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Mitter­rand, le 10 mai 1981.

Voici cet article paru sur le site ami d’En­semble insou­mis. Avant 1981 il y eut Mai 68 et les révoltes dans le monde, il y eut la guerre du Viet­nam et les dicta­tures en Espagne, au Portu­gal, en Grèce, dans les années 1960, dicta­tures et guerre soute­nues par la droite. Il y eut des luttes contre les régimes bureau­cra­tiques sous contrôle de la bureau­cra­tie de l’Union sovié­tique amie du PCF. Dans ce monde aujourd’­hui disparu, la gauche arriva au pouvoir en France.

Mitter­rand anima une poli­tique gouver­ne­men­tale de gauche de 1981 à 1983, puis la conver­sion au néoli­bé­ra­lisme fut enclen­chée. Il n’est pas ques­tion de parler de trahi­son car au soir de sa vie Mitter­rand tint à faire savoir que son seul souci avait été de faire de sa vie un roman. Il tint à bien préci­ser son indif­fé­rence aux luttes pour l’éman­ci­pa­tion, ce fut une confir­ma­tion.

Un tel aven­tu­rier de la poli­tique, rusé et sans prin­cipe mais non sans qualité d’ora­teur et de mime, fut le héraut de la gauche. L’état minable des gauches aujourd’­hui lui doit sans doute beau­coup. Il fut dit à la fin des années 1990 de celui qui avait permis une crois­sance incroyable du PS qu’il était un homme très ordonné: la preuve, il avait laissé le PS dans l’état dans lequel il l’avait trouvé. A l’époque c’était exagéré.

Pascal Bois­sel, 10–5–2021

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Cap sur l’Ély­sée : la longue marche de François Mitter­rand

« Il y a aujourd’­hui quarante ans, le 10 mai 1981, après plusieurs décen­nies de règne incon­testé de la droite, la gauche reve­nait au pouvoir avec l’élec­tion de François Mitter­rand à la Prési­dence de la Répu­blique.

C’est l’oc­ca­sion, peut-être, de reve­nir sur cet événe­ment : les années et les péri­pé­ties qui l’ont précédé, l’en­thou­siasme popu­laire, les réformes des premières années, le « tour­nant de la rigueur », la désillu­sion, etc…

C’est le thème de cet article (en deux parties) initia­le­ment publié sous forme de dossier par « Tout est à Nous !, la Revue » dans son numéro 21, en mai 2011.(…)

« Le 10 mai 1981 consacre le retour de la gauche au pouvoir, après une longue éclipse qui a débuté avec l’avè­ne­ment de la V° Répu­blique, en 1958. C’est évidem­ment la consé­quence de mouve­ments de fond, dont l’usure poli­tique de la droite qui dirige alors le pays depuis vingt-trois ans et les chan­ge­ments d’une société que le soulè­ve­ment étudiant et la grève géné­rale ouvrière du prin­temps 1968 ont ébran­lée, sans avoir pu débou­cher au plan poli­tique. Mais, c’est aussi la victoire de la stra­té­gie poli­tique impo­sée à la gauche par François Mitter­rand.

Prémisse de cette démarche : en 1965, il se propulse comme candi­dat unique de la gauche à l’élec­tion prési­den­tielle et, contre toute attente, met en ballot­tage le géné­ral De Gaulle. Les « événe­ments » de 1968 retardent le dérou­le­ment de son plan de carrière. Lors de l’élec­tion prési­den­tielle de 1969, Gaston Deferre le candi­dat soutenu par la SFIO – ancêtre du Parti socia­liste – ne recueille qu’à peine 5 % des voix alors que Jacques Duclos, candi­dat du PCF, dépasse les 21 % ! Acces­soi­re­ment, le second tour se déroule entre deux candi­dats de droite (Alain Poher et Georges Pompi­dou), la gauche étant élimi­née…

