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A l’uni­ver­sité, en faisant payer les riches, on va écar­ter les pauvres, 

La nouvelle poli­tique du gouver­ne­ment va accroître les inéga­li­tés entre les étudiants étran­gers, avant de toucher les étudiants français, estiment le socio­logue Eric Fassin et le philo­sophe Bertrand Guillarme

Le premier ministre a annoncé, lundi 19 novembre, une  » stra­té­gie d’at­trac­ti­vité pour les étudiants inter­na­tio­naux « . A première vue, on ne peut que s’en réjouir : l’en­sei­gne­ment supé­rieur, en France comme ailleurs, doit faire le pari de l’ou­ver­ture inter­na­tio­nale. La France n’est-elle pas le quatrième pays du monde pour l’ac­cueil d’étu­diants étran­gers, et leur nombre ne va-t-il pas crois­sant(+ 4,5 % en 2017–2018 et + 4,6 % l’an­née précé­dente)?

S’il y a bien un problème aujourd’­hui, c’est que la poli­tique d’im­mi­gra­tion de la France a un effet répul­sif : les obstacles, les tracas­se­ries et les humi­lia­tions finissent par décou­ra­ger nombre d’étu­diantes et d’étu­diants étran­gers. Ne vont-ils pas se tour­ner vers d’autres pays, plus accueillants, en Europe ou en Amérique du Nord?

Toute­fois, pour le premier ministre, l’at­trac­ti­vité passe surtout, non sans para­doxe, par une augmen­ta­tion massive des frais d’ins­crip­tion pour les étran­gers extracom­mu­nau­taires : ils seront multi­pliés par 10 au moins (selon le niveau, de 170 euros à 380 euros, on passe à 2 770 euros ou 3 770 euros par an). On comprend dès lors qu’il s’agit d’at­ti­rer non pas les étudiants en géné­ral, mais les plus riches, et d’écar­ter les plus pauvres.

Cette logique de classe se super­pose, dans le discours gouver­ne­men­tal, avec une géogra­phie qu’E­douard Philippe indique clai­re­ment :  » Les étudiants indiens, russes, chinois seront plus nombreux et devront l’être.  » Ainsi,  » la campagne de commu­ni­ca­tion ciblera davan­tage les pays émer­gents (Chine, Inde, Viet­nam, Indo­né­sie) et les pays non fran­co­phones d’Afrique subsa­ha­rienne « .

Or, parmi les 10 pays qui nous envoient le plus d’étu­diants, 6 sont en Afrique fran­co­phone, et 45 % des étudiants étran­gers sont afri­cains. Ce sont ceux-là que la France veut dissua­der : elle les consi­dère en effet comme des immi­grés. Ne sont-ils pas comp­ta­bi­li­sés dans les chiffres de l’im­mi­gra­tion?

Bref, pour atti­rer le monde entier, dans le monde orwel­lien du premier ministre, il faut commen­cer par repous­ser les anciennes colo­nies de la France. Certes, le gouver­ne­ment propose d’ac­croître le nombre de bourses pour les étran­gers : en plus des 6 000 accor­dées par des établis­se­ments, non plus 7 000, mais 15 000 par l’Etat. Mais c’est pour 324 000 étran­gers au total (dont 150 000 étudiants afri­cains). Les bour­siers reste­ront une infime mino­rité. La géné­ro­sité affi­chée ne compen­sera pas les effets de l’aug­men­ta­tion des frais d’ins­crip­tion.

Des héri­tiers du monde entier

On veut faire venir des héri­tiers du monde entier, et, à part quelques bour­siers, fermer la porte aux autres, venus d’Afrique fran­co­phone. La preuve? On incite ceux-ci à rester chez eux : en effet, on va  » offrir à la jeunesse de nos pays parte­naires la possi­bi­lité de suivre des forma­tions propo­sées par des établis­se­ments français sans avoir à quit­ter leur propre pays « . La poli­tique univer­si­taire est calquée sur la poli­tique d’im­mi­gra­tion : aider les migrants… à ne pas migrer!

Cette nouvelle géopo­li­tique univer­si­taire contri­buera inévi­ta­ble­ment à creu­ser les inéga­li­tés, non seule­ment entre étudiants étran­gers, mais aussi entre établis­se­ments français : les plus favo­ri­sés seront jugés plus attrac­tifs. Ils pour­ront donc accueillir les candi­dats les plus riches; tant qu’à payer cher, les étudiants étran­gers feront leur marché en se fondant sur une hiérar­chie univer­si­taire qu’ils contri­bue­ront de la sorte à renfor­cer.

D’ailleurs, c’est déjà ce qui se joue dans la course au clas­se­ment de Shan­ghaï, soit une féti­chi­sa­tion de l’ex­cel­lence confon­due avec des palma­rès… qui ne veulent pas dire grand-chose. C’est aussi la logique à l’oeuvre avec la mise en place de Parcour­sup, qui met les établis­se­ments en concur­rence. La croyance en une hiérar­chie produit des stra­té­gies qui finissent par lui donner davan­tage de réalité.

