19 février 2026

Vers la régu­la­ri­sa­tion collec­tive d’un demi-million de sans-papiers en Espagne

Vers la régu­la­ri­sa­tion collec­tive d’un demi-million de sans-papiers en Espagne : une victoire impor­tante contre la vague mondiale de xéno­pho­bie

Vers la régu­la­ri­sa­tion collec­tive d’un demi-million de sans-papiers en Espagne : une victoire impor­tante contre la vague mondiale de xéno­pho­bie

 

Le mardi 27 janvier, le gouver­ne­ment espa­gnol a annoncé la régu­la­ri­sa­tion collec­tive d’en­vi­ron 500 000 personnes sans papiers en Espagne. Cette déci­sion s’ins­crit à contre-courant des poli­tiques anti-migrants qui se durcissent tant dans l’Union euro­péenne que dans le reste du monde. Des Etats-Unis à l’Afrique du Sud, du Japon au Chili, la tendance domi­nante est à la crimi­na­li­sa­tion des migrants et à l’adop­tion de poli­tiques de plus en plus brutales diri­gées contre les sans-papiers. On observe la même évolu­tion dans l’Union euro­péenne et dans chacun de ses Etats-membres… sauf en Espagne.

La campagne de régu­la­ri­sa­tion extra­or­di­naire 2026
Cela faisait 20 ans que l’Es­pagne n’avait pas procédé à une campagne de régu­la­ri­sa­tion collec­tive à grande échelle. Les procé­dures de régu­la­ri­sa­tion ordi­naires avaient été amélio­rées en 2021. La dernière campagne remonte au gouver­ne­ment socia­liste de Zapa­tero en 2005. Elle avait permis la régu­la­ri­sa­tion de 576 506 personnes (sur un total d’en­vi­ron 690 000 demandes). D’autres campagnes avaient eu lieu anté­rieu­re­ment, y compris à deux reprises (2000 et 2001) sous un gouver­ne­ment de droite présidé par Aznar (avec envi­ron 500 000 régu­la­ri­sa­tions pour les deux campagnes).

Entre­temps, la droite (Partido Popu­lar, PP) avait adopté des posi­tions de plus en plus xéno­phobes et l’ex­trême-droite ouver­te­ment raciste, repré­sen­tée prin­ci­pa­le­ment par le parti Vox, a connu un essor impres­sion­nant. Fondé en décembre 2013, ce parti s’est rapi­de­ment radi­ca­lisé en déve­lop­pant ses rela­tions au sein de l’ex­trême-droite euro­péenne (ainsi que ses contacts avec le régime de Poutine jusqu’en 2022). Il a créé la surprise aux élec­tions légis­la­tives de 2019 en rempor­tant 15% des voix et en faisant élire 52 dépu­tés. Il a connu une flexion aux élec­tions légis­la­tives de 2023 avec envi­ron 12% des voix. Tous les sondages prédisent un succès élec­to­ral de Vox et un recul de l’en­semble des partis de gauche. Vox pour­rait atteindre 18% des voix. Dans cette hypo­thèse, le prochain gouver­ne­ment serait proba­ble­ment une coali­tion entre le PP et Vox au sein de laquelle Vox serait la force ascen­dante et pour­rait condi­tion­ner de nombreuses poli­tiques. Les diffé­rents scru­tins régio­naux et muni­ci­paux qui se sont dérou­lés en 2025 confirment cette tendance et ont souvent débou­ché sur la forma­tion d’exé­cu­tifs PP-Vox.

Ce contexte poli­tique explique que la campagne de régu­la­ri­sa­tion passe par un décret de l’exé­cu­tif qui ne sera pas soumis au vote du Parle­ment. Il souligne aussi l’ur­gence de cette campagne. Le gouver­ne­ment sait que les régu­la­ri­sa­tions doivent inter­ve­nir avant les prochaines élec­tions (prévues en 2027 sauf en cas d’élec­tions anti­ci­pées) et qu’elles seront irré­ver­sibles quelle que soit l’orien­ta­tion de la nouvelle coali­tion gouver­ne­men­tale. Le gouver­ne­ment actuel de Pedro Sanchez, mino­ri­taire au parle­ment, peut tomber même si l’adop­tion d’une motion de censure est peu probable parce qu’en Espagne, une motion de censure doit dési­gner qui sera le nouveau président du conseil des ministres. Junts (le parti indé­pen­dan­tiste cata­lan de centre-droite dirigé depuis la Belgique par Carles Puig­de­monts) n’est pas disposé à aller jusque-là dans son oppo­si­tion à Pedro Sanchez. Il est conscient que l’ar­ri­vée au pouvoir d’une coali­tion PP-Vox se tradui­rait par une répres­sion sévère contre les indé­pen­dan­tistes cata­lans.

