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Travail, emploi, syndi­ca­lisme et tran­si­tion

http://reflexions-echanges-insou­mis.org/travail-emploi-syndi­ca­lisme-et-tran­si­tion/
En voici de larges extraits. N’hé­si­tez pas à consul­ter la version complète sur ces sites cités.
Comment construire une alter­na­tive dès à présent à ce capi­ta­lisme destruc­teur de nos condi­tions de vie? Comment penser un déve­lop­pe­ment sobre et porteur d’autres valeurs sociales? Quels sont les enjeux poli­tiques? Quelle orien­ta­tion syndi­cale serait souhai­table? Et si un autre monde était possible à court terme, à la fois démo­cra­tique-réel­le­ment- et écoso­cia­liste?
PB, 5–11–2018

« La recon­nais­sance de la crise clima­tique, de son ampleur et de son accé­lé­ra­tion, et plus large­ment d’une crise écolo­gique multi­di­men­sion­nelle, est l’objet depuis plusieurs années d’un rela­tif consen­sus, dont l’ac­cord de Paris en décembre 2015 a porté la marque. Si l’Amé­rique de Donald Trump n’est jamais à l’abri d’une remise au goût du jour du climato-néga­tion­nisme, la ques­tion poli­tique majeure concerne désor­mais la nature des réponses à la crise écolo­gique. (…)La finance verte, les produits assu­ran­tiels touchant aux catas­trophes dites natu­relles dessinent désor­mais un nouvel âge du capi­ta­lisme quant à ses rapports à la nature et aux catas­trophes envi­ron­ne­men­tales2. Face à cette prise en charge, non dénuée de contra­dic­tions, de reculs, de freins, le mouve­ment ouvrier et la gauche dans son ensemble sont en retard. Entre des discours géné­raux et souvent perti­nents quant à la respon­sa­bi­lité du capi­ta­lisme et de son système éner­gé­tique, mais qui peinent à formu­ler des réponses sur ce qu’il est possible de faire dès main­te­nant, et les illu­sions d’une tran­si­tion éner­gé­tique qui fait l’im­passe sur les trans­for­ma­tions sociales struc­tu­relles néces­saires pour envi­sa­ger un avenir décar­boné, l’es­pace est vaste mais diffi­cile à combler. (…)

Or, la crise écolo­gique n’a pas que des dimen­sions envi­ron­ne­men­tales. Sa nature même inter­roge ses fonde­ments et ses consé­quences sociales. La destruc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment consti­tue désor­mais un ampli­fi­ca­teur majeur de la crise sociale. Elle pèse sur les systèmes de santé, d’au­tant plus que ceux-ci sont partout mis à mal par les poli­tiques d’aus­té­rité. La pollu­tion atmo­sphé­rique entraîne ainsi chaque année près de 3 millions de décès préma­tu­rés dans le monde. Les parti­cules fines sont respon­sables de 6 % des décès par cancer du poumon. Dans l’Union euro­péenne, la pollu­tion de l’air est le prin­ci­pal risque sani­taire dû à l’en­vi­ron­ne­ment, son coût pour les systèmes de santé étant estimé entre 330 et 940 milliards d’eu­ros par an. Par ailleurs, de même qu’il est au centre de la destruc­tion envi­ron­ne­men­tale, le chan­ge­ment clima­tique est au centre des impacts sociaux de celle-ci. De nombreux exemples, y compris dans les pays dits « déve­lop­pés », montrent qu’il exacerbe les inéga­li­tés sociales, de classe, de genre, de race. Les phéno­mènes météo­ro­lo­giques extrêmes (inon­da­tions, séche­resses, vagues de chaleur, cyclones, etc.) désta­bi­lisent les condi­tions d’exis­tence des peuples, contri­buent à ruiner la petite paysan­ne­rie, accé­lèrent la concen­tra­tion de la propriété foncière et favo­risent l’ap­pro­pria­tion privée des lieux et des ressources, dégra­dant les condi­tions de vie des couches les plus pauvres de la société.

