion maté­rielle de l’ex­ten­sion si rapide d’un symbole unique. Mais le choix de passer à l’ac­tion, et de le faire avec cette vigueur et cette cohé­rence, ne saurait être le simple résul­tat d’un emblème accro­cheur, du bon usage des réseaux sociaux, ni d’un mécon­ten­te­ment, fût-il grand et large­ment partagé.(…)

Les reven­di­ca­tions, juste­ment, méritent qu’on s’y attarde. On en sait peu sur la manière dont elle a été compo­sée, mais une liste de 42 reven­di­ca­tions a été diffu­sée et large­ment reprise, tant dans les groupes que par les médias[7]. Ces reven­di­ca­tions possèdent quelques traits remarquables qui ont déjà été rele­vés : elles sont majo­ri­tai­re­ment centrées sur les condi­tions de vie, bien au-delà de la seule ques­tion du prix de l’es­sence ; elles contiennent des prises de posi­tion contre la libre circu­la­tion des migrants ; elles proposent des chan­ge­ments insti­tu­tion­nels qui renforcent le contrôle citoyen sur les élu.e.s, dont la rému­né­ra­tion se trou­ve­rait d’ailleurs rame­née au salaire médian. Cette liste a été quali­fiée de « magma de reven­di­ca­tions hété­ro­clite »[8]. Il me semble au contraire qu’elle est profon­dé­ment cohé­rente, et que ce qui lui donne sa cohé­rence est aussi ce qui a permis à la mobi­li­sa­tion des gilets jaunes de prendre et de durer : elle s’ancre dans ce que l’on peut appe­ler l’éco­no­mie morale des classes popu­laires.

(…)La réso­nance avec le mouve­ment des gilets jaunes est frap­pante. Leur liste de reven­di­ca­tions sociales est la formu­la­tion de prin­cipes écono­miques essen­tiel­le­ment moraux : il est impé­ra­tif que les plus fragiles (SDF, handi­ca­pés…) soient proté­gés, que les travailleurs soient correc­te­ment rému­né­rés, que la soli­da­rité fonc­tionne, que les services publics soient assu­rés, que les frau­deurs fiscaux soient punis, et que chacun contri­bue selon ses moyens, ce que résume parfai­te­ment cette formule « Que les GROS payent GROS et que les petits payent petit ». Cet appel à ce qui peut sembler être du bon sens popu­laire ne va pas de soi : il s’agit de dire que contre la glori­fi­ca­tion utili­ta­riste de la poli­tique de l’offre et de la théo­rie du ruis­sel­le­ment chers aux élites diri­geantes (donner plus à ceux qui ont plus, « aux premiers de cordée », pour atti­rer les capi­taux), l’éco­no­mie réelle doit être fondée sur des prin­cipes moraux. Là est sûre­ment ce qui donne sa force au mouve­ment, et son soutien massif dans la popu­la­tion : il arti­cule, sous forme de reven­di­ca­tions sociales, des prin­cipes d’éco­no­mie morale que le pouvoir actuel n’a eu de cesse d’at­taquer de manière expli­cite, voire en s’en enor­gueillis­sant. Dès lors, la cohé­rence du mouve­ment se comprend mieux, tout comme le fait qu’il ait pu se passer d’or­ga­ni­sa­tions centra­li­sées : comme a pu le montrer James Scott, le recours à l’éco­no­mie morale fait naître une capa­cité d’agir collec­tive, une agency, y compris chez des acteurs sociaux dépos­sé­dés des capi­taux habi­tuel­le­ment néces­saires à la mobi­li­sa­tion[12].

En effet, l’éco­no­mie morale n’est pas seule­ment un ensemble de normes parta­gées passi­ve­ment par les classes popu­laires. Elle est aussi le résul­tat d’un pacte impli­cite avec les domi­nants et s’in­sère donc toujours dans des rapports de pouvoir. (…). Il est peu dire que les auto­ri­tés actuelles ont rompu ce pacte impli­cite, tant par leurs mesures anti-sociales que par leur mépris répété et affi­ché pour les classes popu­laires. L’émeute ne vient pas de nulle part, d’un simple mécon­ten­te­ment, ou d’une agency popu­laire indé­ter­mi­née qui se serait mise spon­ta­né­ment en mouve­ment : elle est le résul­tat d’une agres­sion du pouvoir, d’au­tant plus violente symbo­lique­ment qu’elle ne semble pas se recon­naître comme agres­sion. Et le président de la Répu­blique, censé repré­sen­ter le peuple français, est devenu l’in­car­na­tion de cette trahi­son, avec ses petites phrases sur les « gens qui ne sont rien », les conseils pour se payer une chemise ou pour trou­ver un emploi en traver­sant la rue. Au lieu d’être le protec­teur de l’éco­no­mie morale, Emma­nuel Macron n’a eu de cesse de la malme­ner, avec un natu­rel désar­mant, jusqu’à deve­nir le repré­sen­tant par excel­lence des forces qui s’op­posent à cette écono­mie morale, c’est-à-dire du capi­ta­lisme. Comme il l’a dit pendant la campagne, à propos de l’ISF, « ce n’est pas injuste parce que c’est plus effi­cace » : on ne saurait mieux illus­trer la mécon­nais­sance, voire le mépris, pour toute autre norme que celles de la finance. (…)