Les critères de régu­la­ri­sa­tion ont été défi­nis de façon suffi­sam­ment large pour couvrir une grande majo­rité des personnes sans papier. Ils sont plus ouverts que les critères exigés pour des régu­la­ri­sa­tions indi­vi­duelles sur la base d’une procé­dure ordi­naire

La régu­la­ri­sa­tion s’ap­pliquera à toutes les personnes séjour­nant en Espagne à la date du 31 décembre 2025 pour autant qu’elles y vivent depuis au moins cinq mois. Elles devront justi­fier de dispo­ser de reve­nus licites (cette règle est plus favo­rable que l’exi­gence d’un contrat de travail) et ne pas avoir de casier judi­ciaire. Les deman­deurs d’asile, dont la demande n’a pas (ou pas encore) débou­ché sur un statut de protec­tion pour­ront égale­ment utili­ser cette voie de régu­la­ri­sa­tion. La régu­la­ri­sa­tion s’ap­plique égale­ment aux enfants des personnes qui en béné­fi­cie­ront.

Une dyna­mique longue d’ac­cu­mu­la­tion des forces
Pour comprendre les raisons d’une telle excep­tion espa­gnole il faut décrire briè­ve­ment la dyna­mique d’une campagne qui a permis à un vaste ensemble de mouve­ments de base de trou­ver les relais néces­saires dans les insti­tu­tions poli­tiques.

L’exi­gence d’une régu­la­ri­sa­tion collec­tive massive s’est cris­tal­li­sée pendant la crise du Covid. Le rôle jouée par les personnes sans papier dans des acti­vi­tés essen­tielles pour la survie de la société a été mis en avant. Dès 2021, le gouver­ne­ment formé en janvier 2020 autour d’une coali­tion socia­liste-Pode­mos avait élargi les critères de régu­la­ri­sa­tion indi­vi­duelle ordi­naire. Par ailleurs, un impor­tant mouve­ment asso­cia­tif de migrants a déve­loppé des stra­té­gies judi­ciaires qui ont souvent abouti à des juris­pru­dences favo­rables à la régu­la­ri­sa­tion.

En 2023, le mouve­ment asso­cia­tif a coalisé ses forces autour de la présen­ta­tion d’une Initia­tive légis­la­tive popu­laire (ILP). Cette dernière a recueilli 700 000 signa­tures. Elle a béné­fi­cié du soutien de l’église catho­lique , de l’en­semble des orga­ni­sa­tions syndi­cales et d’un secteur du patro­nat (prin­ci­pa­le­ment dans les branches de l’éco­no­mie qui dépendent large­ment du travail des migrants comme la construc­tion ou l’hô­tel­le­rie). Le 9 avril 2024, une impor­tante victoire a été enre­gis­trée lorsque la chambre des dépu­tés a voté par 310 voix contre 33 la prise en consi­dé­ra­tion de l’ILP. Un tel vote n’im­pliquait pas l’ap­pro­ba­tion du texte en tant que tel. Il ouvrait le débat parle­men­taire, avec la possi­bi­lité d’adop­ter de nombreux amen­de­ments qui auraient réduit la portée de la loi propo­sée. Même le PP a voté en faveur de la « prise en consi­dé­ra­tion », en grande partie sous la pres­sion de l’église catho­lique. Les débats qui se sont dérou­lés en 2024 et 2025 ont montré qu’il n’exis­tait pas de majo­rité parle­men­taire en faveur de la loi propo­sée par les asso­cia­tions. Soit le texte aurait été adopté avec des amen­de­ments qui en rédui­saient forte­ment la portée, soit le débat se serait enlisé jusqu’aux prochaines élec­tions prévues en 2027.

C’est dans ce contexte que le mouve­ment asso­cia­tif a exigé que le gouver­ne­ment prenne l’ini­tia­tive et que des discus­sions ont été enga­gées entre les socia­listes et Pode­mos (le seul secteur de la gauche parle­men­taire qui est actuel­le­ment dans l’op­po­si­tion). Cela a abouti assez rapi­de­ment à la déci­sion d’or­ga­ni­ser la campagne de régu­la­ri­sa­tion sur la base d’un décret.

