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Media­part. L’aus­té­rité renou­ve­lée prépa­rée par Macron

Extraits d’un article de Roma­ric Godin de Media­part paru le 9 avril:

« Mine de rien, et dans une indif­fé­rence assez marquée, Emma­nuel Macron vient d’an­non­cer un des éléments les plus impor­tants de son programme pour 2022. Certes, cela n’a pas pris la forme d’un meeting ou d’un docu­ment de campagne, mais le programme de stabi­lité que le gouver­ne­ment va envoyer la semaine prochaine à Bruxelles donne clai­re­ment le ton. Et ce ton est clair : c’est celui de l’aus­té­rité.

Dans ce docu­ment, révélé par Les Échos du 9 avril, le gouver­ne­ment envi­sage ainsi de faire reve­nir le défi­cit public sous les 3 % du produit inté­rieur brut (PIB) en 2027, soit à la fin du prochain quinquen­nat. Ce sera donc l’objec­tif d’un éven­tuel second mandat de l’ac­tuel président.

Rappe­lons que, en raison de la pandé­mie, ce défi­cit s’est établi à 9,2 % du PIB en 2020 et devrait se situer à un niveau proche en 2021, compte tenu des dépenses encore enga­gées pour la deuxième et la troi­sième vague. L’ef­fort sera donc consi­dé­rable, même si les mesures de soutien devraient dispa­raître dans l’hy­po­thèse (encore incer­taine) d’un apai­se­ment de la pandéB­runo Le Maire et Emma­nuel Macron. (…)

Vu dans le détail, le gouver­ne­ment ne prévoit pas vrai­ment d’ac­cé­lé­ra­tion de la crois­sance. Selon ses attentes, le PIB sera à fin 2023 à 2,55 % au-dessus de son niveau de 2019. Or, si le PIB de la France avait conti­nué, entre 2019 et 2023, à croître au niveau (faible) de 2019 (1,5 % par an), il serait en 2023 à 4,6 % au-dessus du niveau de 2019.

Autre­ment dit : la perte de PIB va rester impor­tante et la crois­sance ne permet­tra pas de « payer la dette », pour reprendre les mots dénués de sens de Bruno Le Maire (l’État fait rouler en perma­nence sa dette).

À partir de 2024, la crois­sance prévue par le gouver­ne­ment est très faible : 1,5 % pour 2024 et 1,4 % entre 2025 et 2027. Ce qui signi­fie que la perte de PIB décrite plus haut sera défi­ni­tive et que le gouver­ne­ment y a renoncé. Cela signi­fie aussi que les poli­tiques écono­miques promues depuis 2017, et qui devaient permettre une augmen­ta­tion de la crois­sance poten­tielle française, ont échoué, et que Bercy ne peut que le recon­naître. Rappe­lons que, lors de la présen­ta­tion du premier budget, fin 2017, l’exé­cu­tif espé­rait, avec toutes ses « réformes struc­tu­relles », main­te­nir un niveau de crois­sance de 1,8 % par an. L’échec de sa poli­tique est donc cuisant et l’aveu de cet échec est total.

Alors, comment réduire le défi­cit sans vraie dyna­mique de crois­sance ? La sagesse keyné­sienne voudrait que, préci­sé­ment, on oublie le défi­cit pour pouvoir le réduire. Si la crois­sance est faible, il faudrait donc que l’État inter­vienne pour renfor­cer la demande, accé­lé­rer la crois­sance et, ainsi, augmen­ter les recettes fiscales. C’est ce que l’on appelle le multi­pli­ca­teur budgé­taire. Un euro dépensé par l’État doit lui rappor­ter davan­tage et, in fine, son défi­cit ainsi se réduit.

C’est la posi­tion que défendent même les néokey­né­siens, les plus modé­rés, pour l’époque actuelle. Certains d’entre eux, comme Olivier Blan­chard, avaient en 2017 soutenu Emma­nuel Macron. Mais ce n’est pas le choix de l’exé­cu­tif pour le prochain quinquennat.

Une autre option pour­rait être d’aug­men­ter la progres­si­vité de l’im­pôt. Ceci permet­trait de réduire le poids de la fisca­lité sur les plus pauvres et à l’aug­men­ter sur les plus riches. Comme les moins fortu­nés ont une tendance à utili­ser davan­tage l’argent qu’on met à leur dispo­si­tion pour consom­mer, cette poli­tique permet de doper la crois­sance en ayant des reve­nus plus impor­tants. Clai­re­ment, ce choix n’est pas non plus celui du gouver­ne­ment.(…)

Le taux de prélè­ve­ment obli­ga­toire sera stable entre 2019 et 2027, et Bruno Le Maire a toujours martelé qu’il n’était pas ques­tion d’aug­men­ter les impôts. Mieux même, le gouver­ne­ment a augmenté la non-progres­si­vité de l’im­pôt en suppri­mant la majeure partie de l’im­pôt sur la fortune, en rédui­sant l’im­pôt sur les reve­nus du capi­tal, en suppri­mant la taxe d’ha­bi­ta­tion, en bais­sant l’im­pôt sur le revenu et en augmen­tant la contri­bu­tion sociale géné­ra­li­sée, impôt propor­tion­nel.

Outre que les effets écono­miques de ces baisses sont inexis­tants, comme le prouve l’af­fai­blis­se­ment struc­tu­rel de la crois­sance, elles augmentent les inéga­li­tés et pèsent sur le défi­cit. La poli­tique fonda­men­ta­le­ment de classe de l’exé­cu­tif l’em­pêche d’uti­li­ser le levier fiscal.

