9 janvier 2026

Naomi Klein et Astra Taylor. « Terrestres », 16 07 2025, The Guar­diann

La montée du fascisme de la fin des temps

Traduc­tion réali­sée par Nico­las Haerin­ger de « The rise of end times fascism », un article de Naomi Klein et Astra Taylor paru dans The Guar­dian le 13 avril 2025.

La mouvance des cités-États privées n’en croit pas ses yeux1. Pendant des années, elle a défendu l’idée radi­cale que les ultra-riches, rétifs à l’im­pôt, devraient créer leurs propres fiefs high-techs – qu’il s’agisse de pays entiè­re­ment nouveaux sur des îles arti­fi­cielles dans les eaux inter­na­tio­nales (des « implan­ta­tion mari­times ») ou de « villes libres » dédiées aux affaires, telles que Prós­pera, une commu­nauté fermée ados­sée à un spa de l’ouest sauvage sur une île du Hondu­ras2.

Pour autant, en dépit du soutien de figures majeures du capi­tal-risque telles que Peter Thiel et Marc Andrees­sen, leurs rêves liber­ta­riens radi­caux ne cessaient de s’en­li­ser : il semble que la plupart des riches qui ont un peu d’es­time d’eux-mêmes ne souhaitent en réalité pas vivre sur des plate­formes pétro­lières flot­tantes, même s’ils y paie­raient moins d’im­pôts. (…)

Inspi­rés par leur lecture tronquée du philo­sophe poli­tique Albert Hirsch­man, des person­na­li­tés comme Goff, Thiel et l’in­ves­tis­seur et essayiste Balaji Srini­va­san promeuvent ce qu’ils appellent « l’exit » – soit le prin­cipe selon lequel ceux qui peuvent se le permettre auraient le droit de se sous­traire aux obli­ga­tions de la citoyen­neté, en parti­cu­lier aux impôts et aux régle­men­ta­tions contrai­gnantes. En remo­de­lant et renou­ve­lant les vieilles ambi­tions et les anciens privi­lèges des empires, ils rêvent de briser les gouver­ne­ments et de divi­ser le monde en havres hyper-capi­ta­listes. Ceux-ci seraient dépour­vus de démo­cra­tie, sous le contrôle exclu­sif des ultra-riches, proté­gés par des merce­naires privés, servis par des robots intel­li­gents et finan­cés par les cryp­to­mon­naies.(…)

Le contin­gent des « aspi­rants créa­teurs de pays » envi­sage très clai­re­ment un avenir défini par les chocs, les pénu­ries et l’ef­fon­dre­ment. Leurs domaines privés, ultra-modernes, ne sont rien d’autre que des capsules de sauve­tage forti­fiées, conçues pour qu’une petite élite puisse profi­ter de tout le luxe imagi­nable, et béné­fi­cie de chaque oppor­tu­nité d’op­ti­mi­sa­tion humaine suscep­tible de leur offrir, ainsi qu’à leurs enfants, un avan­tage déci­sif dans un avenir de plus en plus barbare. Pour le dire crûment, les personnes les plus puis­santes au monde se préparent pour la fin du monde, une fin dont elles accé­lèrent fréné­tique­ment l’ar­ri­vée.

En soi, ce n’est guère diffé­rent de la vision, plus orien­tée vers les masses, de « nations forte­resses », qui défi­nit la droite dure partout dans le monde, de l’Ita­lie à Israël en passant par l’Aus­tra­lie et les États-Unis. À l’ère des périls perma­nents, les mouve­ments ouver­te­ment supré­ma­cistes de ces pays veulent trans­for­mer ces États rela­ti­ve­ment pros­pères en bunkers armés. Des bunkers dont ils sont déter­mi­nés à bruta­le­ment expul­ser et empri­son­ner les êtres humains indé­si­rables (même si cela passe par un confi­ne­ment à durée indé­ter­mi­née dans des colo­nies péni­ten­tiaires extra-natio­nales, à l’ins­tar de l’île de Manus5 ou de Guantá­namo). Leurs promo­teurs sont égale­ment sans pitié dans leur volonté de s’ac­ca­pa­rer violem­ment les terres et les ressources (eau, éner­gie, mine­rais critiques) qu’ils estiment indis­pen­sables pour absor­ber les chocs à venir