François Mitter­rand ne dirige alors que la Conven­tion des insti­tu­tions répu­bli­caines (CIR), un tout petit parti de notables de centre-gauche. À la recherche d’un outil pour ses ambi­tions prési­den­tielles, il s’em­pare de la SFIO et la « refonde » pour créer le (nouveau) Parti socia­liste. Le chan­ge­ment par rapport à l’an­cienne SFIO est radi­cal dans au moins deux domaines : le discours et les alliances. Pour Mitter­rand, seul un accord avec le PCF peut permettre à la gauche de reve­nir au pouvoir. La condi­tion mise par le PCF est qu’un tel accord élec­to­ral se traduise par des enga­ge­ments communs sur des mesures à mettre en œuvre après la victoire. Qu’à cela ne tienne ! Mitter­rand va convaincre les socia­listes, anciens et nouveaux, de renon­cer au « débat idéo­lo­gique » avec le PCF – embras­sant tous les points d’his­toire qui opposent socia­listes et commu­nistes depuis le congrès de Tours – pour se consa­crer au seul sujet qui importe : rédi­ger un bon accord pour gagner les élec­tions. Quant aux discours, Mitter­rand estime qu’ils ne seront jamais trop à gauche, aussi bien pour recons­truire le PS dans une période encore sensible aux « idées de Mai », que pour se confron­ter au PCF auquel il n’en­tend pas lais­ser le mono­pole de la radi­ca­lité. Ainsi, lors du congrès d’Épi­nay (1971) – alors que, dans le même mouve­ment, il adhère au PS… et en devient le Premier secré­taire ! – il ne lésine pas sur le verbe révo­lu­tion­naire : « Celui qui n’ac­cepte pas la rupture, celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, poli­tique, cela va de soi, avec la société capi­ta­liste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhé­rent du Parti socia­liste » !

Union, action, programme commun !

Un an plus tard, en juin 1972, une nouvelle étape est fran­chie avec la signa­ture, entre le PS et le PCF (rapi­de­ment rejoints par le Parti radi­cal de gauche), du programme commun de gouver­ne­ment, acte de nais­sance de ce que l’on va appe­ler l’Union de la gauche. Ce docu­ment de 146 pages dacty­lo­gra­phiées consti­tue, en quelque sorte, un contrat de gouver­ne­ment. Il recense l’en­semble des mesures qui seront prises en cas de victoire de la gauche, dans les domaines les plus divers : écono­mie, fisca­lité, droit du travail, ques­tions de société, défense, poli­tique étran­gère, culture, santé, éduca­tion, urba­nisme, pouvoirs des travailleurs, etc.

Les natio­na­li­sa­tions consti­tuent le cœur du dispo­si­tif et leur objec­tif ultime – et ambi­tieux ! – est clai­re­ment affi­ché : « le passage du secteur privé au secteur public des pôles domi­nants de la produc­tion et la mise en place de struc­tures démo­cra­tiques de gestion que ce passage permet comman­de­ront la trans­for­ma­tion effec­tive de la société et ouvri­ront la voie au socia­lisme ».

En fait, quelques heures après avoir signé le programme commun, François Mitter­rand se rend à une réunion de l’In­ter­na­tio­nale socia­liste où il est inter­pellé par les diri­geants des autres partis socia­listes. Pour eux, un accord de gouver­ne­ment avec des commu­nistes est tout simple­ment impen­sable, surtout au vu du rapport de forces exis­tant alors entre le PCF et le Parti socia­liste français. Lors d’une séance à huis clos, Mitter­rand les rassure et explique le fin mot de sa stra­té­gie : « Notre objec­tif fonda­men­tal, c’est de refaire un grand Parti socia­liste sur le terrain occupé par le PC, afin de faire la démons­tra­tion que, sur les cinq millions d’élec­teurs commu­nistes, trois millions peuvent voter socia­liste. »

