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Poli­tis du 8–02. Inter­view de Clémen­tine Autain, dépu­tée FI. Pour le plura­lisme à gauche, dans FI

Les phrases surli­gnées en gras sont de notre fait. Elles nous semblent permettre un débat utile et néces­saire. Celle-ci en parti­cu­lier:

« Si le neuf doit domi­ner, l’his­toire ne peut être balayée d’un revers de la main, et si l’on vise la consti­tu­tion de majo­ri­tés, aucune voix éprise de rupture sociale et éco­lo­giste ne peut manquer. »
Clémen­tine Autain est par ailleurs mili­tante d’En­semble!

PB, 18 février

 

« Creu­ser encore le sillon de l’au­to­no­mie stra­té­gique. Telle est la leçon tirée par Jean-Luc Mélen­chon à la suite des deux élec­tions légis­la­tives partielles du dimanche 28 janvier, et qui ont écar­té la France insou­mise (FI) du second tour. Dans une inté­res­sante inter­view au JDD, Adrien Quaten­nens, dépu­té « insou­mis » du Nord, a enfon­cé le clou, jugeant que l’uni­té de la gauche était deve­nue un « repous­soir », et que le rassem­ble­ment condui­rait à recons­ti­tuer « le radeau de la méduse » avec du « vieux bois mort ». Clé­men­tine Autain, élue dépu­tée FI avec le meilleur score de France à gauche (37,5 % au premier tour) avec le soutien du PCF, critique la ligne stra­té­gique choi­sie par la direc­tion de son mouve­ment et appelle à davan­tage de démo­cra­tie interne.

 

Quelles leçons tirez-vous des légis­la­tives partielles à Belfort et dans le Val-d’Oise où la droite l’a empor­té dimanche dernier ?
Clé­men­tine Autain :

L’en­sei­gne­ment majeur, c’est l’abs­ten­tion grim­pante. Pour le reste, je ne vois pas comment on peut tirer de grandes conclu­sions stra­té­giques. Dans ces circons­crip­tions de droite, la baisse de La Répu­blique en marche profite malheu­reu­se­ment au parti Les Répu­bli­cains, qui engrange sur la chute du FN. Le PS s’ef­fondre de façon impres­sion­nante ! La France insou­mise [FI] s’ancre, s’af­fir­mant comme le seul mouve­ment qui tient debout sur le flan gauche, ce qui lui donne de grandes respon­sa­bi­li­tés pour l’ave­nir. Mais elle ne capi­ta­lise pas pour l’ins­tant sur l’ef­fa­ce­ment des autres partis de gauche. Or, pour passer des près de 20 % de la pré­si­den­tielle à la majo­ri­té, il nous faut deve­nir plus attrac­tifs et convain­cants pour les absten­tion­nistes mais aussi pour des élec­teurs de gauche qui désertent. La marche est haute.

Adrien Quaten­nens a esti­mé que, pour la partielle de Belfort, où la candi­date de la FI était soute­nue par le Mouve­ment répu­bli­cain et citoyen (MRC) et le PCF, la « soupe de logos » avait agi comme un « repous­soir ». Est-ce aussi votre analyse ?

Non. D’abord, parce que la candi­date de la FI à Belfort avait un maté­riel de campagne siglé FI, loin de la kyrielle des logos. Ensuite, parce que le résul­tat dans le Val-d’Oise n’est pas meilleur. Enfin, parce que l’on pour­rait voir les choses à l’in­verse : le score de la candi­date FI étant à peu près le même qu’en juin, où elle n’é­tait soute­nue par aucun autre parti, on pour­rait aussi se dire que les élec­teurs du MRC et du PCF ne sont pas allés voter pour une candi­date FI, pas plus que les anciens élec­teurs PS. Il faut s’in­ter­ro­ger.

Sur la capa­ci­té de la FI à faire l’uni­té à gauche ?
J’ai toujours prô­né l’uni­té. Mais, si pas plus aujourd’­hui qu’hier les mili­tants et élec­teurs de notre gauche ne veulent la divi­sion, le cartel d’or­ga­ni­sa­tions a perdu sa force propul­sive. Jean-Luc Mélen­chon l’a compris en se lançant dans la pré­si­den­tielle avec un nouveau mouve­ment, la France insou­mise. L’ad­di­tion de sigles n’est pas l’é­lé­ment déclen­cheur de la dyna­mique poli­tique. L’uni­té des partis exis­tants ne suffit plus, ne serait-ce que parce qu’ils se sont terri­ble­ment affai­blis. Pour autant, je suis convain­cue que le plura­lisme poli­tique est un atout indis­pen­sable pour nous faire gran­dir, que la diver­si­té des parcours mili­tants est une richesse. Une force à voca­tion majo­ri­taire est néces­sai­re­ment diverse, et non un bloc mono­li­thique.

Jean-Luc Mélen­chon s’est montré rude avec les syndi­cats cet autom­ne…
Sur le fond, il a posé la bonne ques­tion : comment peut-on construire un front social et poli­tique ? Les syndi­cats y ont vu une forme d’ar­ro­gance ou de domi­na­tion, je le regrette. Il faut travailler au dépas­se­ment du clivage entre syndi­ca­lisme et poli­tique sans penser que cela signi­fiera la fin des distinc­tions entre les deux sphères. Depuis un siècle, les syndi­cats veulent, à raison, se défaire de leur inféo­da­tion aux partis poli­tiques, mais cela nuit à tout le monde de penser le social et la poli­tique comme deux univers distincts. Infli­ger une défaite à Macron suppose d’unir les forces qui n’ac­ceptent pas ce mélange de libé­ra­lisme effré­né et d’au­to­ri­ta­risme. La FI a un rôle moteur à jouer dans la consti­tu­tion d’un front d’op­po­si­tion sociale et poli­tique.