À côté de ces phéno­mènes, la crise sociale s’ac­cen­tue dans la plupart des pays, avec comme corol­laire la perma­nence d’un chômage de masse dans de nombreuses régions du globe.

Comment envi­sa­ger dès lors une réponse conjointe aux problèmes clima­tiques et donc éner­gé­tiques (avec comme objec­tif de lais­ser 80 % des éner­gies fossiles non exploi­tées dans le sol), et aux ques­tions de l’em­ploi et de la préca­rité (le chômage touche en France envi­ron 6 millions de personnes, soit plus de 16 % de la popu­la­tion en âge de travailler) ? Ques­tions cruciales dont le syndi­ca­lisme doit s’em­pa­rer pour se renou­ve­ler et répondre aux défis contem­po­rains, en envi­sa­geant des réponses sociales, écolo­gistes et démo­cra­tiques sur plusieurs plans, à court et moyen termes, dans une pers­pec­tive de tran­si­tion dont les dimen­sions envi­ron­ne­men­tales, éner­gé­tiques, sociales et poli­tiques ne sauraient être disso­ciées. Le capi­ta­lisme contem­po­rain n’offre aucune solu­tion aux problèmes de climat et d’em­ploi, d’où la néces­sité de penser une tran­si­tion vers d’autres formes d’or­ga­ni­sa­tion de la société. Si cet hori­zon et les moyens d’y parve­nir demeurent obscurs, certains prin­cipes pour envi­sa­ger une telle tran­si­tion peuvent être rappe­lés, en s’ap­puyant notam­ment sur certaines propo­si­tions d’ATTAC, que nous rappe­lons briè­ve­ment ici5 :

° Pas d’illu­sion face aux discours tran­si­tion­nels

L’idée qu’his­to­rique­ment des modèles éner­gé­tiques se substi­tue­raient les uns aux autres, de façon harmo­nieuse et sans conflit, est illu­soire. Autre­ment dit, attendre qu’aux éner­gies fossiles succèdent un déve­lop­pe­ment puis un rempla­ce­ment par les éner­gies renou­ve­lables, sous prétexte que celles-ci devien­draient moins coûteuses, tandis que l’ex­trac­tion des fossiles se renché­rit, c’est faire fi de ce que repré­sente le secteur des fossiles dans l’éco­no­mie mondiale et ses stra­té­gies actuelles.(…)

° L’ap­pel à la sobriété éner­gé­tique doit se traduire par un mora­toire inter­na­tio­nal sur toute nouvelle explo­ra­tion d’hy­dro­car­bures, afin de permettre une révi­sion complète des poli­tiques éner­gé­tiques actuelles. (…)

° Pas de solu­tion techno-scien­ti­fique

L’at­tente de solu­tions techno-scien­ti­fiques qui vien­draient appor­ter une solu­tion aux émis­sions massives de gaz à effet de serre n’est qu’une illu­sion supplé­men­taire qui entre­tient le mythe selon lequel on pour­rait trou­ver des solu­tions sans toucher aux consom­ma­tions actuelles. Or, c’est bien à ces consom­ma­tions qu’il faut s’at­taquer, sans attendre de miracle tech­no­lo­gique. Cela situe alors le débat éner­gé­tique non pas au niveau des experts et des tech­ni­ciens mais comme un débat poli­tique quant à nos choix de société.

