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Pour un nouveau plein emploi

Contri­bu­tion de la commis­sion écono­mie d’En­semble! pour l’AG des 11 et 12 juin 2016

Aver­tis­se­ment : la rédac­tion de ce texte reflète l’état du consen­sus au sein de la commis­sion, et ne prétend pas tran­cher certaines ques­tions qui restent en débat. Il en est ainsi de la sortie de l’Euro ou de la forme que doit recou­vrer le contrôle du système bancaire et finan­cier.

Six millions de personnes touchées par le chômage

Depuis la fin des années 1970, le chômage de masse s’est enra­ciné dans la société française. Selon l’INSEE, 10 % de la popu­la­tion active de France métro­po­li­taine était au chômage début 2016, soit 2,8 millions de travailleur-euse-s privé-e-s d’em­ploi. Bien que consi­dé­rable, ce chiffre sous-estime toute­fois la réalité du chômage, car il exclut les personnes qui ont travaillé à temps même très partiel mais qui souhai­te­raient travailler plus, ainsi que les chômeur-euse-s décou­ragé-e-s ayant aban­donné leurs recherches faute de résul­tat. Le chômage, défini comme une situa­tion invo­lon­taire d’ex­clu­sion de l’em­ploi ou de sous-emploi, touche en réalité 6 millions de personnes, soit plus de 16 % de la popu­la­tion en âge de travailler.

Il s’agit donc d’une violence sociale à une échelle de masse, qui exerce une action destruc­trice sur l’en­semble du corps social.

Les plus touché-e-s sont bien entendu les privé-e-s d’em­ploi, qui doivent vivre avec des ressources maté­rielles limi­tées et bien souvent insuf­fi­santes, mais qui subissent égale­ment une violence symbo­lique : la droite et le patro­nat, toujours à la recherche de boucs émis­saires, n’hé­sitent pas à alimen­ter la stig­ma­ti­sa­tion des chômeurs indem­ni­sés en parlant par exemple de « cancer de l’as­sis­ta­nat ».

Dans ce contexte, les femmes subissent une violence spéci­fique. Si leur taux de chômage est légè­re­ment plus faible que celui des hommes depuis la crise de 2008, ce n’est pas parce qu’elles ont un accès faci­lité à l’em­ploi, mais bien plutôt parce que leur taux d’ac­ti­vité reste toujours infé­rieur d’en­vi­ron 8 points à celui des hommes. Leur parti­ci­pa­tion au marché du travail étant présen­tée par certains comme une cause du chômage de masse, elles subissent donc une injonc­tion forte au « retour au foyer ». Et si le taux d’ac­ti­vité des femmes a conti­nué à augmen­ter malgré la crise, leur chômage fait toujours l’objet d’une tolé­rance sociale bien plus grande que celui des hommes, et leur droit à l’em­ploi appa­raît toujours comme contin­gent : on conti­nue à entendre parler de « libre choix » unique­ment pour les femmes, et la ques­tion de la conci­lia­tion entre tâches domes­tiques ou paren­tales et emploi n’est posée que pour elles1. En outre, elles sont les premières victimes du temps partiel imposé puisqu’elles repré­sentent plus de deux tiers des situa­tions de sous-emploi.

Les jeunes sont aussi parti­cu­liè­re­ment touché-e-s, avec un taux de chômage de 24 % au sein de la tranche des 15–24 ans ; même si cette statis­tique ne signi­fie pas qu’un quart des jeunes sont au chômage, car la plupart d’entre eux pour­suivent des études ou sont en forma­tion – et sont donc comp­tés comme inac­tifs –, ce chiffre traduit néan­moins la diffi­culté pour les nouvelles géné­ra­tions à accé­der à une situa­tion profes­sion­nelle stable.

Les immi­grés hors Union Euro­péenne forment égale­ment une caté­go­rie plus spéci­fique­ment affec­tée, avec un taux de chômage proche de 20 %, soit le double de la moyenne natio­nale, tandis qu’ils sont égale­ment utili­sés comme boucs émis­saires par la droite et l’ex­trême droite.

Enfin, celles et ceux qui sont actuel­le­ment en emploi subissent égale­ment, de façon indi­recte, cette violence sociale. L’exis­tence d’une « armée de réserve » renforce le pouvoir du patro­nat et des classes possé­dantes, qui peuvent plus aisé­ment exer­cer une pres­sion à la baisse sur les condi­tions de travail et les salaires : résis­ter et lutter devient plus diffi­cile si le chômage de longue durée peut en être la sanc­tion. En paral­lèle se déve­loppent des rela­tions de travail, auto-entre­pre­na­riat et « ubéri­sa­tion », qui prennent l’ap­pa­rence d’un échange libre et mutuel­le­ment béné­fique, mais qui corres­pondent en réalité à des situa­tions d’ex­ploi­ta­tion et de domi­na­tion parti­cu­liè­re­ment dures. Enfin, des « réformes », déman­te­lant les protec­tions des sala­rié-e-s et les dispo­si­tifs de soli­da­rité et de redis­tri­bu­tion, sont impo­sées au motif… qu’elles permet­traient de faire bais­ser le chômage.

