20 février 2026

Regards. P Pillaud Vivien, C Tricot. Après la mort de Quen­tin D.

Quelques extraits de ces deux textes parus dans Regards. Regards est consul­table en ligne.

18 février

La violence condamne la solu­tion poli­tique

par Pablo Pillaud-Vivien

Face à la tenta­tion de l’af­fron­te­ment, la gauche s’in­ter­roge: sommes-nous déjà dans le fascisme ou pouvons-nous encore construire une majo­rité ? De cette réponse dépend tout le reste : la stra­té­gie poli­tique et la pratique.

Onze personne ont été inter­pel­lés dans l’enquête sur la mort de Quen­tin Deranque. Parmi elles figure l’at­ta­ché parle­men­taire du député LFI Raphaël Arnault, cofon­da­teur du collec­tif anti­fas­ciste La Jeune Garde. (…)

Mais l’évé­ne­ment est déjà poli­tique. Il nous place face à une ques­tion que la gauche ne peut esqui­ver : que faisons-nous de la violence ?

Le dissen­sus qui commence à appa­raître, à gauche notam­ment, découle d’une ques­tion centrale : dans quel moment et dans quel régime vivons-nous ? Si nous consi­dé­rons que nous sommes déjà dans une société fasciste ou pré-fasciste, alors la violence peut être de l’au­to­dé­fense légi­time. Elle devient un geste de survie. Si, en revanche, nous esti­mons qu’un hori­zon démo­cra­tique demeure possible et qu’une majo­rité sociale s’op­pose toujours au fascisme et à sa forme moderne – le trum­pisme –, alors la violence poli­tique est non seule­ment condam­nable, mais contre-produc­tive.

Oui, notre société est violente. Les fémi­ni­cides se succèdent. Les crimes racistes frappent. Les violences poli­cières mutilent et tuent. Les inéga­li­tés écrasent. La pauvreté et la misère s’étendent aux enfants et aux personnes âgées. Un géno­cide se perpé­tue à Gaza sans que le monde ne réagisse. Face à cette très dure réalité, certains concluent que la réponse doit être à la hauteur du coup reçu. Œil pour œil. Force contre force.

(…)

L’ex­trême droite pros­père, bana­lise ses mots, impose ses thèmes. Soit. Mais alors, si le fascisme a déjà gagné dans les faits et les esprits, si le cadre démo­cra­tique n’est plus qu’une façade, comment imagi­ner que la gauche – que ce soit autour de Jean-Luc Mélen­chon ou d’un·e autre – puisse accé­der au second tour d’une prési­den­tielle et l’em­por­ter ? Il y a là un para­doxe. Si nous pensons que tout est joué, que la démo­cra­tie est morte, alors la tenta­tion de la violence trouve sa cohé­rence.

Les études d’opi­nion et notre réalité montrent que nos amis, nos voisins, nos collègues ne sont pas majo­ri­tai­re­ment deve­nus verts-de-gris. Des secteurs ont large­ment basculé ou baissé la garde. Pas la société tout entière. Si nous perdons, ce ne sera pas parce que l’his­toire nous aurait trahis. Ce sera de notre faute, de notre inca­pa­cité à faire de la poli­tique. À parler à celles et ceux qui ne sont pas déjà convain­cus. À dépas­ser les cercles mili­tants. À créer une dyna­mique majo­ri­taire sur les bases de la gauche. La victoire ne se gagne pas par l’in­ti­mi­da­tion, mais se construit dans la durée, par l’or­ga­ni­sa­tion, le travail, l’im­plan­ta­tion sociale. La colère ne peut être un programme.

La mort de Quen­tin Deranque est un drame. Les respon­sa­bi­li­tés indi­vi­duelles seront établies. Mais l’enjeu collec­tif est autre : refu­ser que la gauche se laisse enfer­mer dans une spirale où la violence mine­rait sa crédi­bi­lité démo­cra­tique. La ques­tion n’est pas morale. Elle est stra­té­gique. Voulons-nous témoi­gner ou voulons-nous gagner ?

Pablo Pillaud-Vivien


 

19 février

LFI : s’il faut périr…

par Cathe­rine Tricot

À vouloir « faire bloc », coûte que coûte, sans jamais bais­ser les yeux ni se remettre en ques­tion, les insou­mis ne jouent pas seule­ment leur survie : c’est l’af­fai­blis­se­ment de la gauche et l’exis­tence d’une gauche radi­cale française qui est en jeu.