° Défi­nan­cia­ri­ser et démar­chan­di­ser l’éner­gie

Outre la néces­sité d’em­pê­cher la main­mise des marchés finan­ciers sur le secteur éner­gé­tique, l’idée d’une démar­chan­di­sa­tion de l’éner­gie en vue d’en faire un bien commun pose une série de ques­tions. D’une part, la ques­tion de l’éga­lité d’ac­cès à l’éner­gie doit être repen­sée non pas à partir d’un droit indi­vi­duel mais d’abord en mettant l’ac­cent sur les services éner­gé­tiques prio­ri­taires à mettre en œuvre au sein des diffé­rents terri­toires pour l’en­semble des popu­la­tions concer­nées. (…)En fili­grane, est posée la néces­saire remise en ques­tion de la propriété privée par les grands groupes pour un secteur aussi déci­sif que celui de l’éner­gie, et donc les formes d’ap­pro­pria­tion et de coor­di­na­tion d’une poli­tique ambi­tieuse de tran­si­tion éner­gé­tique. Quels équi­libres entre diffé­rentes échelles de terri­toires, entre des instances étatiques, régio­nales ou euro­péennes ? Quelles arti­cu­la­tions entre initia­tives publiques et initia­tives privées, sous forme asso­cia­tive ou coopé­ra­tive par exemple ? Quelle fonc­tion d’orien­ta­tion des choix produc­tifs de la puis­sance publique, notam­ment en vue d’une plani­fi­ca­tion démo­cra­tique de la poli­tique éner­gé­tique ? (…)Comment assu­mer la néces­sité de destruc­tion d’em­plois dans certains secteurs indus­triels, quelle garan­tie donner aux sala­riés pour qu’ils prennent leur place dans cette tran­si­tion ?

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On le voit, loin de se limi­ter à un chan­ge­ment de ressources éner­gé­tiques ou de tech­niques, la tran­si­tion éner­gé­tique néces­site un chan­ge­ment plus géné­ral de l’or­ga­ni­sa­tion des socié­tés. (…)En France, une telle coali­tion, inti­tu­lée

« Un million d’em­plois pour le climat »6, a été lancée après la COP21.

Elle défend les sept prin­cipes suivants :

1) Créer 250 000 emplois à finan­ce­ment essen­tiel­le­ment public, de bonne qualité et de bons statuts (temps plein, longue durée), label­li­sés « tran­si­tion écolo­gique ». Il s’agit de postes dans des acti­vi­tés essen­tielles pour la tran­si­tion écolo­gique (comme les filières locales de répa­ra­tion) dont la renta­bi­lité pure­ment écono­mique n’est pas assu­rée à court terme.

2) Créer 100 000 emplois « tran­si­tion écolo­gique » dans le service public. Le besoin d’agents de la Fonc­tion publique à l’échelle natio­nale et locale pour la mise en œuvre des poli­tiques de la tran­si­tion écolo­gique juste est essen­tiel.

3) Inves­tir dans les secteurs privés de la tran­si­tion écolo­gique pour créer 650 000 emplois. Il s’agit de réorien­ter l’argent investi dans les secteurs polluants vers les acti­vi­tés de la tran­si­tion écolo­gique et renfor­cer ces flux finan­ciers.

4) Résoudre l’op­po­si­tion entre protec­tion du climat et perte d’em­plois dans les secteurs fragi­li­sés par une recon­ver­sion qui doit être anti­ci­pée et terri­to­ria­li­sée et une offre de forma­tion adap­tée. Pour réus­sir une tran­si­tion écolo­gique juste il faut résoudre l’équa­tion entre emplois détruits et créés. L’objec­tif doit être « zéro chômeur/chômeuse écolo­gique ».

5) Assu­rer la qualité et la protec­tion sociale des emplois de la tran­si­tion écolo­gique juste. Les emplois de la tran­si­tion écolo­gique doivent assu­rer un revenu et des condi­tions de travail décents et être inscrits dans un cadre d’ac­ti­vité pérenne.

6) Lancer des chan­ge­ments struc­tu­rels pour adap­ter les emplois au cadre de la tran­si­tion écolo­gique. Pour anti­ci­per des chan­ge­ments struc­tu­rels écono­miques, sociaux, numé­riques et écolo­giques il est néces­saire de lancer des expé­ri­men­ta­tions qui visent à déve­lop­per de nouvelles formes d’em­plois de qualité et de rému­né­ra­tion décente.

7) Condi­tion­ner les dispo­si­tifs de soutien au secteur privé à la créa­tion d’em­plois de qualité en parti­cu­lier dans des secteurs de la tran­si­tion écolo­gique. Pour accé­lé­rer la trans­for­ma­tion des modes de produc­tion et des orien­ta­tions stra­té­giques des entre­prises il faut que les dispo­si­tifs d’aide soient en phase avec les prin­cipes de la tran­si­tion écolo­gique juste et liés à des critères précis en termes d’em­plois créés et d’amé­lio­ra­tion envi­ron­ne­men­tale.