L’échec des poli­tiques libé­rales

En effet, les domi­nants nous expliquent que si le chômage est aussi élevé en France, c’est parce que les « rigi­di­tés » y sont trop impor­tantes, que les chefs d’en­tre­prise ont « peur » d’em­bau­cher, que la protec­tion sociale est trop « géné­reuse » et qu’il est impos­sible de « moder­ni­ser » le pays face aux « blocages ».

Pour­tant, les réformes libé­rales ont été très nombreuses au cours des 30 dernières années : fragi­li­sa­tion du CDI (suppres­sion de l’au­to­ri­sa­tion admi­nis­tra­tive de licen­cie­ment, instau­ra­tion de la rupture conven­tion­nelle), bana­li­sa­tion des contrats précaires et atypiques (CDD, inté­rim, travailleurs déta­chés), remise en cause de la hiérar­chie des normes (accords déro­ga­toires au niveau de l’en­tre­prise), exoné­ra­tions de coti­sa­tions sociales (allè­ge­ments Balla­dur, Aubry, Fillon) et autres avan­tages fiscaux (CICE), « acti­va­tion » des chômeurs et des allo­ca­taires de minima sociaux… La libé­ra­li­sa­tion du marché du travail a donc déjà large­ment eu lieu, avec le peu de succès que l’on sait dans la lutte contre le chômage. Les réformes libé­rales ont néan­moins eu un impact bien réel, mais diffé­rent de celui qui était avancé pour leur justi­fi­ca­tion, puisqu’elles ont entraîné déve­lop­pe­ment de la préca­rité et baisse de la part des reve­nus du travail au béné­fice de ceux du capi­tal.

L’échec des poli­tiques libé­rales en matière d’em­ploi n’est pas une spéci­fi­cité française : les études menées sur l’en­semble des pays de l’OCDE montrent qu’il n’y a pas de lien entre protec­tion de l’em­ploi et taux de chômage. Rappe­lons d’ailleurs que la période des trente glorieuses, carac­té­ri­sée par un quasi plein emploi, était préci­sé­ment celle où le rapport sala­rial était radi­ca­le­ment diffé­rent de celui préco­nisé par les néoli­bé­raux : c’est bien la preuve qu’un niveau élevé de protec­tion des travailleurs et de régle­men­ta­tion n’est pas un obstacle au plein emploi, bien au contraire.

Les libé­raux rétorquent qu’aujourd’­hui, la mondia­li­sa­tion et l’in­ten­si­fi­ca­tion de la compé­ti­tion mondiale nous obli­ge­raient à être plus compé­ti­tifs. La mondia­li­sa­tion néoli­bé­rale n’est pour­tant pas un état de nature, mais bien une construc­tion sociale, plani­fiée et orga­ni­sée via des insti­tu­tions natio­nales et inter­na­tio­nales, qu’il s’agit donc de trans­for­mer. Mais même au sein des contraintes actuelles, la flexi­bi­lité du marché du travail ne consti­tue pas une réponse au chômage de masse. La rému­né­ra­tion du travail n’est pas réduc­tible à un coût : le salaire consti­tue égale­ment un pouvoir d’achat, et le faire bais­ser dans l’en­semble de l’éco­no­mie conduit à une chute de la demande globale, ce qui nuit à l’ac­ti­vité et donc à l’em­ploi. Mais, préoc­cu­pés avant tout par l’aug­men­ta­tion de leur profit et par la concur­rence qu’ils se livrent entre eux, les capi­ta­listes ne se soucient guère de mettre en place une poli­tique macroé­co­no­mique cohé­rente. Ainsi, la course à la « modé­ra­tion sala­riale » au sein de la zone euro s’est avérée être un jeu à somme néga­tive, condam­nant la majo­rité des pays à la stag­na­tion et à la défla­tion. S’il y a bien un coût exces­sif qu’il s’agit de faire bais­ser, c’est donc celui du capi­tal : les exigences de renta­bi­lité finan­cière ont entrainé une dimi­nu­tion de l’in­ves­tis­se­ment et de l’in­no­va­tion, affai­blis­sant l’en­semble du tissu produc­tif.

