19 janvier 2026

Media­part. Clotilde Mraffko. 15 janvier; « Viols, tortures et priva­tions : dans ses prisons, Israël broie les âmes et les corps des Pales­ti­niens »

Viols, tortures et priva­tions : dans ses prisons, Israël broie les âmes et les corps des Pales­ti­niens

Clothilde Mraffko

, Ramal­lah (Cisjor­da­nie occu­pée).–

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Les Pales­ti­nien·nes sont assié­gé·es. Physique­ment d’abord, en raison de ces centaines d’obs­tacles, barrières et contrôles que l’ar­mée israé­lienne ouvre ou ferme selon son bon vouloir. Menta­le­ment aussi : en Cisjor­da­nie, partout, on a peur. Peur d’être tué·e par un soldat ou un colon. Peur d’être expul­sé·e de chez soi. Peur d’être arrê­té·e.

Début janvier 2026, 9 243 Pales­ti­nien·nes sont déte­nu·es en Israël, parmi lesquel·les plus d’un millier de Gazaoui·es, selon les données du service des prisons israé­liennes (IPS). (…)

Après le 7-Octobre, le nombre de déte­nus pales­ti­niens dans les prisons israé­liennes a explosé

Dans un rapport publié en novembre, l’ONG Physi­cians for Human Rights Israel (PHRI) recen­sait au moins 98 Pales­ti­niens morts alors qu’ils étaient déte­nus par Israël depuis le 7 octobre 2023, parmi lesquels 46 en prison et le reste dans les centres de déten­tion mili­taires. « Le nombre réel, préve­nait néan­moins l’or­ga­ni­sa­tion, serait nette­ment plus élevé. »

« Tu es du Hamas ? »

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«  Celui qui faisait office de méde­cin me dit : “Tu es du Hamas ?” J’ai dit non. Il a conti­nué : “Nous, ceux qui sont du Hamas, on les nique” », dit-il. On le ramène où il est arrivé, un gardien de prison lui intime de se désha­biller. Il est nu, on lui ordonne à la chaîne : « Accroupi, debout, accroupi, debout ! » Le gardien lui inspecte les testi­cules, il peut se rhabiller. On le menotte aux poignets et aux chevilles, on lui bande les yeux. « J’ai senti qu’il y avait plus de monde autour de moi, quatre, peut-être six voix diffé­rentes, dont une femme. Ils parlaient hébreu, l’un parlait arabe », pour­suit Sami al-Saï. Il tous­sote. Un silence. « Ils se sont mis à me frap­per très violem­ment, des coups abso­lu­ment partout », lâche-t-il.

Une porte s’ouvre, puis une autre. Des voix le menacent : « Les jour­na­listes, on les baise ! » Puis elles lui ordonnent de descendre à terre. Il est sur les genoux, le visage contre le sol, des mains le désha­billent, lui descendent son caleçon aux chevilles. Sami al-Saï est violé, à deux reprises. La première fois avec un objet, proba­ble­ment une matraque. La seconde fois, il a entendu l’une des voix deman­der « passe-moi la carotte ». Les coups pleuvent. « Et ils riaient, et la femme avait un rire très parti­cu­lier, ils étaient hilares, se souvient-il. Et ils me frap­paient.  » Au-dessus de sa tête, les voix hurlaient : « Meurs, meurs, Hamas ! Vous êtes des chiens, des insectes, des animaux.  »

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Les premiers jours, le prison­nier est en état de choc. Il est épuisé. Il saigne. Malgré ses demandes répé­tées, il ne voit aucun méde­cin. Sami al-Saï ne parle à personne des viols, surtout pas aux premiers prison­niers qu’il croise, ses compa­gnons de cellule amai­gris qui l’ac­cueillent les cheveux hirsutes, les barbes et ongles longs.

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Une source a confirmé avoir recueilli des témoi­gnages simi­laires dans les prisons israé­liennes. À l’été 2024, une vidéo avait révélé un viol collec­tif de soldats sur un prison­nier origi­naire de Gaza à Sde Teiman, un centre de déten­tion mili­taire israé­lien, et des rapports y ont docu­menté des violences sexuelles parti­cu­liè­re­ment cruelles.