Jusqu’en 1981, les ténors de droite dénoncent avec viru­lence l’al­liance « socialo-commu­niste » et un Parti socia­liste « otage consen­tant du PCF ». Certains, sans peur du ridi­cule, évoquent même… les chars russes défi­lant sur les Champs-Élysées, en cas de victoire de Mitter­rand ! À gauche, l’union de la gauche et le programme commun subissent deux types de critiques oppo­sées : celles de l’ex­trême gauche qui en dénonce l’as­pect velléi­taire et réfor­miste et celle de la « deuxième gauche ». Cette dernière sensi­bi­lité regroupe ceux qui, à gauche, sont hostiles à l’al­liance avec le PCF, les socia­listes les plus « modé­rés  », les amis de Michel Rocard et les diri­geants de la CFDT. Leur critique est double : d’une part, ils consi­dèrent qu’il est tota­le­ment irres­pon­sable de faire autant de promesses sociales qui ne seront pas tenues et de susci­ter ainsi un espoir qui sera forcé­ment déçu. D’autre part, ils reprochent à la logique du programme commun d’être trop diri­giste et de faire des natio­na­li­sa­tions – et, donc, de l’État – les moteurs exclu­sifs du chan­ge­ment social, au détri­ment de la « société civile ». Néan­moins, la pres­sion de l’union de la gauche et son écho dans les couches popu­laires s’avèrent puis­sants. En octobre 1974, se tiennent les Assises pour le socia­lisme : à l’oc­ca­sion de ce colloque, Michel Rocard et son courant au sein du PSU ainsi que quelques diri­geants de premier plan de la CFDT annoncent qu’ils rejoignent le Parti socia­liste. La CGT, pour sa part, s’ins­crit avec enthou­siasme en soutien au programme commun.

Et, surtout, la dyna­mique élec­to­rale est impres­sion­nante, à commen­cer par les élec­tions légis­la­tives de 1973 qui voient une nette pous­sée de l’Union de la gauche, surtout du PS d’ailleurs. Lors de l’élec­tion prési­den­tielle de 1974, Mitter­rand est à nouveau le candi­dat unique de l’Union de la gauche : au second tour, il obtient 49,19 % des suffrages et n’est battu par Valery Giscard d’Es­taing que d’un peu plus de 400 000 voix. Lors des élec­tions muni­ci­pales de 1977, c’est un véri­table raz-de-marée : la gauche gagne 55 muni­ci­pa­li­tés de plus de 30.000 habi­tants. Elle dirige désor­mais 156 des plus grandes villes de France. Une victoire de la gauche lors des élec­tions légis­la­tives de 1978 est désor­mais à portée de main… C’est alors que survient « l’ac­tua­li­sa­tion du programme commun » et la rupture de l’Union de la gauche !

L’union est un combat

Pendant cinq ans, le PCF a paré l’Union de la gauche de toutes les vertus et, ainsi, contri­bué à recons­truire auprès des travailleurs la crédi­bi­lité du Parti socia­liste et, surtout, celle de Mitter­rand. Et voilà qu’il exige que la liste des entre­prises à natio­na­li­ser soit « actua­li­sée » et, en parti­cu­lier, que toutes leurs filiales soient bien concer­nées. Au cours des mois que durent ces nouvelles négo­cia­tions, il se livre à une suren­chère perma­nente sur le contenu du programme, instrui­sant le procès d’une dérive à droite du PS et dénonçant ses trahi­sons, passées et à venir. Les diri­geants du PCF sont passés sans tran­si­tion d’une phase d’union sans combat avec le PS à une phase de divi­sion effré­née. Prise de conscience brutale que l’Union de la gauche profite surtout au PS ? Pres­sions de l’URSS dont les diri­geants sont très hostiles à Mitter­rand, consi­déré comme un soutien de l’im­pé­ria­lisme US ? L’ana­lyse des raisons de ce retour­ne­ment du PCF est complexe et néces­si­te­rait de plus amples déve­lop­pe­ments…