On ne peut donc aujourd’­hui raison­na­ble­ment prétendre que la solu­tion au chômage réside dans une énième dose de libé­ra­li­sa­tion. Cet argu­ment éculé, de nouveau invoqué pour justi­fier le projet de loi El Khomri, n’a en réalité qu’une fonc­tion­na­lité idéo­lo­gique : servir des inté­rêts de classe diamé­tra­le­ment oppo­sés à ceux des travailleur-euse-s. Dans cette optique, on ne peut même pas véri­ta­ble­ment parler d’ « échec » des poli­tiques néoli­bé­rales de l’em­ploi, car la dispa­ri­tion du chômage est loin d’être leur objec­tif véri­table. Pour restau­rer ses taux de profits en l’ab­sence de gains de produc­ti­vité signi­fi­ca­tifs, le néoli­bé­ra­lisme a besoin d’un certain volant de chômage et de sous-emploi, joint à la préca­ri­sa­tion d’une partie des actifs – même s’il ne faut pas oublier que la majo­rité des sala­riés aujourd’­hui en emploi le sont encore en CDI : la flexi­bi­lité et la préca­rité ne sont en rien l’ho­ri­zon obligé du sala­riat ! Mais en mettant l’ac­cent aussi bien sur le coût du travail que sur les compor­te­ments des chômeurs ou inac­tifs, la stra­té­gie néoli­bé­rale possède une redou­table cohé­rence : rendre chacun indi­vi­duel­le­ment respon­sable de sa situa­tion.

Travailler moins pour travailler tou-te-s

Au cours des trente dernières années, une poli­tique diffé­rente des habi­tuelles recettes libé­rales a toute­fois été mise en œuvre : la réduc­tion du temps de travail, avec le passage aux 35 heures. Une baisse spec­ta­cu­laire du chômage s’est produite avec la mise en place de la réforme : entre le 2e trimestre 1999 et le 2e trimestre 2001, le taux de chômage est passé de 9,8 % à 7,3 %. Un tel rythme de baisse (2,5 points en 2 ans) reste inégalé depuis les années 70. Et il a été observé préci­sé­ment au moment où les lois Aubry ont produit leurs effets, c’est-à-dire lorsque la durée du travail hebdo­ma­daire collec­tive est passée de 39h à 36h envi­ron. Par ailleurs, de 1975 à 2015, la seule période qui a vu une créa­tion massive d’em­plois marchands est préci­sé­ment celle du gouver­ne­ment Jospin, avec 2 millions de créa­tions nettes.

Certes, le contexte écono­mique inter­na­tio­nal était porteur durant cette période, et a contri­bué à l’amé­lio­ra­tion sur le front de l’em­ploi. Il n’en reste pas moins que la période 1998–2002 est excep­tion­nelle en terme de créa­tions d’em­plois, même lorsqu’on la compare aux autres reprises écono­miques. Selon les esti­ma­tions, les lois Aubry auraient ainsi permis de créer entre 350 000 et 500 000 emplois, alors même que la réduc­tion effec­tive du temps de travail n’a pas été de 4h mais plutôt de 2h, et que l’in­ten­si­fi­ca­tion du travail a neutra­lisé une partie de l’ef­fet posi­tif en terme d’em­plois. Les lois sur les 35h ont égale­ment mis un coup d’ar­rêt à la hausse des temps partiels.

Malgré leurs limites (flexi­bi­li­sa­tion des horaires, inten­si­fi­ca­tion du travail, baisses de coti­sa­tions sociales non condi­tion­nées à des embauches), ces lois ont donc permis d’ob­te­nir une impor­tante créa­tion d’em­plois, ce qu’au­cune poli­tique libé­rale n’a été en mesure de faire.

Depuis 2003, la tendance à la réduc­tion du temps de travail s’est inver­sée, sous l’ef­fet des poli­tiques menées par la droite (jour­née de soli­da­rité, inci­ta­tions aux heures supplé­men­taires), si bien que la durée effec­tive du travail pour les sala­riés à temps plein a presque retrouvé son niveau d’avant les 35h. Sans surprise, le chômage s’est égale­ment remis à progres­ser.

C’est un autre partage du temps de travail, inéga­li­taire, qui s’est installé, entre celles et ceux qui ont un emploi à temps plein, et les autres qui n’en ont pas ou qui subissent un temps partiel imposé.

Il est donc néces­saire d’im­po­ser les 35h réelles, en décou­ra­geant forte­ment les heures supplé­men­taires, en limi­tant l’usage du forfait jour, en renforçant le droit à la décon­nexion et en luttant contre les formes de sala­riat déguisé en auto-entre­pre­na­riat.

