10 août 2026

Le Monde. Benoit Giry. « Les catastrophes climatiques ne produisent pas mécaniquement plus de prévenance à l’égard du monde »

https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/29/les-catastrophes-climatiques-ne-produisent-pas-mecaniquement-plus-de-prevenance-a-l-egard-du-monde_6736008_3232.html

« Les catastrophes climatiques ne produisent pas mécaniquement plus de prévenance à l’égard du monde »

(…)A la faveur des manifestations les plus spectaculaires de la dégradation écologique de notre milieu (phénomènes météorologiques extrêmes, incendies, épidémies, guerres pour les ressources, etc.), des voix teintées d’un optimisme politique ingénu annoncent une réorientation générale de nos modes d’existence sous les coups de boutoir des désastres. Comme si, après l’épreuve du désastre, les sociétés édifiées devenaient mécaniquement plus solidaires et plus responsables.

Cette proposition est d’une grande naïveté sociologique.(…)

Mais un résumé plus actuel des travaux scientifiques étudiant l’effet de socialisation des catastrophes et leur rôle dans le changement social donne une tout autre perspective. La communauté thérapeutique n’a généralement pas de débouché politique. Les enseignements que nous tirons des catastrophes ne sont pas univoques, et ces dernières ne produisent pas mécaniquement plus de prévenance à l’égard du monde. La possibilité pour une catastrophe de contribuer à une évolution historique significative dépend de conditions sociales encore mal connues et, pour tout dire, rien n’indique que les désastres participent à un quelconque progrès, de ceux qui nous permettraient d’affronter le nouveau régime écologique dans lequel nous vivons. Et ce, pour trois raisons.

La première est que, contrairement à ce que suggère le mythe de l’épreuve commune, l’expérience des désastres est hétérogène. (…)

La deuxième raison est que les récits médiatiques et scientifiques organisant la compréhension des événements catastrophiques sont l’objet de luttes narratives dont l’issue n’est pas encore fixée. (…) Paradoxalement, ce cadre ne semble pas changer fondamentalement l’inertie du monde social ; il donne simplement lieu à une production plus systématique de boucs émissaires (les pauvres, les riches, les étrangers, les boomeurs, les écologistes, etc.) au détriment d’une réflexion sur les structures sociales.

Enfin, la troisième raison (…)  pour qu’une catastrophe entraîne la prise en charge d’un problème public, il ne suffit pas qu’elle survienne : il faut que des personnalités autorisées (militants, scientifiques, journalistes, etc.) lui donnent un sens, qu’un public se constitue et qu’il s’approprie ce problème. Le plus souvent, il ne se passe rien. (…)

Il faut dire que les responsables élus n’ont aucun intérêt électoral à développer des politiques adéquates de gestion des catastrophes : les enquêtes montrent que l’acceptabilité sociale de ces dispositions dépend de facteurs complexes et que l’impréparation n’est pas sanctionnée dans les urnes. Les politiques se contentent souvent de modalités réactives, comme la mise en scène de l’urgence ou le déblocage des fonds spéciaux, plus rentables électoralement.

(…)

 Les conséquences sociales des catastrophes dépendent des modes de production et d’échange, des inégalités et de la stratification sociale, des processus électoraux, des mouvements sociaux et des mobilisations, des organisations, des instruments d’action publique, des pratiques individuelles et collectives, des catégories de l’entendement des acteurs et des cadres qui les organisent, bref des institutions sociales qui structurent nos vies. Ces institutions ne se modifient qu’au prix d’un travail politique long et difficile. Ne comptons pas sur les seules vertus providentielles des catastrophes. Elles ne nous sauveront pas.

Benoit Giry est sociologue, maître de conférences à Sciences Po Rennes. Il est l’auteur de Sociologie des catastrophes, paru en 2023 aux éditions La Découverte.

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