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Le premier enjeu de cette campagne est d’avoir une approche quan­ti­ta­tive de la tran­si­tion (…)rendre palpable une possible tran­si­tion et donner des ordres de gran­deur des créa­tions d’em­plois.

Le deuxième enjeu d’une telle pers­pec­tive est d’en fixer les coûts et surtout de défi­nir qui paye. Plusieurs propo­si­tions existent en la matière, mais une évalua­tion établie lors d’un rapport récent chiffre à 200 milliards l’argent public confisqué annuel­le­ment7. Plusieurs mesures sont ainsi propo­sées pour finan­cer la tran­si­tion : une lutte effi­cace contre l’éva­sion fiscale (80 milliards d’eu­ros) ; une taxa­tion de l’en­semble des tran­sac­tions finan­cières (36 milliards d’eu­ros) ; des réformes fiscales visant une plus juste distri­bu­tion des reve­nus et des richesses (20 milliards d’eu­ros) ; la suppres­sion des niches fiscales les plus injustes et inef­fi­caces (15 milliards d’eu­ros, hors Pacte de respon­sa­bi­lité et CICE) ; parmi ces niches, en parti­cu­lier la suppres­sion du Pacte de respon­sa­bi­lité et du CICE (40 milliards d’eu­ros) ; la suppres­sion des subven­tions directes et indi­rectes aux éner­gies fossiles (10 milliards d’eu­ros). Une autre source impor­tante d’argent public est possible par la remise en cause des grands projets inutiles et impo­sés, qui sont le plus souvent des aber­ra­tions écolo­giques, réali­sés dans le cadre de parte­na­riats public-privé et qui repré­sentent des dépenses incon­si­dé­rées pour l’État sous forme de rede­vances payées à de grandes multi­na­tio­nales, comme Vinci.

Le troi­sième enjeu est de sortir d’une approche tech­ni­ciste et stric­te­ment comp­table de la tran­si­tion et de la créa­tion d’em­plois, (…)  Il s’agit dès lors de penser ensemble diffé­rentes dimen­sions tout en se proje­tant dans l’ima­gi­naire d’une autre société. Le travail dans une société à bas carbone néces­site une approche fondée sur des satis­fac­tions moins maté­rielles, un inves­tis­se­ment moindre dans le travail, une réduc­tion du temps de travail qui soit à la fois un moyen de créa­tion d’em­plois et une façon d’envi­sa­ger diffé­rem­ment la vie sociale. Autre­ment dit une voie pour libé­rer le travail et se libé­rer du travail8. Les trans­for­ma­tions de l’ap­pa­reil produc­tif et éner­gé­tique inhé­rentes à l’im­pé­ra­tif de tran­si­tion doivent néces­sai­re­ment impliquer droit à l’em­ploi, droit à la santé et au droit au temps libre de tous et toutes9, en inté­grant les exigences démo­cra­tiques au sein même de l’or­ga­ni­sa­tion du travail.