Enfin, l’aug­men­ta­tion des frais d’ins­crip­tion pour les étudiants étran­gers n’épar­gnera pas long­temps les étudiants français : la poli­tique d’im­mi­gra­tion choi­sie, appliquée à l’uni­ver­sité, aura servi de labo­ra­toire. Nos univer­si­tés sont de plus en plus étran­glées finan­ciè­re­ment : l’au­to­no­mie sans les moyens de l’au­to­no­mie les réduit à l’im­puis­sance. Demain, on nous propo­sera d’étendre ces frais d’ins­crip­tion aux Français. A défaut d’autres ressources, qui pourra encore protes­ter?

Le premier ministre en fait déjà une ques­tion de justice :  » Un étudiant étran­ger fortuné qui vient en France paye le même montant qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et payent des impôts en France depuis des années. C’est injuste.  » Etape suivante, c’est au nom de la justice qu’on fera payer les étudiants français aisés. Sans doute augmen­tera-t-on aussi le nombre de bourses, mais pareille­ment en propor­tion insuf­fi­sante pour compen­ser les effets d’ex­clu­sion des frais d’ins­crip­tion. Les moins riches se tour­ne­ront vers des univer­si­tés moins cotées, et donc moins chères, à moins de renon­cer aux études.

Procès d’in­ten­tion? Il suffit pour­tant de relire les «  MacronLeaks  » : dans un rapport pour la campagne d’Em­ma­nuel Macron, fin 2016, l’éco­no­miste Robert Gary-Bobo se montrait très clair :  » Il n’y a rien à espé­rer du budget de l’Etat qui soit à la hauteur des besoins (sauf de vaines promesses). (…) Il faut donc augmen­ter les droits d’ins­crip­tion.  » Et de préci­ser :  » Un étudiant coûte entre 8 000 et 15 000 euros par an. Cela donne l’ordre de gran­deur des droits vers lesquels on irait : entre 4 000 et 8 000 euros par an et par étudiant, avec un taux de subven­tion publique d’au moins 50 %.  » L’éco­no­miste Alain Tran­noy, avec lequel Robert Gary-Bobo défend cette logique, a enfoncé le clou dans une tribune publiée par Le Monde :  » De 3 000 à 5 000 euros par année d’études semble être un ordre de gran­deur admis­sible. « 

Or tous ces raison­ne­ments reposent sur un postu­lat, qui n’est jamais remis en cause : il n’y a rien à attendre de l’Etat. Pourquoi? En réalité, pour atti­rer les étudiants étran­gers, il convien­drait en premier lieu de ne plus les soumettre aux brimades admi­nis­tra­tives qu’ils subissent en tant qu’im­mi­grés; ensuite, il faudrait finan­cer les univer­si­tés françaises à hauteur de l’ef­fort consenti, par étudiant, dans d’autres pays, et non les condam­ner à la paupé­ri­sa­tion. Faire payer leur forma­tion par les étudiants, et non par l’Etat, c’est refu­ser d’in­ves­tir collec­ti­ve­ment dans l’ave­nir.

Une réflexion au sujet de « A l’uni­ver­sité, en faisant payer les riches, on va écar­ter les pauvres,  »

  1. pascal b dit :

    France 3:

    La présidence de l’université de Poitiers contre la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers

    Le Président de l’université de Poitiers et son équipe demandent au gouvernement de renoncer à la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers extra-communautaires. Au nom du service public de l’enseignement supérieur.

    Par Sophie Goux

    Le Premier ministre en a fait l’annonce le 21 novembre, les droits d’inscription pour les étudiants étrangers extra-communautaires vont augmenter de façon considérable.

    Un étudiant en Licence devra payer 2 770 euros sur chacune des 3 années au lieu de 170 euros actuellement. Pour les niveaux Master et Doctorat, les droits passeront de 243 euros à 3 770 euros par an.

    Le but affiché du gouvernement est de rendre les universités françaises plus attractives à l’étranger et de faire venir des étudiants plus fortunés.

    De très nombreuses voix se sont élevées contre cette mesure, expliquant par exemple qu’elle fermera la porte à des milliers d’étudiants du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne et qu’elle va à l’encontre de l’équité sociale.

    L’université de Poitiers demande au Premier ministre de renoncer

    La présidence de l’université de Poitiers s’est jointe à ces protestations par le biais d’un communiqué de presse.

    Yves Jean et ses vice-présidents dénoncent une mesure qui constitue « un obstacle majeur à la démocratisation et à l’internationalisation de l’accès à l’université. »  Ils déplorent également « une sélection par l’argent contraire aux valeurs humanistes portées par l’Université. »
    À Poitiers, il y avait en 2017, 4700 étudiants étrangers. 82% d’entre eux étaient extra-communautaires, venant principalement d’Afrique et d’Asie. La baisse du nombre d’étudiants étrangers à l’université pourrait mettre en péril certaines formations, certains masters notamment.

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