La ville des Noirs
Rabat, 18 mars 2026, 5h00 du matin. Terrasse de l’hôtel Tour Hassan. Le café fume. Dehors, la ville dort encore. Sur l’écran de l’ordinateur, une vidéo. Mardi 17 mars, matinale RMC. Apolline de Malherbe face à Bally Bagayoko.
Il vient d’être élu maire de Saint-Denis. Dimanche soir. Premier tour. Victoire écrasante. Il devrait célébrer. Mais il est là, sur un plateau télé, face à une journaliste qui lui pose une question.
« Alors qu’un de mes confrères vous interrogeait sur la ville des rois, vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs, est-ce que ça compte pour vous ? »
Bagayoko ne cille pas. Son visage reste calme. Ses mains posées sur la table. Il répond.
« Ce n’est pas la ville des Noirs, c’est la ville donc des Rois, et du peuple vivant. »
Il vient de corriger une phrase qu’il n’a jamais dite.
(…)
Fanon savait.
Frantz Fanon. Fort-de-France, 1925. Psychiatre. Martiniquais. Noir. Il étudie à Lyon. Il écrit Peau noire, masques blancs. 1952. Il a vingt-sept ans.
Il y raconte une scène. Train. Lyon. Un enfant blanc le voit. L’enfant crie.
« Maman, regarde le nègre, j’ai peur ! »
Fanon écrit : « Je ne savais pas encore que j’étais devenu un objet. Je me découvrais objet au milieu d’autres objets. »
Le Blanc ne voit jamais le Noir. Il voit ce qu’il projette sur lui. La peur. Le désir. Le fantasme. La menace.
Apolline de Malherbe vient de faire exactement ça.
« La ville des Noirs. »
Remontons.
Dimanche 15 mars, minuit. LCI. Darius Rochebin interroge Bally Bagayoko. Victoire à Saint-Denis. Rochebin demande : comment définissez-vous votre ville ?
Bagayoko répond : « La ville des Rois et du peuple vivant. »
Saint-Denis. Basilique royale. Nécropole des rois de France. Et aujourd’hui : ouvriers, immigrés, enfants de la République. Rois morts et peuple vivant. Phrase historique. Poétique. Inclusive.
Mais dans le brouhaha du duplex, sur les réseaux sociaux, une autre phrase circule.
« La ville des Noirs. »
Gilbert Collard la relaie. Jean Messiha la relaie. Emmanuel de Villiers la relaie. L’extrême droite tient son scandale. « Bagayoko dit que Saint-Denis est la ville des Noirs. Communautarisme. Séparatisme. »
La fake news tourne. Lundi. Mardi matin.
Et mardi matin, Apolline de Malherbe reçoit Bagayoko dans sa matinale.
Elle ne vérifie pas. Elle ne réécoute pas la vidéo originale. Elle pose la question.
« Vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs. »
Elle vient de transformer une fake news d’extrême droite en question légitime sur un plateau de télévision nationale.
« On me fixe, dans le sens où l’on prépare un colorant. On me fixe, dans le sens où, quand les phénomènes commencent, on répand le fixateur. »
Le Noir n’a pas le droit de parler. Il a seulement le droit de confirmer ce qu’on projette sur lui.
Bagayoko dit : « La ville des Rois et du peuple vivant. »
Apolline entend : « La ville des Noirs. »
(…)
Bagayoko n’est pas maire parce qu’il a gagné les élections. Il est maire noir.
Il ne parle pas de sa ville. Il parle en tant que Noir.
Tout ce qu’il dit est filtré par ce prisme.
Il dit : « Rois. »
On entend : « Noirs. »
Il dit : « Peuple vivant. »
On entend : « Communautarisme.
Et Apolline de Malherbe, journaliste formée, expérimentée, reproduit cette mécanique sans même s’en rendre compte.
Elle pose la question. Bagayoko corrige. Posément.
« Ce n’est pas la ville des Noirs, c’est la ville donc des Rois, et du peuple vivant. »
Il ne s’énerve pas. Il ne dénonce pas. Il remet les mots à leur place.
Comme s’il savait déjà. Comme s’il avait l’habitude.
(…)
Il a vu le chagrin.