Au moment où les élites de la Sili­con Valley, autre­fois laïques, découvrent Jésus, il est remarquable que ces deux visions l’État-privé à pass-prio­rité et la nation-bunker à marché de masse – partagent tant avec l’in­ter­pré­ta­tion fonda­men­ta­liste Chré­tienne de l’En­lè­ve­ment biblique, soit le moment où les fidèles sont censés être élevés au para­dis, vers une cité dorée, tandis que les damnés seront aban­don­nés ici-bas, pour endu­rer la bataille apoca­lyp­tique finale.

Si nous voulons être à la hauteur de ce moment critique de l’his­toire, nous devons admettre que nous ne faisons pas face à des adver­saires simi­laires à ceux que nous connais­sons. Nous faisons face au fascisme de la fin des temps.

Reve­nant sur son enfance sous Musso­lini, le roman­cier et philo­sophe Umberto Eco notait dans un article célèbre que le fascisme souffre géné­ra­le­ment d’un « complexe d’Ar­ma­ged­don » : une obses­sion à anéan­tir ses enne­mis lors d’une grande bataille finale. Mais le fascisme euro­péen des années 1930 et 1940 avait aussi un hori­zon : la vision d’un âge d’or à venir, après le bain de sang. Un âge qui, pour ses parti­sans, serait paci­fique, cham­pêtre et pur. Ce n’est plus le cas.

(…) L’élec­teur moyen ne se voit offrir que les rémi­nis­cences d’un passé révolu, aux côtés du plai­sir sadique de la domi­na­tion sur un ensemble toujours plus vaste de semblables déshu­ma­ni­sés.(…)

Dans une époque où les catas­trophes se multi­plient, l’idéo­lo­gie domi­nante de l’ex­trême droite a pris la forme d’un survi­va­lisme mons­trueux et supré­ma­ciste.

Certes, ce constat est terri­fiant par sa dureté. Mais il permet de déga­ger de puis­santes pers­pec­tives pour la résis­tance. Parier à ce point-là contre l’ave­nir – tout miser sur le bunker – implique ni plus ni moins que de trahir nos devoirs envers les autres, envers les enfants que nous aimons, envers toute autre forme de vie avec laquelle nous avons la planète en partage. Ce système de croyance est intrin­sèque­ment géno­ci­daire, et il trahit les beau­tés et merveilles de ce monde. Nous sommes convain­cues que plus les gens compren­dront à quel point la droite a succombé à ce complexe d’Ar­ma­ged­don, plus ils et elles pren­dront conscience que tout est désor­mais remis en cause, et plus ils et elles seront prêt·es à résis­ter.

Nos adver­saires savent parfai­te­ment que nous entrons dans une ère d’ur­gence, mais ils y répondent en optant pour des illu­sions aussi mortelles qu’é­go­cen­triques. Séduits par l’illu­soire sécu­rité d’un apar­theid bunké­risé, ils choi­sissent de lais­ser la Terre brûler. Notre tâche est donc de construire un mouve­ment aussi large que profond, aussi spiri­tuel que poli­tique, qui soit suffi­sam­ment puis­sant pour stop­per ces traîtres irra­tion­nels. Un mouve­ment enchâssé dans une indé­fec­tible soli­da­rité les unes envers les autres, au-delà de nos nombreuses diffé­rences et diver­gences, et envers cette planète aussi mira­cu­leuse que singu­lière.

Il y a peu, seuls les fonda­men­ta­listes reli­gieux saluaient avec enthou­siasme les signes avant-coureurs de l’apo­ca­lypse, qui annonçaient l’En­lè­ve­ment tant attendu. Trump a désor­mais confié des rôles déci­sifs à des personnes qui adhèrent à cette ortho­doxie, en parti­cu­lier à plusieurs Chré­tiens sionistes qui consi­dèrent le recours à la violence anni­hi­la­trice par Israël pour étendre son emprise terri­to­riale non pas comme une atro­cité illé­gale, mais comme une preuve bien­ve­nue que la Terre Sainte se rapproche des condi­tions propices au retour du Messie et à l’ac­ces­sion des fidèles au royaume céleste.