Une nouvelle étape devra ensuite être fran­chie, pour pour­suivre la tendance histo­rique à la réduc­tion du temps de travail. Nous défen­dons le passage aux 32h, sans inten­si­fi­ca­tion du travail, qui ouvri­rait la voie à une semaine de 4 jours dans certains secteurs. Nous propo­sons égale­ment l’ins­tau­ra­tion d’une 6e semaine de congés payés.

Le combat pour la RTT s’ins­crit dans la lutte pour un nouveau partage des richesses. Il faut construire le rapport de forces permet­tant d’im­po­ser le passage aux 32h sans réduc­tion de salaire, ce qui signi­fie une augmen­ta­tion de la part des salaires dans la valeur ajou­tée, au détri­ment des reve­nus du capi­tal. Afin de faci­li­ter cette tran­si­tion, des méca­nismes de péréqua­tion devront être mis en place, en opérant un prélè­ve­ment sur les entre­prises les plus profi­tables pour soute­nir les secteurs peu rentables mais inten­sifs en main d’œuvre.

La RTT s’ins­crit égale­ment dans le combat fémi­niste : en impo­sant un partage du temps de travail égali­taire, elle permet de faire recu­ler les temps partiels et de lutter contre la répar­ti­tion des rôles au sein du couple.

La RTT doit aussi se penser sur l’en­semble de la vie, ce qui implique de réduire l’âge légal de départ à la retraite. Il faut reve­nir sur les contre-réformes libé­rales qui ont allongé le temps de vie au travail et en parti­cu­lier obte­nir le retour aux 37,5 annui­tés de coti­sa­tion. Afin de lutter contre la discri­mi­na­tion des femmes au retour de congé mater­nité, il faudra aussi aligner le congé pater­nité sur le congé mater­nité, tout en le rendant obli­ga­toire.

Nous savons que la réduc­tion du temps de travail, si elle est mal orga­ni­sée, peut se traduire par une inten­si­fi­ca­tion forte du travail, la mise en œuvre de réor­ga­ni­sa­tions du travail répon­dant aux projets de capi­ta­listes, la sous-trai­tance d’ac­ti­vi­tés… La RTT et la créa­tion des emplois corres­pon­dants doivent donc s’opé­rer sous le contrôle des sala­riés, avec avis des Comi­tés d’en­tre­prise et des CHSCT, en tenant notam­ment compte de la péni­bi­lité plus forte de certains emplois.

Répondre aux besoins sociaux et écolo­giques

La RTT consti­tue une solu­tion effi­cace pour créer des emplois à niveau d’ac­ti­vité constant, dans la mesure où la contrainte écolo­gique empêche d’en­vi­sa­ger une augmen­ta­tion massive de la produc­tion maté­rielle, certains secteurs devant même décroître (soit pour des raisons écolo­giques, soit du fait de leur carac­tère nuisible, comme par exemple l’in­dus­trie de l’ar­me­ment ou la publi­cité).

De nombreux besoins sociaux restent cepen­dant insa­tis­faits, dans des secteurs tels que la santé, l’édu­ca­tion, la petite enfance, l’ac­com­pa­gne­ment des personnes âgées et dépen­dantes, la recherche scien­ti­fique, l’ani­ma­tion cultu­relle, la créa­tion artis­tique, la média­tion sociale, les services publics de proxi­mi­té… Il s’agit de secteurs à forte utilité sociale, à faible empreinte écolo­gique (ce qui permet d’en­vi­sa­ger leur expan­sion), mais à faible renta­bi­lité marchande immé­diate (ce qui explique leur sous-produc­tion par le secteur privé).

Il faut donc répondre à ces besoins par une créa­tion massive d’em­plois, à rebours des logiques d’aus­té­rité actuel­le­ment domi­nantes. L’ini­tia­tive ne peut en reve­nir qu’à l’État et aux collec­ti­vi­tés terri­to­riales, même si dans de nombreux cas il s’agira d’une délé­ga­tion à des struc­tures privées à but non lucra­tif.

Ce proces­sus permet­trait d’abou­tir à terme à la créa­tion d’un véri­table droit oppo­sable à l’em­ploi : tout chômeur qui le souhaite se verrait propo­ser un emploi dans un des secteurs mention­nés ci-dessus, à un salaire de base, et si néces­saire à l’is­sue d’une forma­tion quali­fiante.

