13 mars 2026

Media­part, 2 mars, Mathieu Dejean. « Dans la tour­mente, l’an­ti­fas­cisme fait l’union sacrée »

Dans la tour­mente, l’an­ti­fas­cisme fait l’union sacrée

Les inter­pré­ta­tions sur la « radi­ca­li­sa­tion » de la Jeune Garde se multi­plient depuis la mort du mili­tant néofas­ciste Quen­tin Deranque. La sphère anti­fas­ciste est plurielle, mais face à l’of­fen­sive réac­tion­naire, elle a mis ses diver­gences en sour­dine pour faire bloc.

Mathieu Dejean

Après la « sidé­ra­tion » et le « choc énorme » que décrivent les mili­tant·es joint·es par télé­phone ces derniers jours, l’heure est à l’unité pour le camp anti­fas­ciste. L’of­fen­sive réac­tion­naire déclen­chée par la mort de Quen­tin Deranque, surve­nue lors d’un affron­te­ment avec des anti­fas le 12 février à Lyon (Rhône), a provoqué en réponse une conver­gence symbo­lique inédite des groupes « anti­fas » aux tradi­tions les plus diffé­rentes.

Une réac­tion à l’op­posé de celle d’une partie des gauches parti­sanes, qui ont rapi­de­ment jeté l’an­ti­fas­cisme mili­tant par-dessus bord face aux pres­sions de l’ex­trême droite et de la droite, ou par oppor­tu­nisme poli­tique vis-à-vis de La France insou­mise (LFI), attaquée de toutes parts du fait de ses liens avec la Jeune Garde.

Du Comité antifa Saint-Étienne au collec­tif Visa, en passant par le Groupe anti­fas­ciste Lyon et envi­rons (Gale), le média Contre Attaque ou le collec­tif La Horde, c’est toute la nébu­leuse anti­fas­ciste qui a réagi de manière unitaire, par des commu­niqués ou des articles, face à l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­tique ayant suivi le drame. La mobi­li­sa­tion déborde même cette sphère, comme en témoigne cette tribune de centaines de soutiens à l’an­ti­fas­cisme, lancée par Les Soulè­ve­ments de la terre

« Nous réaf­fir­mons que notre enga­ge­ment poli­tique ne peut être qu’an­ti­fas­ciste et nous nous tien­drons à côté de celles et ceux qui tiennent cette ligne. Cela implique une exigence : ne plus céder aux cadrages de l’ex­trême droite, ne plus courir derrière ses narra­tions, ne plus lui offrir des minutes de silence comme des chambres d’écho », écrivent les signa­taires du texte, en réfé­rence à la minute de silence respec­tée à l’As­sem­blée natio­nale le 17 février en hommage au mili­tant néofas­ciste.

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Dans Une vie de lutte plutôt qu’une minute de silence (Seuil, 2023), le jour­na­liste Sébas­tien Bour­don (qui colla­bore régu­liè­re­ment avec Media­part) rappor­tait aussi l’inquié­tude de plusieurs mili­tants anti­fas­cistes vis-à-vis du « grand écart » de la Jeune Garde, entre « sa volonté de renou­ve­ler l’image de l’an­ti­fas­cisme pour lui donner une appa­rence plus respec­table » et « sa fidé­lité à certains codes et modes d’ac­tion propres à ce milieu ».

Face à l’ex­ploi­ta­tion poli­tique du drame de Lyon, dopée par les médias Bolloré, ces désac­cords internes ont été mis entre paren­thèses. « Cette union est logique, confie un mili­tant anti­fas­ciste qui a parti­cipé à la rédac­tion d’un des commu­niqués et parle sous couvert d’ano­ny­mat. On n’est peut-être pas d’ac­cord sur la stra­té­gie employée, mais on partage le même front de lutte, qu’on soit auto­nome ou commu­niste. »

Beau­coup d’an­ti­fas­cistes comparent le moment à la sidé­ra­tion poli­tique qui avait suivi le meurtre du mili­tant nazi Horst Wessel, âgé de 22 ans, par un mili­tant commu­niste en 1930. Il avait alors été érigé en martyr par les natio­naux-socia­listes. Nombre d’entre eux estiment que le même proces­sus se met aujourd’­hui en œuvre, comme l’ont montré la minute de silence respec­tée à l’As­sem­blée, la déso­li­da­ri­sa­tion d’une partie de la gauche, et le défilé de néona­zi·es à Lyon. Autant de signaux qui les inquiètent.

