28 février 2026

SAF. Tribune : 2026 année de la santé mentale : Faut-il enfer­mer pour soigner ?

Tribune : 2026 année de la santé mentale : Faut-il enfer­mer pour soigner ?

Tribune : 2026 année de la santé mentale : Faut-il enfer­mer pour soigner ?

Alors que le gouver­ne­ment a proclamé 2025 « année de la santé mentale » et a décidé de la prolon­ger en 2026, le ministre de la Justice propose de créer des établis­se­ments péni­ten­tiaires spéci­fique­ment desti­nés aux personnes incar­cé­rées souf­frant de troubles psychia­triques. Ce choix, parce qu’il inscrit la prise en charge dans un cadre carcé­ral, dans un contexte où la psychia­trie publique de droit commun est profon­dé­ment fragi­li­sée, place d’em­blée la souf­france psychique sous une logique de gestion du risque plutôt que dans celle du soin. Il ne s’agit pas ici de nier la souf­france des prisons françaises, ni de céder à la tenta­tion d’op­po­ser la sécu­rité aux soins. Il s’agit d’ex­pliquer pourquoi la propo­si­tion avan­cée consti­tue une entrave au prin­cipe du soin, mission essen­tielle d’Etat.

L’idée avan­cée paraît simple : regrou­per ces personnes dans un même lieu permet­trait de mieux les prendre en charge. Mais c’est préci­sé­ment cette inver­sion qui pose problème. Dès lors que le cadre est péni­ten­tiaire, la mala­die mentale est trai­tée comme un facteur de danger à orga­ni­ser plutôt que comme une souf­france à accom­pa­gner. C’est d’ailleurs une tension qui encombre chaque jour les soignants en milieu péni­ten­tiaire, dans les dispo­si­tifs de soins psychia­triques implan­tés dans les prisons, comme dans les 9 unités hospi­ta­lières spécia­le­ment aména­gées.

La simple phrase « avez-vous bien pris votre trai­te­ment ? » pronon­cée en prison dans un quoti­dien rythmé par l’en­fer­me­ment, les contrôles et les mesures d’ordre, risque systé­ma­tique­ment d’éloi­gner la personne déte­nue du soin en asso­ciant celui-ci à ces enjeux judi­ciaires, et de fragi­li­ser l’éta­blis­se­ment d’une confiance et d’une réelle alliance théra­peu­tique avec ses soignants qui visent bien avant tout l’apai­se­ment d’une souf­france person­nelle. Ce n’est pas un détail tech­nique, c’est un choix de société.

Cette logique n’a rien de nouveau. C’est un modèle d’un autre siècle qui confond la souf­france psychique avec une menace, le soin avec le contrôle, la sécu­rité avec l’en­fer­me­ment. Chaque fois que ce modèle a été appliqué, de la psychia­trie asilaire du XIXième siècle jusqu’à la méde­cine péni­ten­tiaire du XXe siècle, il n’a jamais produit de sécu­rité, seule­ment de la relé­ga­tion, de la violence et des trajec­toires sans issue marquées par une souf­france durable.

La France avait pour­tant tenté d’y mettre un terme. La loi de 1994 est née pour rompre avec l’in­di­gnité des anciennes pratiques : elle a affirmé que les personnes incar­cé­rées souf­frant de troubles psychia­triques devaient rele­ver du service public hospi­ta­lier, préci­sé­ment parce que la prison n’est pas une insti­tu­tion de soins. Cet équi­libre ne pouvait tenir qu’à une condi­tion : le déve­lop­pe­ment d’un dispo­si­tif de soins psychia­triques en milieu libre fort, acces­sible en amont et en aval de la déten­tion. Or les soins en milieu libre ont été, année après année, métho­dique­ment affai­blis. La psychia­trie publique est deve­nue l’ins­ti­tu­tion de beau­coup de recours, sommée de répa­rer pour une part les carences et les renon­ce­ments du social, de l’édu­ca­tif, de l’hé­ber­ge­ment… La crise actuelle ne se réduit donc pas à un manque de lits ou de soignants : elle révèle surtout une fragi­lité rendant la créa­ti­vité insti­tu­tion­nelle diffi­cile à soute­nir, en parti­cu­lier pour celles et ceux que les dispo­si­tifs exis­tants ne parviennent plus à panser.

En milieu contraint, en prison comme à l’hô­pi­tal pour des patients déte­nus, soigner devient rapi­de­ment lourd, complexe, parfois impos­sible. Dans ces contextes, le soin ne peut adve­nir qu’au prix d’une subver­sion des logiques sécu­ri­taires et gestion­naires, portée par le désir de soigner.

La santé mentale ne se joue pas seule­ment dans des dispo­si­tifs ou des murs. Elle se construit dans la capa­cité d’une société à accueillir la diffé­rence, la fragi­lité et la souf­france. Les familles, les proches et les aidants le disent avec constance : ce dont les personnes en grande souf­france psychique ont besoin, c’est de liens, de conti­nuité et de présence humaine.

La présence massive de personnes en grande souf­france psychique en déten­tion n’est pas une fata­lité : c’est le résul­tat de choix poli­tiques qui ont désarmé la psychia­trie publique. Ferme­tures de lits, pénu­rie de soignants, files d’at­tente, ruptures de suivi : face à cette faillite, l’État ne répare pas, il déplace le problème derrière les murs.

Ce n’est pas une querelle corpo­ra­tiste. C’est toute la psychia­trie française — univer­si­taires, socié­tés savantes, asso­cia­tions profes­sion­nelles, soignants, usagers et familles — qui se dresse contre cette dérive. Tous disent la même chose : trans­for­mer la prison en réponse à la souf­france psychique est une impasse clinique, éthique et poli­tique.

Décla­rer 2026 « année de la santé mentale » tout en orga­ni­sant l’en­fer­me­ment comme réponse centrale à la mala­die psychique n’est pas une contra­dic­tion mineure. C’est le symp­tôme d’un État qui renonce à soigner ce qu’il a laissé se dégra­der. Une société qui enferme ses malades pour pallier la pénu­rie de soins ne protège pas : elle abdique.

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