L’éman­ci­pa­tion

(…) En cela, l’éco­no­mie morale, (…) ce qu’elle vise, c’est avant tout un retour à l’ordre, pas une trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire. Il y a là quelque chose de parfois diffi­cile à entendre et à formu­ler : ce n’est pas parce qu’un mouve­ment est authen­tique­ment popu­laire, ancré dans les croyances les plus commu­né­ment parta­gées par la grande majo­rité, qu’il est éman­ci­pa­teur. Pour reprendre les caté­go­ries de Claude Grignon et Jean-Claude Passe­ron, croire que le peuple ne peut agir par lui-même, qu’il est toujours soumis à la domi­na­tion symbo­lique, c’est faire preuve de légi­ti­misme et de misé­ra­bi­lisme[13]. Le mouve­ment des gilets jaunes, par sa force, sa spon­ta­néité, sa cohé­rence, son inven­ti­vité, offre un démenti flagrant et bien­venu aux approches de cet ordre. Cepen­dant, il ne faudrait pas tomber dans l’ex­cès inverse, que ces auteurs quali­fient de popu­lisme, en s’ima­gi­nant que parce qu’un mouve­ment est popu­laire, cela signi­fie qu’il est dans le vrai, dans l’au­then­ti­cité, dans le bien. Il n’est pas tant le signe d’une révo­lu­tion que d’un sursaut, face à un véri­table déla­bre­ment des insti­tu­tions du gouver­ne­ment repré­sen­ta­tif.

Car ce que révèle aussi le recours à l’éco­no­mie morale par les gilets jaunes, c’est l’éten­due du désert poli­tique qui s’est installé depuis des décen­nies. Qu’il ait fallu attendre que le pacte impli­cite fonda­men­tal qui lie gouver­nants et gouver­nés soit rompu pour qu’il y ait un tel mouve­ment, alors que depuis des décen­nies le pouvoir nous matraque de poli­tiques sécu­ri­taires et anti­so­ciales, montre bien que les capa­ci­tés de mobi­li­sa­tion des forces syndi­cales et poli­tiques se sont réduites à peau de chagrin, ou que les formes que leurs mobi­li­sa­tions empruntent les ont mises dans un état de totale impuis­sance. Pour le dire clai­re­ment, il n’y a rien de réjouis­sant à ce qu’il ait fallu en arri­ver là, jusqu’à ce point de rupture, pour que quelque chose ait lieu, et quelque chose qui emprunte à des formes pré-modernes de l’ac­tion collec­tive, sous des formes certes renou­ve­lées. (…)

Cela a un coût dont il faut prendre la mesure : les mouve­ments fondés sur l’éco­no­mie morale s’ins­crivent dans le rappel d’une coutume, la soumis­sion à un ordre juste, mais aussi dans le cadre d’une commu­nauté. L’éco­no­mie morale est conser­va­trice non seule­ment parce qu’elle rappelle des normes intem­po­relles, mais aussi parce qu’elle lie entre elles des personnes défi­nies par une commune appar­te­nance. Dès lors, ses poten­tia­li­tés d’ex­clu­sion ne sont pas que des scories dont on pour­rait aisé­ment se débar­ras­ser : elles sont au cœur du mouve­ment. Pour ne prendre que l’exemple le plus flagrant, les reven­di­ca­tions contre la libre circu­la­tion des migrants, pour les expul­sions d’étran­gers, et plus encore pour l’in­té­gra­tion forcée des non-natio­naux (« Vivre en France implique de deve­nir Français (cours de langue française, cours d’his­toire de la France et cours d’édu­ca­tion civique avec une certi­fi­ca­tion à la fin du parcours) »), tout ceci est indis­so­ciable du mouve­ment, car c’est la consé­quence logique de la mise en œuvre d’une écono­mie morale d’abord commu­nau­taire, même si elle peut ensuite être travaillée par le mouve­ment dans diffé­rentes direc­tions. L’éco­no­mie morale est la procla­ma­tion des normes d’une commu­nauté, elle n’étend pas la logique de l’éga­lité des droits aux étran­gers, pas plus qu’elle ne recon­naît les conflits internes, en parti­cu­lier idéo­lo­giques. Ce dernier point éclaire d’un autre jour le refus proclamé des partis : il s’agit certes d’une mise en ques­tion du pouvoir des repré­sen­tants au profit d’une réap­pro­pria­tion popu­laire de la poli­tique. Mais c’est aussi le refus du carac­tère parti­san de la démo­cra­tie, de l’op­po­si­tion entre projets poli­tiques, au profit d’une unité dont on sait bien qu’elle peut aisé­ment se trans­for­mer en « rassem­ble­ment haineux autour de la passion de l’Un qui exclut »[14].

 

Le détour par ce paral­lèle histo­rique avec des époques dépas­sées pourra sembler peu convain­cant pour saisir la situa­tion dans son excep­tion­na­lité. Peut-être ne s’agit-il que d’un simple jeu de l’es­prit. Mais peut-être est-il au contraire révé­la­teur de certaines carac­té­ris­tiques fonda­men­tales du mouve­ment en cours : son unité impro­bable, son ancrage popu­laire, son carac­tère émeu­tier, mais aussi ses bien réels aspects conser­va­teurs, anti-plura­listes et excluants. Peut-être indique-t-il aussi que l’on n’est qu’au début d’une nouvelle histoire, que les condi­tions d’une repo­li­ti­sa­tion sont là, hors du cadre des vieux partis et des vieilles formes de la poli­tique insti­tuées. A Anzin, les mineurs n’en sont pas restés aux grèves s’ap­puyant sur une écono­mie morale. Au contact des premières forces socia­listes et syndi­cales de la région, ils s’en sont appro­priés les idées et les formes, jusqu’à deve­nir l’un des foyers d’où est sorti l’anar­cho-syndi­ca­lisme. Certains comi­tés locaux de gilets jaunes, loin de s’en tenir à une protes­ta­tion au nom de l’éco­no­mie morale, en appellent à la forma­tion de comi­tés popu­laires et à la démo­cra­tie directe, c’est-à-dire à une éman­ci­pa­tion poli­tique radi­cale[15]. Rien n’est garanti, mais tout est ouvert.

 

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