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Mémo­ran­dum sur une posi­tion anti-impé­ria­liste radi­cale concer­nant la guerre en Ukraine

http://www.europe-soli­daire.org/spip.php?arti­cle61313

L’in­va­sion russe de l’Ukraine est le deuxième moment déter­mi­nant de la nouvelle guerre froide dans laquelle le monde est plongé depuis le début du siècle par suite de la déci­sion améri­caine d’élar­gir l’OTAN. Le premier moment déter­mi­nant a été l’in­va­sion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003. Elle s’est soldée par un échec total dans la réali­sa­tion des objec­tifs impé­ria­listes état­su­niens. Le prix que l’Irak a payé – et conti­nue de payer avec les pays voisins – a été énorme, mais la propen­sion de l’im­pé­ria­lisme état­su­nien à enva­hir d’autres pays a été consi­dé­ra­ble­ment réduite, comme le confirme le récent retrait de ses troupes d’Af­gha­nis­tan.

Le sort de l’in­va­sion de l’Ukraine par la Russie déter­mi­nera la propen­sion de tous les autres pays à l’agres­sion. Si elle échoue à son tour, l’ef­fet sur toutes les puis­sances mondiales et régio­nales sera celui d’une forte dissua­sion. Si elle réus­sit, c’est-à-dire si la Russie parvient à « paci­fier » l’Ukraine sous ses bottes, l’ef­fet sera un glis­se­ment majeur de la situa­tion mondiale vers la loi de la jungle sans rete­nue, enhar­dis­sant l’im­pé­ria­lisme des Etats-Unis lui-même et ses alliés à pour­suivre leur propre compor­te­ment agres­sif.

Pour l’ins­tant, la résis­tance héroïque du peuple ukrai­nien a désta­bi­lisé toute la gamme des admi­ra­teurs réac­tion­naires de Vladi­mir Poutine, de la droite dure et de l’ex­trême droite mondiales aux parti­sans de l’im­pé­ria­lisme russe préten­du­ment de gauche. Une victoire de Poutine en Ukraine renfor­ce­rait consi­dé­ra­ble­ment cet éven­tail de poli­tiques réac­tion­naires.

Au-delà de la condam­na­tion géné­rale de l’in­va­sion russe, il y a eu égale­ment quelque confu­sion dans les rangs des véri­tables courants anti-impé­ria­listes quant à la posi­tion spéci­fique à adop­ter sur les ques­tions liées à la guerre en cours. Il est impor­tant de clari­fier ces ques­tions.

1. Il ne suffit pas de deman­der à la Russie de cesser ses attaques et d’ap­pe­ler à « un cessez-le-feu immé­diat et un retour à la table des négo­cia­tions ». Nous n’avons pas utilisé un tel langage onusien lorsque les Etats-Unis ont envahi l’Irak, mais nous avons exigé le retrait immé­diat et incon­di­tion­nel des agres­seurs, comme nous l’avons fait dans chaque cas d’in­va­sion d’un pays par un autre. De même, nous devrions exiger non seule­ment la cessa­tion de l’agres­sion, mais aussi le retrait immé­diat et incon­di­tion­nel des troupes russes d’Ukraine.

2. L’exi­gence du retrait russe s’ap­plique à chaque pouce du terri­toire ukrai­nien – y compris le terri­toire envahi par la Russie en 2014. Lorsqu’il y a un diffé­rend sur l’ap­par­te­nance d’un terri­toire où que ce soit dans le monde – comme la Crimée ou les provinces de l’Est de l’Ukraine, en l’oc­cur­rence – nous n’ac­cep­tons jamais qu’il soit résolu par la force brute et la loi du plus fort, mais toujours unique­ment par le libre exer­cice par les peuples concer­nés de leur droit à l’au­to­dé­ter­mi­na­tion démo­cra­tique.