Des sources de finan­ce­ment existent pour un tel projet : une partie des ressources provien­drait des écono­mies faites sur l’as­su­rance chômage ; une autre part vien­drait de l’abro­ga­tion du CICE (qui coûte 20 milliards d’eu­ros par an, soit l’équi­valent de plus d’un million d’em­plois au SMIC) et d’une réforme fiscale qui verrait augmen­ter la contri­bu­tion des plus aisés et des reve­nus du capi­tal ; un finan­ce­ment par endet­te­ment serait égale­ment envi­sa­geable si néces­saire : compte tenu des effets d’en­traî­ne­ment sur l’ac­ti­vité écono­mique et sur les rentrées fiscales (multi­pli­ca­teur keyné­sien élevé en situa­tion de sous-emploi), le ratio dette sur PIB pour­rait rester stable voire dimi­nuer ; enfin, on pour­rait mobi­li­ser une certaine dose de finan­ce­ment direct par la BCE (via un fonds euro­péen de déve­lop­pe­ment écono­mique, social et écolo­gique).

La tran­si­tion écolo­gique consti­tue égale­ment une oppor­tu­nité pour créer des emplois, même s’il y a débat sur l’am­pleur des créa­tions nettes qu’on peut en attendre.

Pour éviter un embal­le­ment clima­tique, des secteurs entiers à haute inten­sité carbone doivent en effet décroître : filières pétrole et char­bon, centrales ther­miques, trans­port routier et aérien… Des emplois seront égale­ment détruits au sein des autres filières indus­trielles, car certains procé­dés de produc­tion sont trop émet­teurs de gaz à effet de serre et doivent être aban­don­nés.

De même la sortie du nucléaire ou la recon­ver­sion des indus­tries d’ar­me­ment se tradui­ront par des suppres­sions d’em­plois.

À l’in­verse, d’autres secteurs seront amenés à croître : filière des éner­gies renou­ve­lables, réno­va­tion ther­mique des bâti­ments, trans­port ferro­viaire et fluvial, agri­cul­ture biolo­gique et paysan­ne…

Il n’existe pour l’heure pas de consen­sus sur le solde de créa­tions nettes d’em­plois à attendre de la tran­si­tion. Certaines études estiment que ce solde sera faible­ment posi­tif, et qu’il ne faut donc pas attendre de la tran­si­tion écolo­gique qu’elle permette de résoudre le problème du chômage de masse : il s’agi­rait plus d’une trans­for­ma­tion quali­ta­tive des emplois que d’une augmen­ta­tion de leur nombre. D’autres sont plus opti­mistes, et estiment que les créa­tions peuvent être massives (les syndi­cats anglais ont par exemple lancé une campagne inti­tu­lée « un million d’em­plois pour le climat »), notam­ment parce que les nouveaux secteurs en crois­sance seraient moins inten­sifs en capi­tal que ceux qui doivent être réduits.

Quoi qu’il en soit, cette tran­si­tion doit être enga­gée très rapi­de­ment. Elle entraî­nera une trans­for­ma­tion impor­tante des méthodes de produc­tion et de la nature de nombreux emplois. Mais il n’est pas possible d’at­tendre du secteur privé qu’il four­nisse l’im­pul­sion néces­saire. Cette dernière doit donc venir de la collec­ti­vité publique, par la mise en place d’un cadre juri­dique contrai­gnant, le finan­ce­ment des inves­tis­se­ments indis­pen­sables et égale­ment par la créa­tion directe de certains emplois, dans le cadre du programme évoqué ci-dessus. En parti­cu­lier, un plan de recon­ver­sion profes­sion­nelle devra être mis en place prio­ri­tai­re­ment pour les sala­riés des secteurs à haute inten­sité carbone qui souhai­te­raient se recon­ver­tir dans les secteurs en expan­sion du fait de la tran­si­tion.

Mettre fin aux logiques finan­cières

À l’ère de la mondia­li­sa­tion libé­rale, les logiques finan­cières ont atteint un tel degré de préémi­nence qu’elles en sont deve­nues destruc­trices pour l’ap­pa­reil produc­tif. L’élé­va­tion de la norme de rende­ment finan­cier (les fameux 15 % de retour sur fonds propres) – autre­ment dit l’aug­men­ta­tion du coût du capi­tal – pèse sur l’in­ves­tis­se­ment produc­tif. Des sites de produc­tion rentables mais n’at­tei­gnant pas la norme exigée sont fermés, condui­sant à des licen­cie­ments dits « bour­siers ». Des projets insuf­fi­sam­ment rentables ne trouvent pas de finan­ce­ment et ne sont donc jamais réali­sés, indé­pen­dam­ment de leur utilité sociale ou écolo­gique. Cette logique délé­tère s’ap­plique non seule­ment aux grandes entre­prises qui se financent sur les marchés, mais aussi aux PME via les canaux de sous-trai­tance. D’une certaine façon, le capi­ta­lisme finan­cia­risé cherche le secret du profit sans accu­mu­la­tion de capi­tal produc­tif, ce qui est bien entendu profon­dé­ment contra­dic­toire et conduit à un régime dépres­sion­naire, avec un coût impor­tant en terme d’em­plois.

