Dans la tourmente, l’antifascisme fait l’union sacrée
Les interprétations sur la « radicalisation » de la Jeune Garde se multiplient depuis la mort du militant néofasciste Quentin Deranque. La sphère antifasciste est plurielle, mais face à l’offensive réactionnaire, elle a mis ses divergences en sourdine pour faire bloc.
Après la « sidération » et le « choc énorme » que décrivent les militant·es joint·es par téléphone ces derniers jours, l’heure est à l’unité pour le camp antifasciste. L’offensive réactionnaire déclenchée par la mort de Quentin Deranque, survenue lors d’un affrontement avec des antifas le 12 février à Lyon (Rhône), a provoqué en réponse une convergence symbolique inédite des groupes « antifas » aux traditions les plus différentes.
Une réaction à l’opposé de celle d’une partie des gauches partisanes, qui ont rapidement jeté l’antifascisme militant par-dessus bord face aux pressions de l’extrême droite et de la droite, ou par opportunisme politique vis-à-vis de La France insoumise (LFI), attaquée de toutes parts du fait de ses liens avec la Jeune Garde.
Du Comité antifa Saint-Étienne au collectif Visa, en passant par le Groupe antifasciste Lyon et environs (Gale), le média Contre Attaque ou le collectif La Horde, c’est toute la nébuleuse antifasciste qui a réagi de manière unitaire, par des communiqués ou des articles, face à l’instrumentalisation politique ayant suivi le drame. La mobilisation déborde même cette sphère, comme en témoigne cette tribune de centaines de soutiens à l’antifascisme, lancée par Les Soulèvements de la terre
« Nous réaffirmons que notre engagement politique ne peut être qu’antifasciste et nous nous tiendrons à côté de celles et ceux qui tiennent cette ligne. Cela implique une exigence : ne plus céder aux cadrages de l’extrême droite, ne plus courir derrière ses narrations, ne plus lui offrir des minutes de silence comme des chambres d’écho », écrivent les signataires du texte, en référence à la minute de silence respectée à l’Assemblée nationale le 17 février en hommage au militant néofasciste.
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Dans Une vie de lutte plutôt qu’une minute de silence (Seuil, 2023), le journaliste Sébastien Bourdon (qui collabore régulièrement avec Mediapart) rapportait aussi l’inquiétude de plusieurs militants antifascistes vis-à-vis du « grand écart » de la Jeune Garde, entre « sa volonté de renouveler l’image de l’antifascisme pour lui donner une apparence plus respectable » et « sa fidélité à certains codes et modes d’action propres à ce milieu ».
Face à l’exploitation politique du drame de Lyon, dopée par les médias Bolloré, ces désaccords internes ont été mis entre parenthèses. « Cette union est logique, confie un militant antifasciste qui a participé à la rédaction d’un des communiqués et parle sous couvert d’anonymat. On n’est peut-être pas d’accord sur la stratégie employée, mais on partage le même front de lutte, qu’on soit autonome ou communiste. »
Beaucoup d’antifascistes comparent le moment à la sidération politique qui avait suivi le meurtre du militant nazi Horst Wessel, âgé de 22 ans, par un militant communiste en 1930. Il avait alors été érigé en martyr par les nationaux-socialistes. Nombre d’entre eux estiment que le même processus se met aujourd’hui en œuvre, comme l’ont montré la minute de silence respectée à l’Assemblée, la désolidarisation d’une partie de la gauche, et le défilé de néonazi·es à Lyon. Autant de signaux qui les inquiètent.
Des antifascistes plus anciens rappelaient ces derniers jours que François Mitterrand et Edmond Maire, alors premier secrétaire du Parti socialiste et secrétaire général de la CFDT, s’étaient déclarés solidaires de la Ligue communiste quand celle-ci avait été dissoute par le gouvernement à la suite de l’attaque d’un meeting du mouvement d’extrême droite Ordre nouveau, en 1973. Près de quatre cents cocktails Molotov avaient alors été envoyés sur les policiers qui avaient fait barrage, faisant soixante-seize blessés.
« Le contraste est saisissant. Aujourd’hui, les antifascistes sont des parias, ils rasent les murs alors qu’on ne compte plus les militants néonazis invités à la télé, qui délivrent leurs éléments de langage et se respectabilisent », constate le vidéaste Usul, qui vit à Lyon et a été exposé aux menaces des groupuscules d’extrême droite. Les militant·es mesurent à quel point le consensus antifasciste qui existait après la Seconde Guerre mondiale a désormais disparu.
Dans un tel contexte, les antifascistes unissent leurs forces pour faire entendre une autre voix face au concert des incriminations. Outre le narratif initial du « guet-apens » tendu par les « antifas », l’une de ces mises en cause consiste à dépeindre la Jeune Garde comme un « groupuscule d’ultragauche ».
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Pour autant, l’organisation assume aussi dès le départ l’autodéfense et une part d’actions offensives, pour « tenir la rue » et empêcher les militant·es d’extrême droite d’y militer librement – à l’instar des Red Warriors et autres « chasseurs de skins » à Paris dans la seconde moitié des années 1980. « À Lyon, dans l’absolu, n’importe quel rassemblement politique orienté à gauche était risqué », rapporte Usul, qui crédite la Jeune Garde d’avoir fait reculer l’extrême droite dans l’un de ses bastions historiques.
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Dans leurs communiqués publiés la semaine dernière, les antifascistes n’évacuent pas la question de la violence, dont ils rappellent leur conception : « La violence antifasciste n’est pas un projet de société. Elle n’est pas une fin en soi. Elle est une réponse à la violence historique, sociale et matérielle exercée par l’extrême droite depuis son existence. Se défendre face à une idéologie mortifère n’est pas une dérive : c’est une nécessité politique et morale », écrit par exemple le Comité antifa Saint-Étienne.
« Le choix de la violence n’a pas été fait de façon délibérée par les antifascistes de Lyon », abonde René Monzat, un des animateurs du mouvement Ras l’front dans les années 1990. Il insiste cependant sur la notion de « violence contrôlée » à laquelle tout service d’ordre est traditionnellement formé : « Il y a une culture chez eux qui consiste à tout faire pour limiter le niveau de violence. »
De toute évidence, cette culture a disparu à Lyon le 12 février. Pour quelles raisons ? Pourquoi la culture des groupes de fight semble-t-elle avoir pris le dessus sur le reste ? La Jeune Garde a-t-elle pâti d’un manque de transmission entre les générations antifascistes ? Sa dissolution a-t-elle créé des effets de bord ? Autant de questions qui traversent actuellement la mouvance.
En miroir, le moment politique raconte aussi une nouvelle victoire culturelle de l’extrême droite. « La bataille pour l’hégémonie culturelle a été remportée par l’extrême droite », écrit d’ailleurs le Gale dans son communiqué. Sociologue et auteur de Politiser la haine (La Dispute, 2025), fruit d’une enquête débutée par une immersion chez les identitaires en 2010, Samuel Bouron note le succès de la « stratégie réfléchie des identitaires pour construire une séquence émotionnelle ».
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Les efforts des antifascistes pour éviter que ce récit ne se propage plus largement auront conduit au moins un député de gauche, l’écologiste Charles Fournier, à se repentir d’avoir été présent pendant la minute de silence pour Quentin Deranque à l’Assemblée. (…)