Toujours est-il que cette rupture de l’union débouche sur un échec élec­to­ral de la gauche en 1978. Et, très rapi­de­ment, la divi­sion s’ag­grave et s’étend au domaine syndi­cal. La CGT prend fait et cause pour le PCF. C’est la rupture de l’unité d’ac­tion avec la CFDT qui était, plus ou moins, la règle dans les entre­prises. Alors que les premiers effets de la crise mondiale se font sentir – notam­ment en termes de montée du chômage de masse – divi­sions et polé­miques syndi­cales contri­buent à une sensible baisse de régime des conflits sociaux et à l’amorce d’un mouve­ment de désyn­di­ca­li­sa­tion. Cette faible acti­vité sociale ne sera pas sans consé­quence en 1981 : surve­nant dans ce contexte, l’élec­tion de Mitter­rand n’est plus la traduc­tion poli­tique d’une montée du mouve­ment social – comme cela aurait sans doute été le cas si elle était surve­nue au cours des années 1970 – mais plutôt l’es­poir pour les couches popu­laires d’ob­te­nir dans les urnes un peu de ce qu’elles n’ont pu gagner dans les luttes. En retour, les timi­di­tés puis les renon­ce­ments de la gauche au pouvoir provoquent des désillu­sions, mais pas de mobi­li­sa­tion.

Au sein du Parti socia­liste, les campagnes du PCF provoquent une nouvelle offen­sive de la « droite » du parti qui propose d’en finir avec une poli­tique d’unité dont, à l’évi­dence, le parte­naire ne veut plus, de renon­cer aux « outrances » du programme commun et de se doter d’un programme élec­to­ral plus « réaliste ». Michel Rocard est l’éphé­mère candi­dat à la candi­da­ture, volon­taire pour porter cette réorien­ta­tion. À l’in­verse, François Mitter­rand défend l’idée qu’il ne faut surtout rien chan­ger et qu’il faut, malgré la poli­tique du PCF, main­te­nir la stra­té­gie d’al­liance. Voire être unitaire pour deux, de façon à ce que si la divi­sion persiste la respon­sa­bi­lité en incombe au PCF et se traduise par un nouvel affai­blis­se­ment de ce dernier. Lors du congrès socia­liste de Metz (1979), cette stra­té­gie l’em­porte large­ment sur les idées défen­dues par Rocard ; Mitter­rand devient le candi­dat du PS à la prési­den­tielle. Un candi­dat qui, d’ailleurs, s’éman­cipe immé­dia­te­ment de toute réfé­rence non seule­ment au programme commun, mais même au programme du PS : la campagne élec­to­rale se fait sur les « 110 propo­si­tions de François Mitter­rand » !

Comme ce dernier l’avait prévu – et préparé – une partie signi­fi­ca­tive de l’élec­to­rat commu­niste vote pour lui dès le premier tour. Georges Marchais, le candi­dat du PCF, ne recueille que 15 % des suffrages. Un score qui, aujourd’­hui, ferait rêver les diri­geants commu­nistes mais qui, à l’époque, est consi­déré comme une vraie claque, après les 21 % de Duclos en 1969… Dernière péri­pé­tie sur la route de l’Ély­sée : entre les deux tours de l’élec­tion prési­den­tielle, contraint et forcé, le PCF finit par appe­ler offi­ciel­le­ment à voter pour Mitter­rand. Offi­cieu­se­ment, ainsi que l’ont révélé depuis les archives du PCF, une partie de l’ap­pa­reil commu­niste orga­nise en sous-main, auprès des mili­tants consi­dé­rés comme sûrs et dévoués au Parti, le « vote révo­lu­tion­naire » pour… Giscard d’Es­taing ! Au même moment, à l’autre bord de l’échiquier poli­tique, autour de Jacques Chirac et de Charles Pasqua, les diri­geants du RPR font, eux, discrè­te­ment voter pour… Mitter­rand.

François Cous­tal

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