Une évolu­tion profonde de la société espa­gnole
Tout au long du XX  siècle, l’Es­pagne a été essen­tiel­le­ment un pays d’émi­gra­tion. Des millions de personnes ont quitté l’Es­pagne pour aller vivre dans d’autres pays euro­péens et sur le conti­nent améri­cain. Jusqu’à la fin du siècle, l’im­mi­gra­tion était beau­coup moins impor­tante que dans les autres pays d’Eu­rope occi­den­tale. Le premier quart du XXIe siècle a été marqué par une évolu­tion sans précé­dent dans l’his­toire du pays. Aujourd’­hui, une personne sur six (18%) qui réside en Espagne est née à l’étran­ger. Une partie signi­fi­ca­tive de l’im­mi­gra­tion est rela­ti­ve­ment récente (avec une augmen­ta­tion de celle-ci de 40% entre 2010 et 2024). Les prin­ci­paux flux migra­toires concernent l’Amé­rique latine (prin­ci­pa­le­ment la Colom­bie, le Vene­zuela et l’Equa­teur), le Maroc et l’Afrique sub-saha­rienne (prin­ci­pa­le­ment les pays situés sur la façade atlan­tique de l’Afrique), l’Eu­rope de l’Est (prin­ci­pa­le­ment, la Rouma­nie et l’Ukraine). A Madrid, en 2024, la popu­la­tion ayant la natio­na­lité d’un pays d’Amé­rique latine a dépassé le seuil d’un million d’ha­bi­tants sur une popu­la­tion totale de 3,5 millions.

La mobi­li­sa­tion pour la régu­la­ri­sa­tion des sans papier béné­fi­cie de plusieurs facteurs. Tout d’abord, une impor­tante soli­da­rité entre les migrants ayant un permis de séjour et les sans-papiers. Un réseau asso­cia­tif très dense, notam­ment parmi les lati­nos, soutient cette dyna­mique. Cela contri­bue à expliquer que l’Es­pagne a toujours défendu l’exemp­tion du visa Schen­gen pour les ressor­tis­sants de pays d’Amé­rique latine (actuel­le­ment, l’exemp­tion concerne une majo­rité de ces pays). D’autre part, sur la ques­tion des migrants, la société espa­gnole est très pola­ri­sée. Une mino­rité impor­tante se défi­nit par des posi­tions xéno­phobes qui peuvent débou­cher sur des actes de violence collec­tive. Ce phéno­mène est surtout sensible dans les régions rurales du Sud de l’Es­pagne où l’es­sen­tiel du travail sala­rié agri­cole est désor­mais assuré par des migrants dans des condi­tions extrê­me­ment dures. Une tendance inquié­tante dans les enquêtes montre que la montée de la xéno­pho­bie est beau­coup plus marquée chez les jeunes hommes de moins de 30 ans que dans les autres caté­go­ries. Une majo­rité est cepen­dant favo­rable à une régu­la­ri­sa­tion des sans-papiers et à d’autres reven­di­ca­tions des migrants. Les poli­tiques étatiques sont tout aussi scin­dées. Chaque année, des milliers d’Afri­cains perdent la vie dans la traver­sée mari­time entre les côtes du Séné­gal ou de la Mauri­ta­nie et les îles Cana­ries. L’ac­cueil de ces migrants est marqué par une grande violence. Dans les enclaves espa­gnoles de Ceuta et Melilla, les barrières de fil barbelé sont tout aussi sinistres qu’à la fron­tière entre les Etats-Unis et le Mexique. D’autre part, les procé­dures de régu­la­ri­sa­tion ordi­naires et les possi­bi­li­tés de natu­ra­li­sa­tion sont nette­ment plus ouvertes que dans les autres pays euro­péens.

La régu­la­ri­sa­tion massive de 2026 a donc été acquise sur le fil du rasoir. Elle n’en demeure pas moins une extra­or­di­naire victoire qui méri­te­rait de rece­voir un écho plus impor­tant dans les autres pays euro­péens. Alors qu’une vague xéno­phobe semble balayer le monde , la pers­pec­tive de régu­la­ri­sa­tion d’un demi-million de personnes sans papiers démontre la possi­bi­lité d’une autre poli­tique et l’ur­gence d’en discu­ter en Belgique comme ailleurs.

Laurent Vogel, 31 janvier 2026
https://upjb.be/vers-la-regu­la­ri­sa­tion-collec­tive-dun-demi-million-de-sans-papiers-en-espagne/

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