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L’hy­po­cri­sie de Macron face à l’es­cla­vage des migrants en Libye

Voici une tribune publiée dans le Monde. Extraits:

« Mais que penser de ceux qui comme M. Macron nomment et dénoncent ce qui se passe en Libye et « en même temps » conti­nuent de soute­nir les garde-côtes libyens et finan­cer d’autres mesures favo­ri­sant le retour et le main­tien dans cet enfer de celles et ceux qui juste­ment tentent de le fuir ? »

« Le Haut-Commis­saire aux droits de l’homme, Mr. Zeid Raad Al Hussein, a déclaré le 14 novembre 2017 que leur système de surveillance avait révélé une dété­rio­ra­tion des condi­tions déjà déplo­rables de déten­tion des migrants et réfu­giés en Libye depuis les inter­ven­tions crois­santes de l’Union Euro­péenne entre­prises au nom du contrôle des migra­tions. »

« Une nouvelle inter­ven­tion mili­taire étran­gère ne ferait certai­ne­ment que renfor­cer les dyna­miques du conflit en Libye, où aucune auto­rité ne peut se préva­loir du mono­pole légi­time de la violence sur le terri­toire natio­nal. »

« Nous récla­mons donc de nouveau à l’Union Euro­péenne, et parti­cu­liè­re­ment à la France et à l’Ita­lie qui jouent un rôle moteur, de faci­li­ter le sauve­tage en mer et de ne plus encou­ra­ger les inter­cep­tions et le retour par les garde-côtes libyens des migrants et réfu­giés fuyant la Libye, qui n’est, rappe­lons-le, même pas signa­taire de la Conven­tion de Genève rela­tive au statut des réfu­giés. A défaut de quoi la France s’en­fonce dans la compli­cité de crimes qu’elle dénonce par ailleurs. »

Voici la tribune complète telle diffu­sée par Méde­cins sans fron­tières:

 

« Dans une tribune publiée dans « Le Monde », Thierry Alla­fort-Duver­ger, le direc­teur géné­ral de Méde­cins Sans Fron­tières, juge hypo­crite la posture de la France, qui favo­rise l’in­ter­cep­tion de migrants par les garde-côtes libyens et dénonce leurs condi­tions de déten­tion sur place.

Ce 25 novembre, notre équipe sur place en Libye réali­sait des consul­ta­tions médi­cales auprès d’un groupe d’une centaine d’hommes et de femmes dans un centre de déten­tion dans la région de Misrata. Ils venaient d’être conduits là après que leur embar­ca­tion a été inter­cep­tée par les gardes côtes libyens et rame­née à terre. Malgré notre présence sur le terrain, nous sommes inca­pables de dire ce qu’il advient ensuite des personnes en centres de déten­tion : des patients que l’on voit en consul­ta­tion dispa­raissent d’une semaine sur l’autre sans expli­ca­tions. Depuis l’été 2017, ces inter­cep­tions en mer par des garde-côtes libyens s’in­ten­si­fient grâce à une poli­tique assu­mée de soutien par l’Union Euro­péenne, et ses Etats membres en premier lieu la France et l’Ita­lie. La Libye est plus que jamais une nasse pour ceux qui espé­raient y travailler ou y tran­si­taient avant de cher­cher un refuge ou des oppor­tu­ni­tés d’ave­nir en Europe.Le choc des images rappor­tées par CNN le 14 novembre 2017 a permis de mettre en lumière une situa­tion que nombre d’ac­teurs asso­cia­tifs et insti­tu­tion­nels dénoncent depuis long­temps : un système lucra­tif d’en­lè­ve­ment, de torture et d’ex­tor­sion des migrants et réfu­giés en Libye, réduits à l’état de marchan­dises, et encou­ragé par des poli­tiques migra­toires euro­péennes qui misent sur l’en­di­gue­ment à tout prix. La diffu­sion des images de vente aux esclaves parta­gées par la chaine étasu­nienne a déclen­ché un certain nombre de réac­tions poli­tiques. Ainsi, la France a dénoncé un « crime contre l’hu­ma­nité » et demandé en urgence une réunion du Conseil de sécu­rité.

Mais que penser de ceux qui comme M. Macron nomment et dénoncent ce qui se passe en Libye et « en même temps » conti­nuent de soute­nir les garde-côtes libyens et finan­cer d’autres mesures favo­ri­sant le retour et le main­tien dans cet enfer de celles et ceux qui juste­ment tentent de le fuir ? C’est le comble de l’hy­po­cri­sie ! Qui oserait encore prétendre que descen­dus des bateaux arrai­son­nés, ces hommes, femmes, enfants sont placés de retour en Libye dans de confor­tables centres d’ac­cueil fraî­che­ment repeints et remis au goût des « stan­dards inter­na­tio­naux » grâce à la géné­ro­sité des contri­buables euro­péens ? A terre, ils retournent bien sûr dans la turpi­tude d’un envi­ron­ne­ment extrê­me­ment violent et aux fron­tières poreuses entre auto­ri­tés et réseaux de trafiquants, que de multiples obser­va­teurs ont décrits depuis des années.

Confron­tés à l’in­sé­cu­rité et d’autres contraintes d’ac­cès en Libye, nous recon­nais­sons les limites de notre propre action dans les centres de déten­tion : nos méde­cins n’y béné­fi­cient pas d’un accès sans entrave aux déte­nus qui s’y trouvent ; ils ne sont pas plei­ne­ment libres de déci­der quels patients auscul­ter et soigner. Parfois, certains déte­nus sont cachés pour que nos équipes ne puissent les assis­ter. Prétendre qu’il suffit d’argent pour amélio­rer les condi­tions de déten­tion en Libye est un leurre. La présence de l’OIM et du HCR sur le sol libyen est extrê­me­ment réduite, à l’ins­tar de celle des repré­sen­ta­tions diplo­ma­tiques et du système des Nations unies.