En outre, le système finan­cier, hyper­tro­phié et déré­gulé, consti­tue aujourd’­hui une menace perma­nente pour l’éco­no­mie réelle : la dernière crise finan­cière de 2007–2008 a eu un coût écono­mique et social consi­dé­rable et conti­nue d’avoir des réper­cus­sions encore aujourd’­hui, tandis que le prochain choc finan­cier est déjà en gesta­tion.

Il faut donc sortir des logiques finan­cières de court terme et des exigences de renta­bi­lité exces­sive. Cela peut passer par l’in­ter­dic­tion faite aux entre­prises de rache­ter leurs propres actions, ou l’ins­tau­ra­tion d’un délai mini­mal avant qu’un action­naire signi­fi­ca­tif ne puisse revendre sa parti­ci­pa­tion dans l’en­tre­prise (ceci afin de favo­ri­ser des stra­té­gies de long terme). Une autre mesure pour­rait être la mise en place d’un niveau de renta­bi­lité action­na­riale maxi­mal (aussi connu sous le sigle SLAM, pour Share­hol­der Limi­ted Autho­ri­zed Margin) : au-delà d’un certain taux de profit (calculé sur les divi­dendes et les plus-values de cession), par exemple de l’ordre de 6 à 7 %, les reve­nus géné­rés seraient soumis à un prélè­ve­ment confis­ca­toire. Cette mesure permet­trait d’abais­ser la norme de renta­bi­lité en vigueur dans l’éco­no­mie, tout en auto­ri­sant néan­moins une certaine rému­né­ra­tion du risque entre­pre­neu­rial.

D’autres mesures de lutte contre la finan­cia­ri­sa­tion devront être mises en place (sépa­ra­tion des banques de dépôt et d’af­faire, taxe sur les tran­sac­tions finan­cières, refi­nan­ce­ment des banques à un taux diffé­ren­cié selon l’uti­lité sociale des finan­ce­ments sous-jacents) afin de dimi­nuer le risque d’une nouvelle crise finan­cière systé­mique.

Cepen­dant, notre ambi­tion n’est pas d’en reve­nir à un capi­ta­lisme défi­nan­cia­risé, comme celui qui a eu cours durant les trente glorieuses. La baisse de la part du capi­tal dans les reve­nus, consé­quence des poli­tiques que nous souhai­tons mettre en place, trans­for­mera en profon­deur le mode de produc­tion. En parti­cu­lier, du fait de la baisse des reve­nus du capi­tal, une plus grande socia­li­sa­tion de l’in­ves­tis­se­ment devra être orga­ni­sée, par le biais de proces­sus démo­cra­tiques à imagi­ner selon des critères d’uti­lité sociale et envi­ron­ne­men­tale, ce qui implique la maîtrise sociale du système bancaire et finan­cier.

Faire face à la « contrainte exté­rieure »

Dans le contexte d’une écono­mie mondia­li­sée au sein de laquelle les flux de marchan­dises et de capi­taux circulent libre­ment et où un degré impor­tant de spécia­li­sa­tion inter­na­tio­nale a été atteint, les poli­tiques macroé­co­no­miques que nous propo­sons pour lutter contre le chômage ne peuvent être pensées indé­pen­dam­ment de l’en­vi­ron­ne­ment inter­na­tio­nal et euro­péen. En parti­cu­lier, il est néces­saire d’an­ti­ci­per les éven­tuels déséqui­libres exté­rieurs qui pour­raient résul­ter de ces poli­tiques, afin d’évi­ter un échec tant écono­mique que poli­tique (c’est dans une certaine mesure ce qui s’est produit entre 1981 et 1983).

Le scéna­rio le plus favo­rable serait celui d’une coopé­ra­tion vertueuse à l’échelle euro­péenne. De par sa taille impor­tante et son ouver­ture commer­ciale limi­tée, l’Union Euro­péenne consti­tue un espace où il est possible de mettre en place des poli­tiques alter­na­tives au néoli­bé­ra­lisme sans que la contrainte exté­rieure ne devienne un obstacle. Il faudrait tout d’abord mettre fin à l’aus­té­rité géné­ra­li­sée, et la rempla­cer par une poli­tique de relance à l’échelle du conti­nent dans laquelle les pays du Nord joue­raient un rôle moteur. Les poli­tiques néo-mercan­ti­listes de désin­fla­tion compé­ti­tive au sein de la zone euro, ainsi que la course au moins-disant fiscal, devraient égale­ment être aban­don­nées. Les inves­tis­se­ment massifs néces­saires pour le déve­lop­pe­ment des services publics et la tran­si­tion écolo­gique pour­raient être finan­cés par la BCE. Il s’agi­rait donc d’une rupture avec les poli­tiques actuel­le­ment en vigueur, qui permet­trait de donner un nouvel élan à l’idée euro­péenne.