Depuis des mois, La France insou­mise est sous le feu roulant des critiques. Elles sont souvent le fait de ses adver­saires poli­tiques de droite et d’ex­trême droite ; elles viennent aussi désor­mais, de façon plus forte, de la gauche. Ces critiques exercent une pres­sion telle qu’elle conduit ses mili­tants et ses sympa­thi­sants à faire bloc. C’est rare­ment quand « la cita­delle est assié­gée » que l’on prend le temps de se poser et de réflé­chir. Il le faut pour­tant, abso­lu­ment.

Inutile de reve­nir en détail sur les polé­miques qui ont secoué le mouve­ment dirigé par Jean-Luc Mélen­chon. (…)

Mais là, devant l’am­pleur des ques­tions, les fragi­li­tés qu’elles provoquent, ces débats doivent être construits et conduits au-delà du cercle des très, très proches de Jean-Luc Mélen­chon. Ce qui va adve­nir de LFI concerne davan­tage que LFI.

L’enjeu est ni plus ni moins que le main­tien d’un courant de gauche radi­cale en France. Ce courant est suffi­sam­ment profon­dé­ment ancré dans le pays pour penser qu’il ne dispa­raî­tra pas. Après une éclipse de vingt ans, il a survécu à l’ef­fon­dre­ment du PCF ; il renaî­tra sous la forme de LFI. L’ef­fa­ce­ment de ce courant avait fragi­lisé la gauche tout entière. Aujourd’­hui, impa­tient de revanche et au risque de perdre de nombreuses villes, François Hollande assène : « La rela­tion avec LFI est rompue ». Il veut qu’une social-démo­cra­tie qui n’a rien compris de ses échecs récents rede­vienne la force première à gauche. Ce serait un drôle de para­doxe.

L’ef­fa­ce­ment de LFI est l’agenda expli­cite de la droite et du gouver­ne­ment. Au Figaro, la prési­dente de l’As­sem­blée natio­nale Yaël Braun-Pivet lance : « Aujourd’­hui, je dirais qu’il faut un ‘ni-ni’. Ni LFI, ni RN ». Maud Bregeon, la porte-parole du gouver­ne­ment, issue des LR, déclare : « On a tous une respon­sa­bi­lité quand on glisse un bulle­tin LFI dans l’urne ». Elle réclame qu’il n’y ait « plus jamais un député LFI à l’As­sem­blée natio­nale ». Cet objec­tif poli­tique est homo­gène au projet de Jordan Bardella : construire un cordon sani­taire autour de LFI. Après avoir renversé le stig­mate de l’an­ti­sé­mi­tisme, le RN prétend incar­ner désor­mais la Répu­blique. Il le fait en dérou­lant des propo­si­tions toutes plus liber­ti­cides les unes que les autres (contrôle des mani­fes­ta­tions, inter­dic­tion des débats poli­tiques à l’uni­ver­sité, etc.).

La campagne est d’am­pleur, massive. LFI ne peut s’en tenir à la contre-attaque : « Pourquoi la police n’était pas là ? », « Pourquoi a-t-on si peu parlé des crimes de l’ex­trême droite ? ». Elle ne peut excu­ser ce qui est advenu par l’exis­tence d’un guet-apens tendu par les petites frappes de l’ex­trême droite. Elle ne peut éluder l’écart insup­por­table entre les valeurs huma­nistes et ce que les vidéos ont montré de sauva­ge­rie. LFI doit impé­ra­ti­ve­ment produire des actes forts, lisibles par tous, qui la sortent – et sortent la gauche – de cet opprobre. (…)

Et puisque LFI fête ses dix ans, reve­nir sur des ques­tions fonda­men­tales : ses rapports avec la gauche ; le fonc­tion­ne­ment démo­cra­tique du mouve­ment ; la rela­tion entre les diffé­rents espaces de la société – syndi­cats, asso­cia­tions, médias… – qui ne peuvent de subor­di­na­tion ou d’ab­sorp­tion ; l’ap­pré­cia­tion de la situa­tion poli­tique (sommes-nous dans un moment préfas­ciste ?). (…)

Le PCF est mort de n’avoir jamais écouté les critiques d’où qu’elles viennent de ses adver­saires, de ses dissi­dents, de ses cama­rades de lutte, toutes récu­sées par l’ac­cu­sa­tion d’anti-commu­nisme. On n’est pas obligé d’avoir la mémoire courte et on peut apprendre des bêtises de ses prédé­ces­seurs. Que mille fleurs s’épa­nouissent et que les bouches s’ouvrent, selon votre goût.

Cathe­rine Tricot

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