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Un scien­tisme contre les enfants des milieux popu­laires

Un article paru initia­le­ment dans le cadre de débats de l’Union syndi­cale de la psychia­trie.

Sur des ques­tions qui deviennent majeures pour les parents, les ensei­gnants, les psy, etc. …et les enfants et adoles­cents.

Pascal Bois­sel, 13–6–2018

Connais­sez vous Stanis­las Dehaene ?

« Le Point »(1)dans un récent numéro place son visage en couver­ture, le présente comme « le pape du cerveau » et lui consacre douze pages.

Ses travaux « visent à enre­gis­trer » les « capa­ci­tés intel­lec­tuelles des enfants pour les comprendre ». Ce qui est dit en creux c’est que sans « preuve » par IRM et scan­ner, les travaux sur les appren­tis­sages des enfants accu­mu­lés depuis des décen­nies n’ont pas de valeur scien­ti­fique, donc pas de valeur. C’est le nouveau monde ?

Voici quelques cita­tions de cet inter­view.

Il est affirmé l’im­por­tance de faire du sport et de bien dormir, de faire de la musique et de faire des efforts intel­lec­tuels, de lire à haute voix. Ébou­rif­fant, non ? Il y est dit aussi qu’il faut bien « bien nour­rir le cerveau » : sans doute avec le reste du corps héber­geant ledit cerveau?. Bref, un certain nombre de bana­li­tés mais rehaus­sée du pres­tige de « la science » dure. Mais pas seule­ment.

L’ar­ticle souligne :« ses travaux inva­lident certaines pratiques péda­go­giques. Il est démon­tré que le cerveau ne peut trai­ter qu’une tâche consciente à la fois ». Ce qui était reconnu empi­rique­ment comme une (rare) supé­rio­rité des femmes sur les hommes est balayé d’un revers d’IRM.

Il y parle des diffé­rences entre les filles et les garçons en mathé­ma­tiques ; cette exclu­sion genrée ne néces­site pas l’ap­port des neuros­ciences pour être démon­trée…

L’im­por­tance de parler tôt une langue étran­gère est souli­gnée à juste titre ; or, rien n’est dit dans ce long dossier sur les capa­ci­tés parti­cu­lières, à étudier mieux, des enfants d’ori­gine étran­gère en milieux popu­laires ; au contraire ils sont abor­dés sous l’angle d’un défi­cit à noter. Le racisme social n’est pas loin.

Il est fait réfé­rence aux travaux de Céline Alva­rez(2) : Dehaene en a conclu qu’ « avec une bonne péda­go­gie on peut apprendre à lire plus tôt ». Il cite la méthode Montes­sori ; rien n’est dit sur le marché en école privée qui lui est asso­cié, ce qui ne saurait disqua­li­fier les travaux de recherche asso­ciés à cette méthode, certes.

Appro­chons du dur de cette inter­view. L’homme qui se fait photo­gra­phier avec un moulage de son propre cerveau sur son bureau affirme qu’il est ravi de diri­ger ce Conseil scien­ti­fique car « c’est un problème magni­fique que d’es­sayer de comprendre comment le cerveau apprend ». Si les mots ont un sens, il s’in­té­resse au cerveau comme d’un objet déta­ché du corps humain, comme si le cerveau était le lieu unique de la pensée, se désin­té­res­sant par méthode des humains et de leurs inter­ac­tions sociales. Il consi­dère qu’a­vant lui on ne compre­nait pas « comment le cerveau apprend ». Le mépris pour les péda­gogues, socio­logues, épis­té­mo­logues, psycho­logues, et autres est bel et bien affirmé.

Dans un article inti­tulé « la lecture, un jeu d’en­fant. /Test. Dans un CP de Marseille, le logi­ciel GraphoLearn fait le bonheur des élèves …et celui de leur insti­tu­trice », accom­pa­gné de photos d’en­fants en classe avec des casques sur les oreilles, la profes­seure des écoles se féli­cite : « ils sont vrai­ment dans leur bulle ». Certes, elle ajoute « ils peuvent aller à leur rythme et avan­cer selon leur réel niveau de lecture ». Un peu glaçant peut-être.

Aucune connais­sance péda­go­gique si elle n’est pas vali­dée par un proto­cole appuyé sur des recherches avec IRM ne saurait avoir la moindre vali­dité à lire ici le pape des neuros­ciences. Il nie le désir du profes­seur, le désir de trans­mettre.