Mike Hucka­bee, le nouvel ambas­sa­deur de Trump en Israël, est étroi­te­ment lié au sionisme chré­tien, tout comme Pete Hegseth, son ministre de la Défense. Noem et Russell Vought, les archi­tectes du Projet 20256 qui dirigent désor­mais l’or­ga­nisme chargé de gérer les minis­tères et de prépa­rer le budget, sont tous deux de fervents défen­seurs du natio­na­lisme chré­tien. (…)

Pas besoin de prendre la Bible à la lettre, ni même d’être croyant, pour être un fasciste de la fin des temps. De nombreuses personnes non-croyantes ont désor­mais adopté la vision d’un avenir qui se déroule de manière à peu près iden­tique : un monde qui s’ef­fondre sous son propre poids, où une poignée d’élus survit puis pros­père dans diverses arches, bunkers et « commu­nau­tés libres » fermées. (…)

Elon Musk, dont la fortune s’est consi­dé­ra­ble­ment accrue aux côtés de Thiel à PayPal, incarne cet ethos de l’im­plo­sion. Nous avons affaire à quelqu’un qui, lorsqu’il regarde les merveilles du ciel étoilé, n’y décèle que des oppor­tu­ni­tés de remplir ce monde inconnu avec ses propres poubelles spatiales.(…)

Qui a besoin d’un État-nation opéra­tion­nel quand l’es­pace – appa­rem­ment l’ob­ses­sion première d’Elon Musk – nous appelle ? (…) Kim Stan­ley Robin­son, l’au­teur de la série de science-fiction La Trilo­gie de Mars, qui aurait pour partie inspiré Musk, ne mâche pas ses mots quant aux dangers des fantasmes du milliar­daire sur la colo­ni­sa­tion de Mars. Il s’agit, dit-il, « tout simple­ment d’un danger moral qui crée l’illu­sion que nous pouvons détruire la Terre mais nous en sortir quand-même. C’est tota­le­ment faux. »

(…)  De fait, dans un étrange détour­ne­ment du message de l’An­cien Testament, Musk et ses copains milliar­daires de la tech, dotés de pouvoirs quasi divins, ne se contentent pas de construire les arches. Ils font à l’évi­dence de leur mieux pour provoquer le déluge. Les leaders de la droite contem­po­raine et leurs riches alliés ne se contentent pas de tirer profit des catas­trophes, dans la lignée de la stra­té­gie du choc et du capi­ta­lisme du désastre. Ils les provoquent et les plani­fient d’un même mouve­ment.

Qu’en est-il néan­moins de la base élec­to­rale du mouve­ment trum­piste MAGA ? Ils et elles ne sont pas tous·tes suffi­sam­ment croyant·es pour être honnê­te­ment convain­cu·es par l’idée de l’En­lè­ve­ment, et n’ont pour l’es­sen­tiel évidem­ment pas les moyens de s’of­frir une place dans l’une des « villes libres », encore moins dans une fusée. Pas d’inquié­tude ! Le fascisme de la fin des temps offre la promesse de nombreuses arches et de nombreux bunkers plus acces­sibles, large­ment à portée des petits soldats.(…)

La nation bunke­ri­sée consti­tue le cœur du programme MAGA et du fascisme de la fin des temps. Dans cette logique, la première chose à faire est de renfor­cer les fron­tières natio­nales et d’éli­mi­ner tous les enne­mis, étran­gers comme natio­naux. Ce sale travail est désor­mais bien engagé, le gouver­ne­ment Trump ayant, avec l’aval de la Cour suprême, invoqué l’Alien Enemies Act pour expul­ser des centaines de migrants véné­zué­liens vers Cecot, la tris­te­ment célèbre méga-prison située au Salva­dor. L’éta­blis­se­ment, dans lequel les prison­niers sont rasés de près et où s’en­tassent jusqu’à 100 personnes dans une cellule remplie d’aus­tères lits de camp, opère en vertu d’un « état d’ex­cep­tion » destruc­teur des liber­tés fonda­men­tales, promul­gué pour la première fois il y a plus de trois ans par Nayib Bukele, le premier ministre chré­tien sioniste fan de cryp­to­mon­naies.