Quelle stra­té­gie poli­tique mettre en place pour parve­nir à une telle réorien­ta­tion ?

Il faut bien entendu conti­nuer de se battre aux côtés des mouve­ments sociaux et des partis de la gauche euro­péenne pour faire bascu­ler le rapport de force à l’échelle conti­nen­tale.

Mais, du fait de la désyn­chro­ni­sa­tion des rythmes poli­tiques en Europe et de la diver­gence des situa­tions écono­miques natio­nales, un gouver­ne­ment de rupture arri­vant au pouvoir en France pour­rait toute­fois se retrou­ver confronté à une oppo­si­tion forte au sein des insti­tu­tions euro­péennes.

Or, les mesures néces­saires contre le chômage s’ins­crivent dans une poli­tique globale contra­dic­toire avec celle qu’ont impo­sée les auto­ri­tés de l’Union euro­péenne. Dans le cadre actuel, la mise en place des mesures que nous propo­sons pour­rait conduire à une dégra­da­tion de la balance commer­ciale française à court terme, une hausse de l’en­det­te­ment des agents privés, ainsi que des fuites de capi­taux, avec le risque d’une crise simi­laire à celle vécue par les pays d’Eu­rope du sud. Les solu­tions tech­niques pour faire face à une telle situa­tion sont connues : mise en place de contrôles des capi­taux, limi­ta­tion des impor­ta­tions, réqui­si­tion de la Banque de France, voire intro­duc­tion d’une monnaie paral­lè­le… Ces mesures de rupture pour­raient s’en­vi­sa­ger dans le cadre d’une stra­té­gie de déso­béis­sance contrô­lée au sein des insti­tu­tions euro­péennes, qui vise­rait à ouvrir une crise et à construire un rapport de force. Une inflexion forte des poli­tiques euro­péennes dans un sens favo­rable à l’em­ploi pour­rait en résul­ter, mais il importe égale­ment de se prépa­rer à des scéna­rios de rupture qui reste­raient toujours possibles.

Car faute de prépa­ra­tion à des solu­tions alter­na­tives, on s’ex­pose par avance à la répé­ti­tion de ce qui s’est produit en Grèce avant l’été 2015 avec l’im­po­si­tion d’un nouveau mémo­ran­dum. La seule possi­bi­lité de résis­ter à pareil chan­tage et au refus de toute négo­cia­tion réelle de la part des insti­tu­tions euro­péennes (comme cela a été ample­ment montré alors) est d’af­fir­mer d’em­blée une volonté réelle de mettre en œuvre une poli­tique alter­na­tive. Cela passe néces­sai­re­ment par la prise de mesures unila­té­rales, y compris sur le plan moné­taire si néces­saire, en contra­dic­tion avec les règles de l’Union euro­péenne. Cela suppose de prépa­rer soigneu­se­ment un plan détaillé de mise en œuvre de ces mesures de déso­béis­sance, ne lais­sant pas prise au chan­tage des insti­tu­tions et des gouver­ne­ments euro­péens.

Un nouveau plein emploi est possible

Nous refu­sons donc les théo­ries sur la « fin du travail », selon lesquelles les nouvelles tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et la robo­ti­sa­tion conduisent inexo­ra­ble­ment à une remise en cause du statut sala­rial et à l’im­pos­si­bi­lité du plein emploi. Le sala­riat reste encore aujourd’­hui la forme domi­nante de l’em­ploi (avec une part de 90 %, soit 10 points de plus qu’en 1970), et demeure un point de repère essen­tiel dans les aspi­ra­tions indi­vi­duelles, les repré­sen­ta­tions collec­tives et les modes de régu­la­tion sociale. Le phéno­mène connu sous le terme d’ubé­ri­sa­tion ne consti­tue pas un dépas­se­ment du rapport sala­rial, mais plutôt un retour en arrière vers une forme d’ex­ploi­ta­tion plus violente, où le lien de subor­di­na­tion hiérar­chique est très fort et la protec­tion sociale au rabais. De plus, comme nous l’avons vu précé­dem­ment, les besoins sociaux et écolo­giques sont énormes, et la tech­no­lo­gie ne peut pas à elle seule y répondre : de nombreux emplois restent à créer.