Reste donc, et c’est le cœur de ce programme de stabi­lité, l’ajus­te­ment par les dépenses publiques. Et c’est la voie clai­re­ment choi­sie. Sur l’en­semble de la période, la crois­sance en volume, autre­ment dit corri­gée de l’in­fla­tion, des dépenses publiques, devra être de 0,7 %. Mais cette crois­sance sera forte­ment compri­mée sur la période 2023–2026 où elle sera de 0,4 % et 0,5 %, et même nulle en 2023. En 2022, la baisse de 3,3 % est lourde, même si elle est censée prendre en compte l’ar­rêt des aides excep­tion­nelles liées à la pandé­mie.

La compres­sion des dépenses n’est donc pas anodine. Depuis trente ans, la crois­sance en volume n’a été rame­née sous les 0,7 % annuel que deux fois, en 2011 – la dernière du mandat Sarkozy –, et en 2018, celle qui a donné nais­sance au mouve­ment des « gilets jaunes ». C’est dire si l’exer­cice est complexe. Sur la période 2011–2019, la crois­sance en volume a été rame­née à 0,9 % par an et, déjà, on peut mesu­rer les effets sur l’in­ves­tis­se­ment public, le trai­te­ment des fonc­tion­naires, la qualité du service public et, plus préci­sé­ment, sur le système de santé.

Cette compres­sion a en effet d’abord été portée par le secteur de la santé. C’est en respec­tant des objec­tifs natio­naux de dépenses d’as­su­rance-mala­die (ONDAM) très bas par rapport aux besoins que la dépense publique a réduit sa crois­sance. Or, préci­sé­ment, ces crois­sances « auto­ri­sées » étaient infé­rieures à la crois­sance des besoins. Il a donc fallu faire des écono­mies dont on constate aujourd’­hui les consé­quences néfastes.

Et c’est ici un fait central qu’il faut avoir en tête : l’aus­té­rité ne commence pas avec la baisse des dépenses publiques, mais avec leur décon­nexion de la réalité des besoins. C’est la gestion pure­ment comp­table de ces dépenses qui forge l’aus­té­rité, autre­ment dit le renon­ce­ment à certains services pour des raisons finan­cières.

(…)

Un pari poli­tique osé

Mais le gouver­ne­ment ne veut pas entendre parler de cela. Pour réali­ser son objec­tif, il veut au contraire élar­gir à l’en­semble de la sphère publique le système de l’ONDAM en fixant une norme de la dépense publique, autre­ment dit un rythme fixe de crois­sance des dépenses. Bercy prétend même vouloir « consti­tu­tion­na­li­ser » cette norme, c’est-à-dire la sortir du champ de la discus­sion démo­cra­tique, comme l’avait proposé la commis­sion Arthuis sur la dette publique.

Il faut donc être clair : le programme du gouver­ne­ment vise à insti­tu­tion­na­li­ser l’aus­té­rité et à prendre comme exemple de l’en­semble du budget de l’État, la gestion de l’as­su­rance-mala­die. Il est piquant de consta­ter que la seule leçon que les loca­taires de Bercy ont rete­nue de la crise sani­taire a été qu’il fallait appliquer à l’État dans son ensemble le régime qu’on a appliqué depuis dix ans à la santé…

Dans ce contexte, une réforme des retraites visant à réduire rapi­de­ment les dépenses semble inévi­table, ainsi que la pour­suite de l’aus­té­rité sala­riale pour les fonc­tion­naires, la réduc­tion du nombre des agents et les écono­mies dans le système de santé. (…)

En réalité, ce plan ne fait sens que dans une logique décon­nec­tée des réali­tés et des défis du moment. Il n’existe, en effet, aucune raison de réduire aussi rapi­de­ment le défi­cit alors que les taux sont bas et que, préci­sé­ment, le problème des banques centrales est celui d’un affai­blis­se­ment struc­tu­rel et durable de la crois­sance. Si les taux sont bas, c’est pour que les emprunts de l’État croissent afin de relan­cer la machine sans avoir de risques liés à cette dette.

Mieux même, si l’uti­li­sa­tion de l’épargne accu­mu­lée pendant la crise est le déter­mi­nant de la reprise, comme le prétend Bruno Le Maire, envoyer alors un message d’aus­té­rité est contre-produc­tif et incite plutôt à accu­mu­ler une épargne de précau­tion qu’à la dépen­ser.

(…)

La posi­tion du gouver­ne­ment est donc celle domi­nante d’il y a dix ans, la fameuse « austé­rité expan­sive » qui a conduit Grèce, Espagne et Portu­gal dans le mur. Elle est idéo­lo­gique et repose surtout sur la préser­va­tion des inté­rêts de classe : les plus riches et les déten­teurs de capi­taux sont proté­gés.

Cette posi­tion était centrale en 2010, mais, dans le débat écono­mique actuel, elle est clai­re­ment très à droite. C’est une posi­tion ultra­con­ser­va­trice défen­due par les écono­mistes néoclas­siques ou « autri­chiens ». Elle est entiè­re­ment tour­née vers une crainte factice de la dette et fait entiè­re­ment abstrac­tion du risque social post-pandé­mie qu’a­vait iden­ti­fié le FMI, malgré un quinquen­nat marqué par la tension sociale. Le tour­nant pris par l’ad­mi­nis­tra­tion étasu­nienne cette semaine rend cette radi­ca­lité encore plus visible.

Très clai­re­ment donc, en matière budgé­taire et écono­mique, le gouver­ne­ment ne peut plus guère se prétendre « centriste ». Son centre de gravité est désor­mais clai­re­ment à droite et tend à s’en­fer­mer dans une bulle idéo­lo­gique. Depuis des mois, à coups de « rapports » et de commis­sion, un récit conser­va­teur se met en place pour parve­nir à impo­ser la poli­tique décrite par ce programme de stabi­lité.

(…)

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