Que dire de vos rapports avec le PCF ?

La discus­sion stra­té­gique doit être menée clai­re­ment avec eux mais sans humi­lier ou mépri­ser. Sur le fond, la FI et le PCF partagent l’es­sen­tiel, même s’il reste des désac­cords, sur le nucléaire par exemple. D’ailleurs, le PCF a fini par soute­nir Jean-Luc Mélen­chon à la pré­si­den­tielle et les deux groupes à l’As­sem­blée natio­nale (FI et GDR) rament de concert contre la majo­ri­té. C’est sur la stra­té­gie que le bât blesse aujourd’­hui. Reste à savoir quelle est l’orien­ta­tion du PCF pour les années à venir…

Celle de la FI semble claire, en tout cas.

La bous­sole stra­té­gique de Jean-Luc Mélen­chon à la pré­si­den­tielle, qui s’est clai­re­ment démarqué du PS, a permis de cré­di­bi­li­ser notre propo­si­tion poli­tique, tota­le­ment distincte du naufrage socia­liste. Mélen­chon a rempli le mot « gauche » au lieu de le bran­dir comme un éten­dard. Il a mis l’ac­cent sur le mouve­ment, la nouveau­té. Aujourd’­hui, nous devons agré­ger plus encore pour bâtir l’al­ter­na­tive à Macron : des indi­vi­dus écœu­rés par la gauche et par la poli­tique, mais aussi des courants histo­riques, des forces consti­tuées, des intel­lec­tuels et des artistes, des corps inter­mé­diaires. Une chose est de dire : on range les drapeaux rouges, c’est passé de mode. Une autre est de donner le senti­ment qu’on jette dans les poubelles de l’his­toire les acteurs et héri­tiers du mouve­ment ouvrier. Si le neuf doit domi­ner, l’his­toire ne peut être balayée d’un revers de la main, et si l’on vise la consti­tu­tion de majo­ri­tés, aucune voix éprise de rupture sociale et éco­lo­giste ne peut manquer.

Dans son inter­view au JDD, Adrien Quaten­nens fustige le rassem­ble­ment mais affirme que la FI pour­rait rebâ­tir des liens avec le PS si celui-ci se choi­sis­sait Emma­nuel Maurel pour premier secré­taire. N’est-ce pas contra­dic­toire ?

La gauche est en lambeaux. Mais pas toutes ses compo­santes pour les mêmes raisons. Les socia­listes s’é­tiolent de n’avoir pas su propo­ser une alter­na­tive au libé­ra­lisme débri­dé et géné­ra­li­sé. Nous nous sépa­rons de la gauche qui s’est lais­sée prendre par le pouvoir et l’argent. Si nous voulons prendre le pouvoir à ces destruc­teurs de vie et de liens, il faudra bien refaire une majo­ri­té d’idée et des alliances poli­tiques. Que chacun fasse son boulot. Et que le dialogue reprenne sur les bases de la rupture avec quarante ans de poli­tiques néo­li­bé­rales et produc­ti­vistes. Je souhaite une stra­té­gie cohé­rente et fédé­ra­trice. Porteuse de colère mais plus encore d’es­poir. Il faut que nous passions plus nette­ment d’un statut d’op­po­sant à un rôle de propo­sant.

À l’As­sem­blée, n’avez-vous pas peur d’être condam­nés à l’im­puis­sance comme l’é­taient les fron­deurs que vous critiquiez ?

Notre pré­sence à l’As­sem­blée permet de faire caisse de réso­nance dans le pays. C’est un point d’ap­pui. Nous appa­rais­sons comme l’op­po­si­tion prin­ci­pale à la macro­nie. La droite est pétri­fiée devant ce gouver­ne­ment qui lui emprunte le cœur de son logi­ciel. Les socia­listes, écla­tés et débous­so­lés, peinent à frap­per les esprits. Face à cette poli­tique qui aggrave les pré­cé­dentes mais leur ressemble, notre projet repré­sente l’autre chemin. Et il se mani­feste avec cohé­rence, éner­gie et créa­ti­vi­té.

Quel bilan faites-vous de la construc­tion du mouve­ment de la FI ?
Je trouve très inté­res­sant que le mouve­ment FI se garde de repro­duire les sché­mas clas­siques des partis tradi­tion­nels, avec leur fonc­tion­ne­ment pyra­mi­dal. Je plaide pour une forme plus poly­cen­trique, s’ap­puyant sur diffé­rentes légi­ti­mi­tés, diffé­rents espaces d’im­pul­sion. Inven­ter de nouvelles façons de faire mouve­ment commun est un pari néces­saire mais auda­cieux, et forcé­ment fragile. Une fois que l’on s’é­man­cipe des formes clas­siques, il faut encore trou­ver les méca­nismes qui permettent la déli­bé­ra­tion collec­tive. En période élec­to­rale, un candi­dat, un programme et les mili­tants s’ac­tivent pour les défendre, les popu­la­ri­ser. En dehors des élec­tions, le temps vient du débat, des sujets à tran­cher. Comment faire vivre la conflic­tua­li­té aussi iné­luc­table que souhai­table pour un mouve­ment démo­cra­tique ? Qui décide de la manière dont on dépense l’argent ? Comment se tranchent les grandes orien­ta­tions stra­té­giques ? C’est pré­ci­sé­ment parce que la FI est une force vivante et non une secte que ces discus­sions émergent. On doit réflé­chir à comment faire vivre le plura­lisme en interne, sinon cela va finir par aller à l’en­contre de l’ef­fi­ca­ci­té.

 

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