Nous ne sommes pas non plus parti­sans de la créa­tion d’un revenu univer­sel. Bien que cette idée parte d’une inten­tion louable, elle revient en défi­ni­tive à accep­ter une société à deux vitesses dans laquelle les élu-e-s du marché auraient accès à un emploi bien rému­néré et à la recon­nais­sance sociale, tandis que les autres reste­raient en marge de la société avec un simple revenu de subsis­tance. Le capi­ta­lisme néoli­bé­ral s’ac­com­mo­dera d’ailleurs très bien de cette insti­tu­tion­na­li­sa­tion de l’ar­mée de réserve, puisqu’elle ne fait que géné­ra­li­ser la logique déjà exis­tante des minima sociaux (le filet de sécu­rité mini­mal étant d’ailleurs financé par la suppres­sion de toutes les pres­ta­tions sociales !). Et si d’autres propo­si­tions se présen­tant comme progres­sistes cherchent à se démarquer de cette version néoli­bé­rale du revenu univer­sel, elles restent défi­ni­ti­ve­ment hors sol et hors des rapports de force réels : aucune expli­ca­tion n’est par exemple donnée de la façon dont un revenu suffi­sam­ment élevé et non stig­ma­ti­sant serait financé.

Nous sommes évidem­ment aux côtés des travailleur-euse-s dans toutes leurs luttes pour s’op­po­ser aux licen­cie­ments ou pour en limi­ter au maxi­mum les effets sur leur vie. Pour cela, il s’agit d’abord de redé­fi­nir la notion de licen­cie­ment écono­mique, qui donne aujourd’­hui trop de marge de manœuvre au patro­nat, afin d’em­pê­cher les licen­cie­ments si l’en­tre­prise est rentable et en bonne santé finan­cière (utili­sa­tion des ratios de la Banque de France pour le mesu­rer), ou si elle a augmenté les divi­dendes aux action­naires lors du dernier exer­cice comp­table, ou encore si les licen­cie­ments indi­vi­duels corres­pondent, par exemple, à des motifs profes­sion­nels arbi­traires. Il s’agit donc d’em­pê­cher les licen­cie­ments écono­miques dans les entre­prises qui font des profits, plus préci­sé­ment les licen­cie­ments qui sont impo­sés aux sala­riés pour déga­ger un excé­dent brut d’ex­ploi­ta­tion supé­rieur et un partage de la valeur ajou­tée encore plus favo­rable aux action­naires.

Face au recon­ver­sions rendues néces­saires par la tran­si­tion écolo­gique ou les évolu­tions tech­no­lo­giques, il s’agit de sécu­ri­ser les sala­riés par la mise en œuvre d’une sécu­rité sociale profes­sion­nelle qui préser­vera la conti­nuité de leurs droits en situa­tion d’in­ter­rup­tion d’ac­ti­vité, quelle qu’en soit la cause. L’en­semble des sala­riés béné­fi­cie­raient ainsi du main­tien de leur rému­né­ra­tion, de leur protec­tion sociale et d’une forma­tion profes­sion­nelle leur garan­tis­sant de retrou­ver un emploi de niveau équi­valent à celui qui était le leur avant la perte de leur acti­vité. Un statut du travail sala­rié serait ainsi créé, et les droits y étant ados­sés seraient garan­tis collec­ti­ve­ment et oppo­sables à tout employeur.

À rebours des concep­tions qui abou­tissent à la rési­gna­tion face au chômage de masse, nous affir­mons donc que le plein emploi est un hori­zon à la fois souhai­table et possible. Car tout n’a pas été tenté contre le chômage : seules les recettes libé­rales ont échoué ! Des options alter­na­tives existent, nous l’avons vu, et elles permet­traient de créer les six millions d’em­plois manquant dans notre pays. Ces créa­tions doivent s’ac­com­pa­gner d’une amélio­ra­tion de la qualité de vie au travail et de la conquête de nouveaux droits, dans le cadre d’un statut du travail sala­rié. Notre projet est en défi­ni­tive de détruire la base maté­rielle des licen­cie­ments en assu­rant et en réali­sant pratique­ment le droit de toutes et tous à un emploi de qualité pendant sa vie active. Ce n’est certai­ne­ment pas plus utopique que de préco­ni­ser « l’in­ver­sion de la courbe du chômage » en multi­pliant les mesures qui ne peuvent que le géné­ra­li­ser !

La commis­sion écono­mie d’E!

1Voir M. Mara­runi, « L’em­ploi fémi­nin à l’ombre du chômage », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 115, décembre 1996.

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