En tout, Sami al-Saï a passé presque seize mois en prison ; il a été libéré le 10 juin 2025. À sa sortie, il ne pesait plus que 55 kilos contre 80 avant son arres­ta­tion. Son témoi­gnage fait écho aux récits qui sortent des prisons israé­liennes : les priva­tions constantes, les coups à chaque dépla­ce­ment pour aller au procès, à la clinique, lors des trans­ferts vers d’autres prisons – « on nous brisait », insiste-t-il –, les puni­tions collec­tives, les punaises de lit et la gale qui dévorent les chairs… Les prison­niers ne savent rien du monde et l’ex­té­rieur ne voit rien d’eux.

Amnesty Inter­na­tio­nal docu­men­tait déjà avant le 7-Octobre les tortures et les arres­ta­tions arbi­traires des Pales­ti­nien·nes par Israël. Après les massacres commis par le Hamas autour de Gaza, sur les instruc­tions du supré­ma­ciste juif Itamar Ben Gvir, ministre israé­lien qui super­vise les prisons, les visites des familles ou du Comité inter­na­tio­nal de la Croix-Rouge ont été inter­dites, les lits reti­rés pour mettre davan­tage de déte­nus par cellule, la cantine suppri­mée, l’élec­tri­cité coupée la plupart du temps. Et les tortures se sont éten­dues.

Sami al-Saï est trans­féré en avril 2024 à Nafha, une prison du sud d’Is­raël, au milieu du désert de Néguev.(…)

Sami al-Saï en veut aussi à l’Au­to­rité pales­ti­nienne qui l’a arrêté une douzaine de fois avant 2023. En février 2025, cette dernière a annoncé mettre fin au système d’al­lo­ca­tions pour les familles de prison­niers et de Pales­ti­nien·nes tué·es par des Israé­liens, satis­fai­sant ainsi une demande de longue date des États-Unis et d’Is­raël.

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Asma Hreash a été arrê­tée le 3 mars 2024, à 3 heures trente du matin, tirée de sa chambre à coucher par des hommes armés. Elle a été amenée dans un centre mili­taire israé­lien où elle est restée une dizaine d’heures « menot­tée, à terre, les yeux bandés ». Elle est fina­le­ment trans­fé­rée dans la prison de Sharon, dans le nord d’Is­raël, dans une cellule de « un mètre sur un mètre et demi, où les toilettes étaient ouvertes, il y avait deux camé­ras, aucune inti­mité ».

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Les deux femmes sont fina­le­ment trans­fé­rées à la prison de Damon, dans le nord d’Is­raël, vers Haïfa, menot­tées ensemble. Tout le long du trajet, un homme au micro hurle des insultes en arabe, elle entend les aboie­ments d’un chien tout proche. Sur place, la vie se tisse entre les priva­tions et la peur. Les codé­te­nues tentent de faire des colliers avec des noyaux d’olive, de rester propres et dignes.

Pendant quatre mois, Asma Hreash est « à la diète ». La nour­ri­ture, sèche, avariée, jamais suffi­sante pour être rassa­siée, la dégoûte. Elle perd 20 kilos. Elle n’a plus ses règles.

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En mars 2025, une commis­sion d’enquête indé­pen­dante de l’ONU publiait un rapport qui concluait qu’« Israël [avait] utilisé la violence sexuelle et basée sur le genre contre les Pales­ti­nien·nes pour les terro­ri­ser  », selon les mots de sa prési­dente, Navi Pillay. Les expert·es notaient que ces actes, y compris des viols, avaient été commis après que des ordres avaient été donnés « ou avec l’en­cou­ra­ge­ment impli­cite du haut comman­de­ment civil et mili­taire d’Is­raël  ».

À sa libé­ra­tion, un respon­sable de la prison a menacé Asma Hreash : si elle parle, elle sera de nouveau arrê­tée. Le 1er janvier au petit matin, les forces israé­liennes ont arrêté son frère de 30 ans « devant ses deux enfants de 3 ans et 6 mois ». Il avait déjà purgé quinze mois de prison, en déten­tion admi­nis­tra­tive. L’avo­cat a indiqué à la famille qu’il était détenu à Ofer, dans le centre de la Cisjor­da­nie – Asma Hreash ne sait rien de ce qui lui est repro­ché, ni même s’il sera inculpé.

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