Dans quelle mesure la présence de MSF n’ap­porte elle aussi qu’une huma­ni­sa­tion de façade à ce système indigne? C’est un dilemme que nous tentons de dépas­ser en soupe­sant au quoti­dien notre capa­cité à appor­ter malgré tout des secours essen­tiels auprès de ces personnes en détresse, une écoute, et  pour que toute la violence et l’in­hu­ma­nité de leur situa­tion soient connues au vu des solu­tions toujours plus morti­fères qui sont prises pour gérer les flux migra­toires.

Les solu­tions ne sont ni simples ni uniques mais s’of­fusquer des crimes commis à l’en­contre des migrants en Libye tout en conti­nuant une poli­tique assu­mée de renvoi et main­tien du plus grand nombre de l’autre côté de la Médi­ter­ra­née relève au mieux de l’in­dé­cence. L’in­com­pa­ti­bi­lité entre ces deux approches n’est pas une vue de l’es­prit de MSF : en octobre 2017, la popu­la­tion des migrants déte­nue dans les centres de déten­tion offi­ciels a triplé selon les esti­ma­tions de l’OIM et de l’agence libyenne en charge de les gérer (DCIM). Les obser­va­teurs des droits de l’homme des Nations unies ont été choqués de ce qu’ils ont vu lors de leur mission début novembre dans les centres de déten­tion de Tripoli : des milliers de personnes émaciées et trau­ma­ti­sées, empi­lées les unes sur les autres, enfer­mées dans des hangars, à la merci de formes extrêmes de violence et d’abus. Le Haut-Commis­saire aux droits de l’homme, Mr. Zeid Raad Al Hussein, a déclaré le 14 novembre 2017 que leur système de surveillance avait révélé une dété­rio­ra­tion des condi­tions déjà déplo­rables de déten­tion des migrants et réfu­giés en Libye depuis les inter­ven­tions crois­santes de l’Union Euro­péenne entre­prises au nom du contrôle des migra­tions.

Qu’at­tend M. Macron lorsqu’il appelle à lancer des opéra­tions mili­taires et poli­cières sur le terrain pour déman­te­ler les réseaux de passeurs ? Une nouvelle inter­ven­tion mili­taire étran­gère ne ferait certai­ne­ment que renfor­cer les dyna­miques du conflit en Libye, où aucune auto­rité ne peut se préva­loir du mono­pole légi­time de la violence sur le terri­toire natio­nal. Lutter contre les passeurs sans propo­ser d’al­ter­na­tives légales et sûres pour fuir et migrer est une impasse. Au-delà d’une gesti­cu­la­tion de circons­tance, ce qui est requis d’ur­gence, c’est un chan­ge­ment dans les faits de la poli­tique migra­toire française et de ses parte­naires euro­péens en Libye. Il faut encou­ra­ger les actions, même minimes, qui permettent de réduire la souf­france de ceux qui vivent l’en­fer en Libye mais surtout et immé­dia­te­ment mettre fin à ce qui renforce la souf­france de ces même popu­la­tions.

Nous récla­mons donc de nouveau à l’Union Euro­péenne, et parti­cu­liè­re­ment à la France et à l’Ita­lie qui jouent un rôle moteur, de faci­li­ter le sauve­tage en mer et de ne plus encou­ra­ger les inter­cep­tions et le retour par les garde-côtes libyens des migrants et réfu­giés fuyant la Libye, qui n’est, rappe­lons-le, même pas signa­taire de la Conven­tion de Genève rela­tive au statut des réfu­giés. A défaut de quoi la France s’en­fonce dans la compli­cité de crimes qu’elle dénonce par ailleurs.

La France a pris des initia­tives utiles avec les missions de protec­tion de l’OFPRA qui permet­tront à quelques réfu­giés de trou­ver l’asile en France sans avoir à affron­ter tous les dangers de la route, ou dans le cas de la ving­taine de personnes exfil­trées de Tripoli vers Niamey par HCR après y avoir survécu. Personne ne sait aujourd’­hui combien ils seront à pouvoir béné­fi­cier de ce dispo­si­tif qui ne sera qu’une goutte d’eau, tout comme l’ac­tion de MSF décrite plus haut. De plus, quel sera le sort réservé à toutes ces personnes ayant subi le pire mais ne corres­pon­dant pas aux critères d’éli­gi­bi­lité au statut de réfu­giés ?

Il est néces­saire de donner à toutes les personnes coin­cées dans la nasse libyenne, en partie tissée par les soins de la France et de l’Union Euro­péenne, la possi­bi­lité de s’en échap­per par tous les moyens. Cela passe donc aussi par une pleine appli­ca­tion du droit d’asile pour ceux qui y sont éligibles et l’in­ten­si­fi­ca­tion des offres de retours volon­taires dans le pays d’ori­gine pour ceux qui le dési­rent vrai­ment. Il faut égale­ment mettre en place de formes de protec­tion, dans les pays voisins, en Europe, y compris en France, qui répondent aux besoins de prise en charge des survi­vants de cet enfer.

Thierry Alla­fort-Duver­ger
Direc­teur géné­ral de MSF
Tribune à l’ori­gine publiée dans Le Monde, le 30 novembre 20

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