Des anti­fas­cistes plus anciens rappe­laient ces derniers jours que François Mitter­rand et Edmond Maire, alors premier secré­taire du Parti socia­liste et secré­taire géné­ral de la CFDT, s’étaient décla­rés soli­daires de la Ligue commu­niste quand celle-ci avait été dissoute par le gouver­ne­ment à la suite de l’at­taque d’un meeting du mouve­ment d’ex­trême droite Ordre nouveau, en 1973. Près de quatre cents cock­tails Molo­tov avaient alors été envoyés sur les poli­ciers qui avaient fait barrage, faisant soixante-seize bles­sés.

« Le contraste est saisis­sant. Aujourd’­hui, les anti­fas­cistes sont des parias, ils rasent les murs alors qu’on ne compte plus les mili­tants néona­zis invi­tés à la télé, qui délivrent leurs éléments de langage et se respec­ta­bi­lisent », constate le vidéaste Usul, qui vit à Lyon et a été exposé aux menaces des grou­pus­cules d’ex­trême droite. Les mili­tant·es mesurent à quel point le consen­sus anti­fas­ciste qui exis­tait après la Seconde Guerre mondiale a désor­mais disparu.

Dans un tel contexte, les anti­fas­cistes unissent leurs forces pour faire entendre une autre voix face au concert des incri­mi­na­tions. Outre le narra­tif initial du « guet-apens » tendu par les « anti­fas », l’une de ces mises en cause consiste à dépeindre la Jeune Garde comme un « grou­pus­cule d’ul­tra­gauche ».

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Pour autant, l’or­ga­ni­sa­tion assume aussi dès le départ l’au­to­dé­fense et une part d’ac­tions offen­sives, pour « tenir la rue » et empê­cher les mili­tant·es d’ex­trême droite d’y mili­ter libre­ment – à l’ins­tar des Red Warriors et autres « chas­seurs de skins » à Paris dans la seconde moitié des années 1980. « À Lyon, dans l’ab­solu, n’im­porte quel rassem­ble­ment poli­tique orienté à gauche était risqué », rapporte Usul, qui crédite la Jeune Garde d’avoir fait recu­ler l’ex­trême droite dans l’un de ses bastions histo­riques.

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Dans leurs commu­niqués publiés la semaine dernière, les anti­fas­cistes n’éva­cuent pas la ques­tion de la violence, dont ils rappellent leur concep­tion : « La violence anti­fas­ciste n’est pas un projet de société. Elle n’est pas une fin en soi. Elle est une réponse à la violence histo­rique, sociale et maté­rielle exer­cée par l’ex­trême droite depuis son exis­tence. Se défendre face à une idéo­lo­gie morti­fère n’est pas une dérive : c’est une néces­sité poli­tique et morale », écrit par exemple le Comité antifa Saint-Étienne.

« Le choix de la violence n’a pas été fait de façon déli­bé­rée par les anti­fas­cistes de Lyon », abonde René Monzat, un des anima­teurs du mouve­ment Ras l’front dans les années 1990. Il insiste cepen­dant sur la notion de « violence contrô­lée » à laquelle tout service d’ordre est tradi­tion­nel­le­ment formé : « Il y a une culture chez eux qui consiste à tout faire pour limi­ter le niveau de violence. »

De toute évidence, cette culture a disparu à Lyon le 12 février. Pour quelles raisons ? Pourquoi la culture des groupes de fight semble-t-elle avoir pris le dessus sur le reste ? La Jeune Garde a-t-elle pâti d’un manque de trans­mis­sion entre les géné­ra­tions anti­fas­cistes ? Sa disso­lu­tion a-t-elle créé des effets de bord ? Autant de ques­tions qui traversent actuel­le­ment la mouvance.

En miroir, le moment poli­tique raconte aussi une nouvelle victoire cultu­relle de l’ex­trême droite. « La bataille pour l’hé­gé­mo­nie cultu­relle a été rempor­tée par l’ex­trême droite », écrit d’ailleurs le Gale dans son commu­niqué. Socio­logue et auteur de Poli­ti­ser la haine (La Dispute, 2025), fruit d’une enquête débu­tée par une immer­sion chez les iden­ti­taires en 2010, Samuel Bouron note le succès de la « stra­té­gie réflé­chie des iden­ti­taires pour construire une séquence émotion­nelle ».

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Les efforts des anti­fas­cistes pour éviter que ce récit ne se propage plus large­ment auront conduit au moins un député de gauche, l’éco­lo­giste Charles Four­nier, à se repen­tir d’avoir été présent pendant la minute de silence pour Quen­tin Deranque à l’As­sem­blée. (…)

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