(…)  [la prison de haute sécu­rité] Cecot7 est le revers malé­fique, mais évident, du fantasme de la « ville de la liberté » – un lieu où tout est à vendre et où aucune procé­dure régu­lière n’a droit de cité. Nous devrions nous prépa­rer à un surcroît de sadisme de ce genre. Dans une décla­ra­tion terri­fiante de fran­chise, le direc­teur par inté­rim de l’ICE, Todd Lyons, a déclaré lors de la Border Secu­rity Expo 2025 qu’il aime­rait voir adve­nir une approche plus « marchande » de ces expul­sions : « Comme Amazon Prime, mais avec des êtres humains ».

La surveillance poli­cière des fron­tières de la nation bunke­ri­sée est la fonc­tion première du fascisme de la fin des temps. Mais la seconde n’est pas moins impor­tante : le gouver­ne­ment états-unien doit s’ac­ca­pa­rer toutes les ressources dont ses citoyens ainsi proté­gés pour­raient avoir besoin pour faire face aux épreuves à venir. Il peut s’agir du canal de Panama. Ou les routes mari­times du Groen­land, dont la banquise fond à toute vitesse. Ou les mine­rais essen­tiels de l’Ukraine. Ou l’eau douce du Canada. Nous ne devrions pas tant l’en­vi­sa­ger comme une forme éculée d’im­pé­ria­lisme, que comme une méga-anti­ci­pa­tion de type survi­va­liste (super-sized prep­ping) à l’échelle d’un État-nation. Oubliées les vieilles lubies colo­niales consis­tant à appor­ter la démo­cra­tie ou la parole de Dieu – quand Trump observe le monde avec convoi­tise, il entend accu­mu­ler des réserves en vue de l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion.

L’état d’es­prit bunke­risé explique aussi les incur­sions contro­ver­sées de J.D. Vance dans la théo­lo­gie catho­lique. (…)  Pour le dire autre­ment : en dehors du bunker, nous ne devons rien à qui que ce soit.

(…) il ne s’agit plus de la vieille alliance entre néoli­bé­ra­lisme et néocon­ser­va­tisme. Il s’agit d’un nouveau fourre-tout millé­na­riste véné­rant l’argent, qui affirme qu’il faut détruire la bureau­cra­tie et rempla­cer les humains par des robots afin de réduire « le gaspillage, la fraude et les abus » – et aussi parce que la fonc­tion publique est le dernier refuge des démons qui résistent à Trump. C’est là que les « tech bros » fusionnent avec les « TheoB­ros », un véri­table groupe de supré­ma­cistes chré­tiens hyper-patriar­caux ayant des liens avec Pete Hegseth et d’autres membres du gouver­ne­ment Trump.

GComme toujours avec le fascisme, le fantasme apoca­lyp­tique contem­po­rain trans­cende les clivages de classe, et unit les milliar­daires à la base MAGA. (…)  Le fascisme de la fin du monde est un fata­lisme sinis­tre­ment festif — le dernier refuge de ceux qui préfèrent célé­brer la destruc­tion plutôt qu’i­ma­gi­ner un monde sans supré­ma­tie.