On peut s’inquié­ter vive­ment d’ap­prendre qu’un « guide fondé sur l’état de la recherche » , un livret de 130 pages, « pour ensei­gner la lecture et l’écri­ture au CP » vient d’être envoyé aux profes­seur.e.s des écoles. Stanisles Dehaene y est cité douze fois.

Alors la péti­tion « Pour l’ave­nir de nos enfants »(3) à propos de ce « Conseil scien­ti­fique de l’Édu­ca­tion natio­nale » présidé par Stanis­las Dehaene est fort justi­fiée. Ce texte défi­nit comme impos­ture la nomi­na­tion d’un neuros­cien­ti­fique à la tête de ce conseil. Un élément central de l’ar­gu­men­ta­tion est qu’il est fait « peu allu­sion aux solu­tions déjà préco­ni­sées par les péda­gogues, ensei­gnants, psychiatres, psycha­na­lystes, psycho­logues, socio­logues à partir de leur longue expé­rience de terrain », ce qui est bien l’es­prit de l’in­ter­view le Point de l’in­té­ressé.

La diri­geante du syndi­cat FSU , syndi­cat qui regroupe des ensei­gnants de tous niveaux, en mai 2018, a alerté sur la « remise en cause des valeurs fonda­men­tales de l’école publique » , le renfor­ce­ment des inéga­li­tés scolaires et des « déter­mi­nismes sociaux ». Et sur le « renon­ce­ment au plura­lisme de la recherche », et la néga­tion de « l’ exper­tise profes­sion­nelle » portée par Dehaene et asso­ciés.

Un article, « Les neuros­ciences comme idéo­lo­gie »(4) de Bertrand Geay et Samy Johsua précise les enjeux. Ce conseil est porteur de scien­tisme mais il a une tâche et une seule : l’étude des manuels scolaires et la forma­tion des ensei­gnants.

Que cette tâche soit dévo­lue d’abord à des neuros­cien­ti­fiques ne peut qu’ éton­ner,. Et en effet ce conseil est « dominé par les psycho­logues cogni­ti­vistes et les neuros­cien­ti­fiques » et par le premier d’entre eux, Chris­tophe Dehaene. C’est une « provo­ca­tion » assu­ré­ment. Mais M. Dehaene, à l’oc­ca­sion, peut dire aussi que les recherches neuros­cien­ti­fiques « ne peuvent défi­nir dans le détail les pratiques péda­go­giques ».

Sur l’es­sen­tiel, c’est un « coup de force » : en affir­mant « le passage de l’ima­ge­rie céré­brale aux conduites », c’est la dimen­sion sociale qui est niée de façon abrupte, (mais pas dans toutes les décla­ra­tions de ce Conseil).

Les deux auteurs insis­tant sur les travaux exis­tants niés par le Ministre et ce Conseil proposent de prendre exemple sur les USA où les recherches concer­nant l’en­sei­gne­ment sont beau­coup plus variées qu’en France.

C’est un scien­tisme qui nous est bien décrit, mais un scien­tisme qui sait être tantôt rusé et subtil, tantôt impi­toyable. Nous sommes invi­tés à prendre garde de ne pas sous-esti­mer celui qui est assu­ré­ment un adver­saire.

La conclu­sion de l’ar­ticle est que ce Conseil a pour mission d’af­fir­mer à un large public que les « meilleurs scien­ti­fiques président désor­mais aux desti­nées de l’école publique » tout en lui donnant « une tâche fina­le­ment réduite ».

L’in­tro­duc­tion de ce recueil d’ar­ticles(5) donne une autre focale, complé­men­taire: « de façon inat­ten­due, Jean Michel Blanquer est devenu une des pièces maîtresses de la stra­té­gie d’Em­ma­nuel Macron. C’est en quelque sorte un couteau suisse : il rassure, par son indé­niable connais­sance du monde éduca­tif et sa capa­cité à célé­brer une vision tradi­tion­nelle de l’école, les parents sensibles à ces théma­tiques ; il a l’oreille d’une partie du monde ensei­gnant qui appré­cie un discours qui célèbre la trans­mis­sion du savoir et l’au­to­rité ; il est très lié à la droite et sert Macron pour mettre en diffi­culté Les Répu­bli­cains ; il a bonne presse dans le monde patro­nal.