3. Nous sommes oppo­sés aux appels à l’in­ter­ven­tion mili­taire directe d’une force impé­riale contre une autre, que ce soit par des troupes au sol ou par l’im­po­si­tion d’une zone d’ex­clu­sion aérienne à distance. Par prin­cipe, nous sommes contre l’in­ter­ven­tion mili­taire directe de toute force impé­ria­liste, où que ce soit. Deman­der à l’une d’entre elles d’af­fron­ter une autre équi­vaut à souhai­ter une guerre mondiale entre puis­sances nucléaires. De plus, il est impos­sible qu’une telle inter­ven­tion puisse s’ef­fec­tuer dans les limites du droit inter­na­tio­nal puisque la plupart des grandes puis­sances impé­ria­listes disposent d’un droit de veto au Conseil de sécu­rité de l’ONU. Même si l’on peut aisé­ment comprendre que les victimes ukrai­niennes de l’agres­sion puissent lancer, par déses­poir, de tels appels, il s’agit néan­moins de demandes irres­pon­sables.

4. Nous sommes pour la livrai­son sans condi­tions d’armes défen­sives aux victimes d’une agres­sion – dans ce cas, à l’Etat ukrai­nien qui lutte contre l’in­va­sion russe de son terri­toire. Aucun anti-impé­ria­liste respon­sable n’a demandé à l’URSS ou à la Chine d’en­trer en guerre au Viet­nam contre l’in­va­sion améri­caine, mais tous les anti-impé­ria­listes radi­caux étaient favo­rables à une augmen­ta­tion des livrai­sons d’armes par Moscou et Pékin à la résis­tance viet­na­mienne. Donner à ceux qui mènent une guerre juste les moyens de lutter contre un agres­seur beau­coup plus puis­sant est un devoir inter­na­tio­na­liste élémen­taire. S’op­po­ser en bloc à de telles livrai­sons est en contra­dic­tion avec la soli­da­rité élémen­taire due aux victimes.

5. Nous n’avons pas de posi­tion de prin­cipe géné­rale sur les sanc­tions. Nous étions favo­rables aux sanc­tions visant l’Etat d’apar­theid sud-afri­cain et nous sommes favo­rables aux sanc­tions visant l’oc­cu­pa­tion colo­niale israé­lienne. Nous étions contre les sanc­tions impo­sées à l’Etat irakien après sa destruc­tion par la guerre en 1991, car il s’agis­sait de sanc­tions meur­trières qui ne servaient aucune cause juste, mais seule­ment la soumis­sion d’un Etat à l’im­pé­ria­lisme des Etats-Unis à un coût quasi géno­ci­daire pour sa popu­la­tion. Les puis­sances occi­den­tales ont décidé toute une série de nouvelles sanc­tions contre l’Etat russe pour son inva­sion de l’Ukraine. Certaines d’entre elles peuvent effec­ti­ve­ment réduire la capa­cité du régime auto­cra­tique de Poutine à finan­cer sa machine de guerre, d’autres peuvent nuire à la popu­la­tion russe sans trop affec­ter le régime ou ses acolytes oligar­chiques. Notre oppo­si­tion à l’agres­sion russe combi­née à notre méfiance à l’égard des gouver­ne­ments impé­ria­listes occi­den­taux signi­fie que nous ne devrions ni soute­nir les sanc­tions de ces derniers, ni exiger leur levée.

6. Enfin, la ques­tion la plus évidente et la plus directe de toutes dans une pers­pec­tive progres­siste est la demande d’ou­ver­ture de toutes les fron­tières aux réfu­gié·e·s d’Ukraine, comme elles devraient l’être pour tous les réfu­gié·e·s fuyant la guerre et les persé­cu­tions, quelle que soit leur prove­nance. Le devoir d’ac­cueillir et d’hé­ber­ger les réfu­gié·e·s et le coût de cet accueil doivent être équi­ta­ble­ment parta­gés par tous les pays riches. Une aide huma­ni­taire urgente doit égale­ment être appor­tée aux personnes dépla­cées à l’in­té­rieur des fron­tières de l’Ukraine.

Soli­da­rité avec le peuple ukrai­nien !

Gilbert Achcar

27 février 2022

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