(…)

Au début du premier mandat de Trump, The New Yorker enquê­tait sur un phéno­mène qu’il quali­fiait de « survi­va­lisme apoca­lyp­tique pour ultra-riches ». Il était déjà clair à l’époque que, dans la Sili­con Valley et à Wall Street, les survi­va­listes les plus sérieux parmi l’élite se prépa­raient aux boule­ver­se­ments clima­tiques et à l’ef­fon­dre­ment social en ache­tant de l’es­pace dans des bunkers souter­rains sur mesure, ou en construi­sant des rési­dences de secours en alti­tude, dans des lieux comme Hawaï (où Mark Zucker­berg présente son abri souter­rain de 1500 m2 comme un simple « petit refuge ») ou en Nouvelle-Zélande (où Peter Thiel a acquis près de 200 hectares, mais a vu son projet de complexe survi­va­liste de luxe rejeté en 2022 par les auto­ri­tés locales, car trop disgra­cieux).

Le millé­na­risme s’en­tre­mêle à un ensemble d’ob­ses­sions intel­lec­tuelles propres à la Sili­con Valley, nour­ries par une vision escha­to­lo­gique selon laquelle notre planète fonce droit vers un cata­clysme, et qu’il serait donc temps de faire des choix diffi­ciles quant aux parties de l’hu­ma­nité qui pour­ront être sauvées. Le trans­hu­ma­nisme est l’une de ces idéo­lo­gies, qui englobe aussi bien de petites « amélio­ra­tions » humain-machine que la quête du trans­fert de l’in­tel­li­gence humaine dans une intel­li­gence arti­fi­cielle géné­rale chimé­rique. On y trouve aussi l’« altruisme effi­cace » et le « long-termisme », deux courants qui ignorent les poli­tiques de redis­tri­bu­tion pour venir en aide aux plus dému­nis ici et main­te­nant pour leur substi­tuer une approche coûts-béné­fices visant à faire le « bien » à très long terme.

(…) À la place de l’« altruisme effi­cace », Marc Andrees­sen, un habi­tué de Mar-a-Lago, et d’autres, prônent désor­mais « l’ac­cé­lé­ra­tion­nisme effi­cace » soit « la propul­sion déli­bé­rée du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique » sans aucun garde-fou. (…)

Comme l’ont écrit les spécia­listes de l’In­tel­li­gence Arti­fi­cielle Timnit Gebru et Émile P. Torres, bien que les méthodes soient nouvelles, ce « paquet » de lubies idéo­lo­giques « descend direc­te­ment de la première vague de l’eu­gé­nisme », qui voyait déjà une élite restreinte déci­der de quelles parties de l’hu­ma­nité méri­taient d’être préser­vées, et lesquelles devaient être élimi­nées, écar­tées ou aban­don­nées. Jusqu’à récem­ment, peu de gens y prêtaient atten­tion.(…)

Trois chan­ge­ments maté­riels sont venus renfor­cer l’at­trac­tion apoca­lyp­tique du fascisme de fin des temps. Le premier est la crise clima­tique. Si certaines person­na­li­tés en vue persistent à nier ou mini­mi­ser la menace, les élites mondiales, dont les proprié­tés en bord de mer et les centres de données sont direc­te­ment mena­cés par la montée des eaux et la hausse des tempé­ra­tures, connaissent parfai­te­ment les risques en cascade d’un monde en surchauffe. Le second est le Covid19. Les modèles épidé­mio­lo­giques prédi­saient depuis long­temps la possi­bi­lité d’un choc sani­taire plané­taire dévas­ta­teur dans notre monde en réseau. Son avène­ment a été inter­prété par de nombreux puis­sants comme un signal : nous sommes offi­ciel­le­ment entrés dans « l’Ère des Consé­quences », pour reprendre la termi­no­lo­gie des analystes mili­taires états-uniens. Le temps des prédic­tions est derrière nous : l’ef­fon­dre­ment est en cours. Le troi­sième chan­ge­ment est le déve­lop­pe­ment fulgu­rant de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle. L’IA a long­temps été asso­ciée à des cauche­mars de science-fiction et de machines qui se retournent contre leurs créa­teurs avec une effi­ca­cité brutale — des peurs qu’ex­priment, non sans ironie, ceux-là mêmes qui conçoivent ces outils. Ces crises exis­ten­tielles se super­posent aux tensions crois­santes entre puis­sances nucléaires. (…)