Le quatrième enjeu est celui de la tran­si­tion même des sala­riés et des emplois, en cas de destruc­tions d’em­plois. Au cours des années 2000, la plupart des orga­ni­sa­tions syndi­cales ont formulé des propo­si­tions en matière de sécu­ri­sa­tion des parcours profes­sion­nels ou d’une sécu­rité sociale profes­sion­nelle. Plus rares cepen­dant ont été celles dont les propo­si­tions s’ar­ti­cu­laient à des objec­tifs de tran­si­tion et de trans­for­ma­tion de l’ap­pa­reil produc­tif. (…)Si des diffé­rences impor­tantes existent entre ces posi­tions, elles partagent le plus souvent une approche défen­sive, face à des restruc­tu­ra­tions indus­trielles et des muta­tions de l’em­ploi qui échappent à tout contrôle des sala­riés et des popu­la­tions. Inscrire la sécu­rité sociale profes­sion­nelle, ou un nouveau statut du sala­rié, dans une pers­pec­tive de tran­si­tion écolo­gique, permet en revanche de partir d’une défi­ni­tion poli­tique des besoins de produc­tion, d’em­plois, de forma­tions, de destruc­tion et de créa­tion d’em­plois, pour répondre aux besoins sociaux et envi­ron­ne­men­taux. La garan­tie de reclas­se­ment collec­tif des travailleurs dans les cas de suppres­sions d’em­plois inévi­tables, avec un finan­ce­ment mutua­lisé de fonds de branche et d’un fonds inter­pro­fes­sion­nel abondé par des coti­sa­tions patro­nales, permet de penser les moda­li­tés sociales des recon­ver­sions écolo­giques, et peut égale­ment recon­fi­gu­rer les luttes contre les licen­cie­ments. Celles-ci se réduisent bien souvent à deman­der de meilleures indem­ni­tés ou des possi­bi­li­tés de reclas­se­ment, alors que la pers­pec­tive d’un emploi utile, d’un revenu assuré pour la période de tran­si­tion et de forma­tion, le main­tien d’un statut peuvent offrir d’autres pers­pec­tives aux sala­riés. Surtout, la dimen­sion collec­tive de ces reven­di­ca­tions, l’ap­pui sur des collec­tifs de travail déjà consti­tués, doit permettre de sortir des voies de sauve­tage indi­vi­duelle et de mise en concur­rence des travailleurs dans les périodes de tension sur le marché du travail.

Tous ces éléments doivent être partie prenante des propo­si­tions concer­nant la recon­ver­sion d’une partie du tissu indus­triel. Si en matière de produc­tion éner­gé­tique, on voit l’am­pleur de la tâche pour envi­sa­ger la fin du nucléaire et des éner­gies fossiles pour une géné­ra­li­sa­tion des renou­ve­lables, d’autres secteurs sont égale­ment forte­ment concer­nés, comme par exemple l’in­dus­trie auto­mo­bile, un des symboles du capi­ta­lisme clima­ti­cide. Recon­ver­tir cette indus­trie néces­site de l’en­vi­sa­ger d’une part vis-à-vis d’une poli­tique d’en­semble des trans­ports et de la mobi­lité, d’autre part avec les garan­ties pour les sala­riés évoquées plus haut. Il s’agit de propo­ser des formes de socia­li­sa­tion de cette indus­trie qui permette une recon­ver­sion écolo­gique basée sur le trans­fert des savoirs et des compé­tences vers d’autres types de produc­tion (éoliennes, véhi­cules de trans­ports collec­tifs…). (…)

Le dernier enjeu que nous mention­ne­rons ici est celui de la maîtrise de la créa­tion d’em­plois et la façon d’y arri­ver. La tran­si­tion néces­site un pilo­tage public, une forme de plani­fi­ca­tion qui puisse édic­ter un certain nombre de normes, de règle­ments, de droits… Et qui orga­nise la cohé­rence de la tran­si­tion à diffé­rentes échelles, et puisse s’ap­puyer sur des dyna­miques locales. En matière d’em­plois, le prin­cipe de l’État comme employeur en dernier ressort, issu des travaux de l’éco­no­miste états-unien Hyman Minsky, peut deve­nir une stra­té­gie de lutte contre le chômage dont le prin­cipe central est que « l’État – direc­te­ment via les collec­ti­vi­tés locales ou encore par des subven­tions à l’éco­no­mie sociale et soli­daire – s’en­gage à four­nir un emploi à tous ceux qui sont prêts à travailler au salaire de base du secteur public et, éven­tuel­le­ment au-delà, en fonc­tion des quali­fi­ca­tions requises pour les emplois concer­nés. »13 (…) Face au morne hori­zon des bull­shit jobs, il s’agit ainsi de ré-imagi­ner la classe ouvrière à partir des tâches de care, de soin, de réso­lu­tion des problèmes écolo­giques et sociaux14 etc., toutes acti­vi­tés qui ont « la parti­cu­la­rité d’être non produc­tives, dans le sens où elles ne génèrent pas ou peu de gains de produc­ti­vité »15, qui pour­raient être finan­cées par des impôts forte­ment redis­tri­bu­tifs et les écono­mies réali­sées sur les pres­ta­tions chômage.

