Quelques extraits de ces deux textes parus dans Regards. Regards est consultable en ligne.
18 février
La violence condamne la solution politique
par Pablo Pillaud-Vivien
Face à la tentation de l’affrontement, la gauche s’interroge: sommes-nous déjà dans le fascisme ou pouvons-nous encore construire une majorité ? De cette réponse dépend tout le reste : la stratégie politique et la pratique.
Onze personne ont été interpellés dans l’enquête sur la mort de Quentin Deranque. Parmi elles figure l’attaché parlementaire du député LFI Raphaël Arnault, cofondateur du collectif antifasciste La Jeune Garde. (…)
Mais l’événement est déjà politique. Il nous place face à une question que la gauche ne peut esquiver : que faisons-nous de la violence ?
Le dissensus qui commence à apparaître, à gauche notamment, découle d’une question centrale : dans quel moment et dans quel régime vivons-nous ? Si nous considérons que nous sommes déjà dans une société fasciste ou pré-fasciste, alors la violence peut être de l’autodéfense légitime. Elle devient un geste de survie. Si, en revanche, nous estimons qu’un horizon démocratique demeure possible et qu’une majorité sociale s’oppose toujours au fascisme et à sa forme moderne – le trumpisme –, alors la violence politique est non seulement condamnable, mais contre-productive.
Oui, notre société est violente. Les féminicides se succèdent. Les crimes racistes frappent. Les violences policières mutilent et tuent. Les inégalités écrasent. La pauvreté et la misère s’étendent aux enfants et aux personnes âgées. Un génocide se perpétue à Gaza sans que le monde ne réagisse. Face à cette très dure réalité, certains concluent que la réponse doit être à la hauteur du coup reçu. Œil pour œil. Force contre force.
(…)
L’extrême droite prospère, banalise ses mots, impose ses thèmes. Soit. Mais alors, si le fascisme a déjà gagné dans les faits et les esprits, si le cadre démocratique n’est plus qu’une façade, comment imaginer que la gauche – que ce soit autour de Jean-Luc Mélenchon ou d’un·e autre – puisse accéder au second tour d’une présidentielle et l’emporter ? Il y a là un paradoxe. Si nous pensons que tout est joué, que la démocratie est morte, alors la tentation de la violence trouve sa cohérence.
Les études d’opinion et notre réalité montrent que nos amis, nos voisins, nos collègues ne sont pas majoritairement devenus verts-de-gris. Des secteurs ont largement basculé ou baissé la garde. Pas la société tout entière. Si nous perdons, ce ne sera pas parce que l’histoire nous aurait trahis. Ce sera de notre faute, de notre incapacité à faire de la politique. À parler à celles et ceux qui ne sont pas déjà convaincus. À dépasser les cercles militants. À créer une dynamique majoritaire sur les bases de la gauche. La victoire ne se gagne pas par l’intimidation, mais se construit dans la durée, par l’organisation, le travail, l’implantation sociale. La colère ne peut être un programme.
La mort de Quentin Deranque est un drame. Les responsabilités individuelles seront établies. Mais l’enjeu collectif est autre : refuser que la gauche se laisse enfermer dans une spirale où la violence minerait sa crédibilité démocratique. La question n’est pas morale. Elle est stratégique. Voulons-nous témoigner ou voulons-nous gagner ?
Pablo Pillaud-Vivien
19 février
LFI : s’il faut périr…
par Catherine Tricot
À vouloir « faire bloc », coûte que coûte, sans jamais baisser les yeux ni se remettre en question, les insoumis ne jouent pas seulement leur survie : c’est l’affaiblissement de la gauche et l’existence d’une gauche radicale française qui est en jeu.
Depuis des mois, La France insoumise est sous le feu roulant des critiques. Elles sont souvent le fait de ses adversaires politiques de droite et d’extrême droite ; elles viennent aussi désormais, de façon plus forte, de la gauche. Ces critiques exercent une pression telle qu’elle conduit ses militants et ses sympathisants à faire bloc. C’est rarement quand « la citadelle est assiégée » que l’on prend le temps de se poser et de réfléchir. Il le faut pourtant, absolument.
Inutile de revenir en détail sur les polémiques qui ont secoué le mouvement dirigé par Jean-Luc Mélenchon. (…)
Mais là, devant l’ampleur des questions, les fragilités qu’elles provoquent, ces débats doivent être construits et conduits au-delà du cercle des très, très proches de Jean-Luc Mélenchon. Ce qui va advenir de LFI concerne davantage que LFI.
L’enjeu est ni plus ni moins que le maintien d’un courant de gauche radicale en France. Ce courant est suffisamment profondément ancré dans le pays pour penser qu’il ne disparaîtra pas. Après une éclipse de vingt ans, il a survécu à l’effondrement du PCF ; il renaîtra sous la forme de LFI. L’effacement de ce courant avait fragilisé la gauche tout entière. Aujourd’hui, impatient de revanche et au risque de perdre de nombreuses villes, François Hollande assène : « La relation avec LFI est rompue ». Il veut qu’une social-démocratie qui n’a rien compris de ses échecs récents redevienne la force première à gauche. Ce serait un drôle de paradoxe.
L’effacement de LFI est l’agenda explicite de la droite et du gouvernement. Au Figaro, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet lance : « Aujourd’hui, je dirais qu’il faut un ‘ni-ni’. Ni LFI, ni RN ». Maud Bregeon, la porte-parole du gouvernement, issue des LR, déclare : « On a tous une responsabilité quand on glisse un bulletin LFI dans l’urne ». Elle réclame qu’il n’y ait « plus jamais un député LFI à l’Assemblée nationale ». Cet objectif politique est homogène au projet de Jordan Bardella : construire un cordon sanitaire autour de LFI. Après avoir renversé le stigmate de l’antisémitisme, le RN prétend incarner désormais la République. Il le fait en déroulant des propositions toutes plus liberticides les unes que les autres (contrôle des manifestations, interdiction des débats politiques à l’université, etc.).
La campagne est d’ampleur, massive. LFI ne peut s’en tenir à la contre-attaque : « Pourquoi la police n’était pas là ? », « Pourquoi a-t-on si peu parlé des crimes de l’extrême droite ? ». Elle ne peut excuser ce qui est advenu par l’existence d’un guet-apens tendu par les petites frappes de l’extrême droite. Elle ne peut éluder l’écart insupportable entre les valeurs humanistes et ce que les vidéos ont montré de sauvagerie. LFI doit impérativement produire des actes forts, lisibles par tous, qui la sortent – et sortent la gauche – de cet opprobre. (…)
Et puisque LFI fête ses dix ans, revenir sur des questions fondamentales : ses rapports avec la gauche ; le fonctionnement démocratique du mouvement ; la relation entre les différents espaces de la société – syndicats, associations, médias… – qui ne peuvent de subordination ou d’absorption ; l’appréciation de la situation politique (sommes-nous dans un moment préfasciste ?). (…)
Le PCF est mort de n’avoir jamais écouté les critiques d’où qu’elles viennent de ses adversaires, de ses dissidents, de ses camarades de lutte, toutes récusées par l’accusation d’anti-communisme. On n’est pas obligé d’avoir la mémoire courte et on peut apprendre des bêtises de ses prédécesseurs. Que mille fleurs s’épanouissent et que les bouches s’ouvrent, selon votre goût.
Catherine Tricot
