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« Une retraite tardive, c’est un corps qui s’abîme »

Paru dans Le Monde / repris sur le site de la Fonda­tion Coper­nic.

Les méde­cins Françoise Sivi­gnon et Alfred Spira regrettent que les données d’es­pé­rance de vie en bonne santé ne soient pas prises en compte dans le projet de réforme des retraites.

(…)

Outre le fait que cette réforme percute le prin­cipe de soli­da­rité et de protec­tion sociale pour nous mener vers une société où l’in­di­vi­dua­lisme et les systèmes privés inéga­li­taires et lucra­tifs de protec­tion sociale seront floris­sants, il est évidem­ment légi­time de ques­tion­ner la perti­nence de travailler plus long­temps, en parti­cu­lier du point de vue de la santé.

Et puisqu’il nous est proposé de la « comp­ta­bi­lité » et un cata­logue de chiffres d’une vie, au travail puis à la retraite, allons sur ce terrain en consul­tant les chiffres de l’In­see.

A 65 ans, les Français peuvent espé­rer profi­ter d’une longue durée de vie. En 2017, elle était en moyenne de 23,2 années pour les femmes et de 19,4 années pour les hommes. Vivre long­temps est une pers­pec­tive agréable, mais vivre vieux en bonne santé devrait être la seule préoc­cu­pa­tion dès lors que l’on parle de retraite. Cepen­dant, la notion de « bonne santé » est diffi­cile à mesu­rer et c’est le concept de durée de vie « sans inca­pa­cité » dans les gestes de la vie quoti­dienne qui sert d’in­di­ca­teur.

Une espé­rance de vie en bonne santé au-dessous de la moyenne

Or l’es­pé­rance de vie en bonne santé est en France au-dessous de la moyenne euro­péenne. Elle est stable depuis quinze ans, aujourd’­hui en moyenne de 64,5 ans pour les femmes et de 63,4 ans pour les hommes, c’est-à-dire juste l’âge pivot aujourd’­hui en débat.

Ces indi­ca­teurs révèlent en outre des inéga­li­tés impor­tantes entre les ouvriers et les cadres, puisque, d’après l’In­see, les hommes cadres vivent en moyenne six ans de plus que les hommes ouvriers, ceux ayant les reve­nus les plus élevés pouvant espé­rer vivre en moyenne treize ans de plus que ceux qui ont les reve­nus les plus faibles.

Il est un autre indi­ca­teur qui témoigne de l’in­co­hé­rence d’un départ tardif à la retraite : entre 2013 et 2016, d’après la Caisse natio­nale d’as­su­rance-mala­die, le montant des arrêts-mala­die a augmenté de 13,4 % du fait de la présence plus impor­tante sur le marché du travail des plus de 60 ans. Cela est la consé­quence directe du fait qu’une propor­tion impor­tante des personnes âgées sont amenées à conti­nuer à travailler alors qu’elles sont porteuses d’un handi­cap lié à leur âge. Cet indi­ca­teur est sans appel : travailler plus long­temps entraîne une hausse des arrêts-mala­die, liée en grande partie à l’âge et au travail, incom­pa­tible pour certains avec leur état de santé.

De plus, le terme de « péni­bi­lité » n’a guère ému les insti­ga­teurs de la réforme des retraites et le projet du gouver­ne­ment a retiré quatre critères de péni­bi­lité : port de charges, postures éprou­vantes, vibra­tions méca­niques et risques chimiques. Les infir­miers, aides-soignants et autres person­nels médi­caux appré­cie­ront. Ces profes­sion­nels vivent leur quoti­dien dans l’at­ten­tion portée à autrui et la solli­ci­tude auprès des plus fragiles. Mais comment igno­rer que ce travail de soin s’ac­com­pagne aujourd’­hui d’une augmen­ta­tion de la charge de travail par manque d’ef­fec­tifs, dont la consé­quence est l’épui­se­ment, les lombal­gies liées à la manu­ten­tion des malades et les troubles musculo-sque­let­tiques ?

Une nouvelle offen­sive anti­so­ciale et anti­éco­lo­gique

Une retraite tardive, c’est un corps qui s’abîme. C’est aussi une planète qui se dété­riore. Quelle irres­pon­sa­bi­lité que d’en­vi­sa­ger de faire travailler plus long­temps une popu­la­tion pour produire plus, épui­ser un peu plus les ressources de la planète, consom­mer de l’éner­gie, reje­ter des déchets et des gaz à effet de serre… alors que des déci­sions poli­tiques urgentes sont atten­dues face à la crise clima­tique et à la crise de la biodi­ver­sité !

Comment ne pas refu­ser éner­gique­ment ces propo­si­tions de réforme qui ne feront qu’ag­gra­ver les crises clima­tiques et écolo­giques en cours ?

Cette réforme propose d’in­dexer l’évo­lu­tion des retraites sur le PIB, donc sur la crois­sance écono­mique, elle-même liée aujourd’­hui à l’ex­ploi­ta­tion des ressources. C’est ce que pointe une étude publiée par le club de réflexion Auto­nomy, qui décrypte l’im­pact du temps de travail sur le dérè­gle­ment clima­tique. Cette étude indique qu’il faudrait réduire rapi­de­ment et massi­ve­ment le temps de travail hebdo­ma­daire pour enrayer le réchauf­fe­ment clima­tique. Moins produire, moins envoyer de cour­riels aussi… Ainsi, pour ne pas dépas­ser le seuil des 2 °C, la Suède devrait passer à la semaine de 12 heures !

Alors que la demande socié­tale est de consa­crer du temps à d’autres acti­vi­tés que le travail, cette réforme des retraites est un contre­sens histo­rique. Nous voulons conser­ver les tissus de soli­da­rité qui ont fondé notre modèle social. Plutôt que de faire travailler plus long­temps nos anciens, qui sont plus malades au travail, faisons travailler les plus jeunes, qui, sinon, restent dans des emplois précaires et mal payés. (…)

Il est urgent de stop­per cette nouvelle offen­sive anti­so­ciale et anti­éco­lo­gique du gouver­ne­ment. Aujourd’­hui, l’es­pé­rance de vie en bonne santé est plus impor­tante que l’es­pé­rance de vie tout court. Si bilan comp­table du gouver­ne­ment il y a, c’est celui de rajou­ter non pas des années de travail, mais du bien-être, de la qualité de vie et un envi­ron­ne­ment sain pour toutes et tous.

Françoise Sivi­gnon est méde­cin radio­logue, ancienne prési­dente de Méde­cins du monde et membre du collec­tif natio­nal de Géné­ra­tion.s.

Alfred Spira est profes­seur hono­raire de santé publique et d’épi­dé­mio­lo­gie à la faculté de méde­cine de Paris, membre de l’Aca­dé­mie natio­nale de méde­cine.

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