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Les enjeux esquis­sés ici concernent en premier lieu les travailleurs et leurs orga­ni­sa­tions syndi­cales. Contrai­re­ment à une légende tenace, la décou­verte par ces dernières des problèmes envi­ron­ne­men­taux est déjà ancienne16, mais s’est beau­coup concen­trée, non sans tensions et limites, sur les problèmes de santé des travailleurs, de qualité de vie sur le lieu de travail et dans les régions indus­trielles, sur la préven­tion des mala­dies profes­sion­nelles, etc. (…) Parmi d’autres obstacles à la prise en charge syndi­cale de ces ques­tions, les tempo­ra­li­tés diffé­rentes et la tension entre le temps court de la reven­di­ca­tion et de la défense immé­diate et celui des objec­tifs à long terme de la trans­for­ma­tion de la société. Et aussi la diffi­culté à s’éri­ger comme un acteur social au-delà de l’en­tre­prise, à l’échelle de toute la société. Au risque d’ou­blier la « double besogne, quoti­dienne et d’ave­nir » du syndi­ca­lisme18. Envi­sa­ger la tran­si­tion écolo­gique à partir du monde du travail et des orga­ni­sa­tions de sala­riés est une des voies aujourd’­hui pour réin­ven­ter le syndi­ca­lisme et en faire un acteur de la trans­for­ma­tion sociale.

Conclu­sion

Cette approche de la tran­si­tion écolo­gique et de son arti­cu­la­tion avec la créa­tion d’em­plois permet de poser un certain nombre de prin­cipes et de cerner quelques diffi­cul­tés sur la façon d’avan­cer des propo­si­tions pour construire une alter­na­tive. Tout d’abord, cela appelle une rupture avec les postures unique­ment défen­sives des mouve­ments syndi­caux et sociaux, afin d’in­té­grer des réponses à des attentes immé­diates, en matière d’em­plois comme de trans­for­ma­tion du cadre de vie et de travail, à un projet plus géné­ral de tran­si­tion vers une société décar­bo­née, dimen­sion essen­tielle de l’ar­ti­cu­la­tion entre résis­tances et alter­na­tives. Elle cherche ensuite à faire conver­ger les préoc­cu­pa­tions et reven­di­ca­tions de diffé­rents secteurs mili­tants, syndi­ca­listes, écolo­gistes, alter­mon­dia­listes, etc. Conver­gences qui peu à peu prennent forme, en parti­cu­lier lors de combats parta­gés comme en atteste le rôle, récent mais essen­tiel, du syndi­ca­lisme ouvrier de Loire-Atlan­tique et de la CGT Vinci aux côtés des collec­tifs, mili­tantes et mili­tants, et asso­cia­tions luttant contre l’aé­ro­port de Notre-Dame-des-Landes. Cepen­dant, les expé­riences syndi­cales demeurent encore limi­tées, et comme semble le montrer la campagne « Un million d’em­plois pour le climat », il semble plus simple de s’ap­puyer sur une exper­tise chif­frée qui nour­rit une vision péda­go­gique et rassu­rante tendant à démon­trer la possi­bi­lité d’une telle créa­tion d’em­plois, que d’abor­der les obstacles, les diffi­cul­tés stra­té­giques et les problèmes de faiblesse de prise en charge mili­tante, tant dans les orga­ni­sa­tions syndi­cales, du fait de leur crise histo­rique, que dans les asso­cia­tions écolo­gistes du fait de leur faiblesse mili­tante struc­tu­relle. Sans négli­ger l’im­por­tance péda­go­gique des démons­tra­tions chif­frées, il importe de ne pas canton­ner la ques­tion de l’em­ploi et de la crise clima­tique à une approche tech­nique mais d’en faire un enjeu poli­tique, qui concerne aussi bien le syndi­ca­lisme que les asso­cia­tions, les mouve­ments poli­tiques, et tous ceux et toutes celles qui ne se résignent ni à l’ac­cé­lé­ra­tion des chan­ge­ments clima­tiques ni à la perma­nence du chômage de masse et de la préca­rité.