Le projet écono­mique de Trump 2.0 est un monstre à la Fran­ken­stein, assem­blé à partir des indus­tries qui alimentent toutes ces menaces : les combus­tibles fossiles, l’ar­me­ment, les cryp­to­mon­naies et l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle insa­tiables en ressources éner­gé­tiques. L’en­semble des acteurs de ces secteurs savent perti­nem­ment qu’il est impos­sible de construire le monde-miroir arti­fi­ciel promis par l’IA sans sacri­fier le monde réel : ces tech­no­lo­gies consomment bien trop d’éner­gie, trop de miné­raux critiques et trop d’eau pour pouvoir coexis­ter avec la planète dans un équi­libre un tant soit peu viable.(…)

Le fait que leurs profits reposent sur la destruc­tion de la planète permet de comprendre pourquoi les discours bien­veillants sont en reflux dans les sphères du pouvoir, au profit d’un mépris de plus en plus assumé pour l’idée même que nous sommes liés par des liens réci­proques pour la simple raison que nous parta­geons une huma­nité commune. La Sili­con Valley en a fini avec l’al­truisme, qu’il soit « effi­cace » ou non. Mark Zucker­berg rêve d’une culture qui valo­rise « l’agres­si­vité ». Alex Karp, un asso­cié de Peter Thiel à la tête de la société de surveillance Palan­tir Tech­no­lo­gies, fustige l’« auto-flagel­la­tion perdante » de ceux et celles qui remettent en ques­tion la supé­rio­rité améri­caine ou les mérites des armes auto­nomes (et donc les juteux contrats mili­taires qui ont fait sa fortune). Elon Musk explique à Joe Rogan que l’em­pa­thie est « la faiblesse fonda­men­tale de la civi­li­sa­tion occi­den­tale » ; et, après avoir échoué à ache­ter une élec­tion pour la Cour suprême du Wiscon­sin, râle au motif qu’« il devient de plus en plus évident que l’hu­ma­nité n’est qu’un support biolo­gique (biolo­gi­cal boot­loa­der) pour la super-intel­li­gence numé­rique. » Autre­ment dit, nous, humains, ne sommes rien de plus que du grain à moudre pour Grok, son IA. (Il nous avait préve­nus : il est « dark Maga ». Et il est loin d’être le seul.)(…)

Un choix indi­cible et sinistre est en train d’être fait sous nos yeux et sans notre consen­te­ment : les machines plutôt que les humains, l’ina­nimé plutôt que le vivant, le profit avant tout le reste. Les méga­lo­manes de la tech ont discrè­te­ment renié leurs enga­ge­ments vers la neutra­lité carbone à une vitesse effa­rante, pour se ranger derrière Trump, prêts à sacri­fier les ressources et la créa­ti­vité réelles et précieuses de ce monde sur l’au­tel d’un royaume virtuel et vorace. C’est le dernier grand pillage — et ils se préparent à affron­ter les tempêtes qu’ils convoquent eux-mêmes. Et ils tente­ront de calom­nier et de détruire quiconque se mettra en travers de leur route.

Il La récente tour­née euro­péenne de J.D. Vance en est un bon exemple : le vice-président a tancé les diri­geants mondiaux pour leur préten­due « inquié­tude exces­sive » face aux dangers de l’IA destruc­trice d’em­plois, tout en deman­dant que les discours néona­zis et fascistes ne soient plus censu­rés sur Inter­net.(…)