Le ministre se présente comme celui qui veut dépas­ser des conflits anciens que la « science » aurait tran­chés. »

Avec ce Conseil scien­ti­fique voulu par Blanquer, dictées à l’an­cienne, auto­ri­ta­risme, sélec­tion sont à l’ordre du jour. Mais pas seule­ment.

Il faut être atten­tif à la multi­pli­cité des fronts ouverts par le Ministre, à la cohé­rence qui peut s’en déga­ger mais aussi au prag­ma­tisme de ce Ministre. En vue : une école privée renfor­cée, des écoles sélec­tives, un recul de la mixité sociale. Mais ce ministre est capable de modu­ler ses prises de posi­tion, de construire un bloc réac­tion­naire et scien­tiste mais sans igno­rer les courants autres chez les scien­ti­fiques.

La lutte contre le scien­tisme dans l’of­fen­sive idéo­lo­gique en cours sera déter­mi­nante. Mais il nous faut prendre garde de ne pas confondre neuros­ciences et ses vulga­ri­sa­tions scien­tistes, ne pas simpli­fier les résul­tats des neuros­cien­ti­fiques, ne pas confondre les inter­views de Dehaene et ses travaux scien­ti­fiques recon­nus par ses pairs. Il nous faut être atten­tif aux voix discor­dantes qui viennent depuis le milieu des neuros­ciences qui peuvent être exas­pé­rés par la cari­ca­ture média­tique que l’on fait de leurs recherches, que le Minis­tère parti­cipe à en donner. Dans « Le Monde » du 25 avril, on peut lire la décla­ra­tion de 19 cher­cheurs qui dénoncent l’uti­li­sa­tion qui est faite de la géné­tique. Spécia­listes de haut niveau dans ce domaine, ils récusent l’idée qu’ « il exis­te­rait un « socle géné­tique impor­tant et quan­ti­fié, à l’ori­gine de diffé­rences psycho­lo­giques entre les êtres humains, en parti­cu­lier selon la classe sociale, les origines ou le sexe ».

Nous savons depuis 2011 avec le Collec­tif « Pas de zéro de conduite » que que les élites poli­tiques du pays ont un projet de « repé­rage des élèves à risque », un projet de contrôle de masse dès la petite enfance, projet qui fut certes différé grâce à une mobi­li­sa­tion effi­cace.

Pour nous, lutter contre ces projets, ceux de Dehaene, et lutter contre le scien­tisme avec « Stop DSM » et aussi décons­truire ce qui est une véri­table épidé­mie de diagnos­tics de TDA/H, tout cela parti­cipe du même combat.

« L’épi­dé­mie de TDA/H est deve­nue un fait social majeur. (…) Les ques­tions qu’elle soulève visent à la fois les orien­ta­tions de la psychia­trie et les évolu­tions de la société, en parti­cu­lier à propos de la place donnée à l’en­fant. (…)En réalité, cette soi-disant avan­cée scien­ti­fique liée aux neuros­ciences et à la neuro-image­rie s’ap­puie avant tout sur les effets à court terme de la pres­crip­tion de méthyl­phé­ni­date » (6).

Nous avons à combattre ce scien­tisme minis­té­riel en prenant garde à nos terrains de lutte et à notre façon de les popu­la­ri­ser est une urgence. De façon géné­rale, c’est le sort des enfants des classes défa­vo­ri­sées, raci­sés mais pas seule­ment, qui est en cause. Nous devons conti­nuer à le démon­trer et consti­tuer des alliances effi­caces comme à l’époque de Pas de zéro de conduite.

Pascal Bois­sel – 20–5–2018

Notes

  1. Le Point, 10 mai 2018
  2. Cf la critique faite dans l’ar­ticle « Les neuros­ciences comme idéo­lo­gie »
  3. « Pour l’ave­nir de nos enfants », https://www.change.org/p/m-dehaene-pour-l-avenir-de-nos-enfants
  4. Bertrand Geay et Samy Johsua. «  Les neuros­ciences comme idéo­lo­gie » in « Blanquer : un libé­ra­lisme auto­ri­taire contre l’édu­ca­tion », (notes de la Fonda­tion Coper­nic), Syllepse, 2018. Ouvrage télé­char­geable au format pdf
  5. Axel Trani, in opus cité, « Derrière l’ac­ti­visme minis­té­riel, un projet dange­reux ».
  6. https://stop-dsm.com/fr/, https://stop-dsm.com/fr/les-jour­nees-stop-a-lepi­de­mie-de-tdah-13-octobre-2018/

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