Vincent Gay. Article paru dans le n°38 de la revue Contre Temps.

1 André Gorz, « Leur écolo­gie et la nôtre », in Écolo­gie et Poli­tique, Éd. du Seuil, 1978, p. 9–16.

2 Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’éco­lo­gie poli­tique, Paris, Zones, 2014.

3 Jean-Pierre Dupuy, Pour un catas­tro­phisme éclairé. Quand l’im­pos­sible est certain, Paris, Point Essais, 2004.

4 Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’ef­fon­drer. Petit manuel de collap­so­lo­gie à l’usage des géné­ra­tions présentes, Paris, Le Seuil, collec­tion Anthro­po­cène, 2015.

5 ATTAC France, « La tran­si­tion éner­gé­tique dans une pers­pec­tive alter­mon­dia­liste », 2013, https://france.attac.org/nos-publi­ca­tions/notes-et-rapports/articles/la-tran­si­tion-ener­ge­tique-dans-une-pers­pec­tive-alter­mon­dia­liste

6 http://emplois-climat.fr/

7 ATTAC, « Rendez l’argent, Face à l’ur­gence sociale et écolo­gique, 200 milliards d’eu­ros à récu­pé­rer », mars 2017, https://france.attac.org/IMG/pdf/rendez-l-argent.pdf

 

8 Karl Marx, Le travail et l’éman­ci­pa­tion. Textes choi­sis, présen­tés et commen­tés par Antoine Artous, Paris, Éditions sociales, Paris 2016.

9 Laurent Garrouste, « De la lutte contre l’ex­ploi­ta­tion physio­lo­gique à la trans­for­ma­tion écoso­cia­liste du travail », in Vincent Gay (dir.), Pistes pour un anti­ca­pi­ta­lisme vert, Paris, Syllepse, 2010.

10 Maryse Dumas, « Forma­tion et nouveau statut du travail sala­rié : un enjeu déci­sif », Analyses & Docu­ments écono­miques, no 91, octobre, p. 38–40.

11 Pour une présen­ta­tion plus géné­rale des débats des prin­ci­pales confé­dé­ra­tions syndi­cales sur le sujet au début des années 2000, voir Solveig Grimault, « Sécu­ri­sa­tion des parcours profes­sion­nels et flexi­cu­rité : analyse compa­ra­tive des posi­tions syndi­cales », Travail et Emploi n° 113, 2008, pp. 75–89.

12 Marc Tzwangue, « Appro­pria­tion sociale du secteur auto­mo­bile », débat co-orga­nisé par Le Réseau (AAAEF), l’As­so­cia­tion Auto­ges­tion, les ATS, l’OMOS, SEGA, l’Union syndi­cale Soli­daires, 8 février 2018, https://auto­ges­tion.asso.fr/app/uploads/2018/03/Pr%C3%A9sen­ta­tion-Marc-Tzwangue.pdf

13 Cédric Durand (dir.), En finir avec l’Eu­rope, Paris, La Fabrique, 2013, p. 143.

14 David Grae­ber, « Il faut ré-imagi­ner la classe ouvrière », Media­part, 16 avril 2018, https://www.media­part.fr/jour­nal/culture-idees/160418/david-grae­ber-il-faut-re-imagi­ner-la-classe-ouvriere?page_article=1

15 Cédric Durand et Dany Lang, « Comment l’État peut-il combattre le chômage? L’État, employeur en dernier ressort », Le Monde, 7 janvier 2013.

16 Voir notam­ment les travaux de Renaud Bécot sur le syndi­ca­lisme et l’en­vi­ron­ne­ment dans la seconde moitié du 20e siècle.

17 Bernard Saincy, « L’in­ven­tion (diffi­cile) de l’en­vi­ron­ne­ment comme reven­di­ca­tion syndi­cale », Écolo­gie & Poli­tique n° 50, 2015, pp. 71–82.

18 La Charte d’Amiens, IXe Congrès de la CGT, 8–13 octobre 1906.

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