Pas le chagrin psychologique. Le chagrin comme catégorie politique.
Le chagrin de ceux qui doivent sans cesse remettre les mots à leur place. De ceux dont les phrases sont déformées avant même d’être entendues. De ceux qui demandent à être reconnus pour ce qu’ils disent vraiment, et à qui on refuse cette reconnaissance.
Apolline s’excuse quelques heures plus tard. Sur X.
« Dans le brouhaha du duplex j’avais mal entendu ses propos dimanche soir minuit, et j’en suis désolée. Ses mots exacts étaient “ville des rois et du peuple vivant”. »
Excuses acceptées. Incident clos.
Sauf que non.
La vidéo du duplex avec Rochebin est en ligne depuis dimanche soir. On entend clairement « Rois ». Pas de brouhaha. Pas d’ambiguïté. Il suffit de trente secondes pour vérifier.
Apolline n’a pas « mal entendu ». Elle a écouté Collard. Elle a écouté Messiha. Et quand elle a reçu Bagayoko, elle avait déjà entendu « la ville des Noirs » avant même qu’il ouvre la bouche.
Pourquoi n’a-t-elle pas vérifié ?
Parce que ça lui semblait plausible. Un maire noir, LFI, Saint-Denis.
Évidemment qu’il dit « la ville des Noirs ». Qu’est-ce qu’il dirait d’autre ?
« Le Noir n’a pas de résistance ontologique aux yeux du Blanc. »
Bagayoko dit « Rois ». Apolline entend « Noirs ».
Bagayoko parle d’histoire. Apolline entend de la race.
Bagayoko parle de peuple vivant. Apolline entend du communautarisme.
Et maintenant, combien de gens croient que Bally Bagayoko a dit « la ville des Noirs » ?
Combien de gens ont cette phrase gravée dans leur mémoire, associée à son visage, à son nom, à sa ville ?
Apolline s’est excusée. Mais combien ont vu l’excuse ? Combien ont vu la question ?
La fake news ne meurt jamais. Elle circule. Elle mute. Elle laisse des traces.
Et Apolline de Malherbe lui a donné une légitimité qu’aucun tweet de Collard ne lui aurait jamais donnée.
Parce qu’elle l’a posée comme question. Pas comme rumeur. Comme fait à vérifier.
« Vous disiez que c’est aussi la ville des Noirs, est-ce que ça compte pour vous ? »
La question elle-même était déjà une violence.
Fanon l’explique :
« Je suis l’esclave non de l’idée que les autres ont de moi, mais de mon apparaître. J’arrive lentement dans le monde, habitué à ne plus apparaître. Je demande qu’on me considère à partir de mon Désir. »
Bagayoko désire parler de sa ville. De son histoire. De ses Rois. De son peuple vivant.
Apolline lui demande de se justifier d’avoir dit « la ville des Noirs ».
Il n’a pas dit ça. Mais il doit quand même se justifier.
C’est ça, le chagrin politique.
(…)
Le chagrin de demander la reconnaissance et de se la voir refuser. De parler et d’entendre ses propres mots déformés. De ne jamais être un sujet, toujours un écran de projection.
Ce n’est pas psychologique. C’est politique. Parce que ce chagrin dit quelque chose sur qui a droit à la parole. Qui a droit d’être entendu.
Bagayoko a porté ce chagrin. Sur le plateau. Devant des centaines de milliers de téléspectateurs.
« La ville des Rois et du peuple vivant. »
Phrase magnifique. Phrase vraie.
Mais combien l’ont vraiment entendue ?
(…) Dans la ville où Bagayoko devra être maire. Dans la ville où ce chagrin circule, invisible, porté par ceux qu’on n’entend jamais vraiment.
Fanon est mort en 1961. À trente-six ans. Leucémie. Il n’a jamais vu l’Algérie indépendante.
Mais il a vu ce chagrin.
Bagayoko le porte en 2026. Sur un plateau télé.
Et moi, je le porte avec moi. Dans l’avion. Vers Paris.
Le chagrin collectif de ceux qui demandent juste à être entendus pour ce qu’ils disent.
Et à qui on répond : « Non. Nous savons mieux que vous ce que vous avez dit.