Son propos rappelle ceux de son mécène tout aussi dénué d’hu­mour, Peter Thiel. Dans des entre­tiens récents portant sur les fonde­ments théo­lo­giques de son idéo­lo­gie d’ex­trême droite, le milliar­daire chré­tien a comparé à plusieurs reprises la jeune et infa­ti­gable mili­tante clima­tique à l’An­té­christ — qui, selon lui, était présenté par la prophé­tie comme portant un message trom­peur de « paix et de sécu­rité ». (..) Pourquoi Greta ? Pourquoi main­te­nant ? La peur apoca­lyp­tique de la régu­la­tion, qui vien­drait affec­ter leurs super-profits, l’ex­plique en partie. Pour Thiel, les poli­tiques clima­tiques fondées sur la science, telles que Greta Thun­berg et d’autres les réclament, ne pour­raient être appliquées que par un « État tota­li­taire » — ce qui serait, à ses yeux, une menace bien plus grave que l’ef­fon­dre­ment clima­tique (plus problé­ma­tique encore, les impôts liés à de telles poli­tiques seraient « très élevés »). Mais il y a peut-être autre chose qui les effraie chez Greta Thun­berg : son enga­ge­ment inébran­lable envers cette planète, et envers toutes les formes de vie qui l’ha­bitent — à l’op­posé des simu­la­tions numé­riques géné­rées par l’IA, des hiérar­chies entre les vies dignes ou non de survivre, ou encore des fantasmes d’éva­sion extra-plané­taire que nous vendent les fascistes de la fin des temps.

(…)

Comment sortir de cette fièvre apoca­lyp­tique ? Commençons par nous entrai­der mutuel­le­ment pour affron­ter la profonde perver­sité que porte l’ex­trême droite dans chacun de nos pays. Pour avan­cer effi­ca­ce­ment, nous devons comprendre une chose essen­tielle : nous faisons face à une idéo­lo­gie qui a aban­donné l’idéal et les promesses de la démo­cra­tie libé­rale ainsi que la possi­bi­lité même de rendre ce monde vivable – une idéo­lo­gie qui a aban­donné la beauté du monde, ses peuples, nos enfants, les autres espèces. Les forces que nous affron­tons ont fait la paix avec les destruc­tions de masse : elles trahissent ce monde et toutes les vies humaines et non humaines qu’il abrite.

Nous devons égale­ment oppo­ser à leurs récits apoca­lyp­tiques une histoire bien plus forte sur la néces­sité de survivre aux temps diffi­ciles qui nous attendent, sans lais­ser personne de côté. Un récit capable de priver le fascisme de la fin des temps de son pouvoir horrible, et de mobi­li­ser un mouve­ment prêt à tout risquer pour notre survie collec­tive. Un récit non pas de fin, mais de renou­veau ; non pas de sépa­ra­tion ni de supré­ma­tie, mais d’in­ter­dé­pen­dance et d’ap­par­te­nance ; non pas de fuite, mais d’en­ra­ci­ne­ment et de fidé­lité à cette réalité terrestre trou­blée dans laquelle nous sommes pris et liés les un·es aux autres.

Ce senti­ment assez simple n’a en soi rien de nouveau. Il est au cœur des cosmo­lo­gies autoch­tones et consti­tue l’es­sence même de l’ani­misme. Si l’on remonte suffi­sam­ment loin dans le temps, chaque culture et chaque foi possède sa propre tradi­tion de respect envers le carac­tère sacré de l’ici, sans quête illu­soire d’une terre promise toujours loin­taine et inac­ces­sible. En Europe de l’Est, avant les anéan­tis­se­ments fascistes et stali­niens, le Bund, mouve­ment socia­liste juif, s’or­ga­ni­sait autour du concept yiddish de Doikayt [« here­ness », que l’on peut traduire en français par « diaspo­risme » ou encore « la perti­nence d’être là où l’on est »]. L’ar­tiste et autrice Molly Crabapple, qui lui consacre un livre à paraître, défi­nit le Doikayt comme le droit de « lutter pour la liberté et la sécu­rité là où l’on vit, envers et contre tous ceux qui souhaitent notre dispa­ri­tion » — plutôt que d’être forcé à cher­cher refuge en Pales­tine ou aux États-Unis.

Peut-être est-il temps de réin­ven­ter une version univer­selle et moderne de cette idée : un enga­ge­ment envers le droit à l’« ici » de cette planète malade, envers ces corps vulné­rables, envers le droit de vivre digne­ment où que nous soyons, même lorsque les secousses inévi­tables nous obligent à bouger. Cette idée peut être fluide, affran­chie du natio­na­lisme, enra­ci­née dans la soli­da­rité, respec­tueuse des droits autoch­tones et libé­rée des fron­tières.

(…)


 

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