13 mars 2026

Tribune. 25 février. « Nous réaf­fir­mons la néces­sité de l’an­ti­fas­cisme aujourd’­hui »

https://blogs.media­part.fr/les-invites-de-media­part/blog/250226/nous-reaf­fir­mons-la-neces­site-de-lanti­fas­cisme-aujourd­hui?fbclid=IwVERTSAQQUwh­leHRuA2FlbQIxMABzcnRjBmFwcF9pZAwzNTA2ODU1MzE3MjgAAR7cZ­zu3SJf1JADrgcGUUQt6XfRVrYFBV­chlIDOYR-6NB4­vahFl2st-iJtH4GA_aem_wG_IXg23a_jHPibZ7ya9-A&sfnsn=scwspmo

Nous réaf­fir­mons la néces­sité de l’an­ti­fas­cisme aujourd’­hui

« Notre enga­ge­ment poli­tique ne peut être qu’an­ti­fas­ciste. Cela implique de ne plus céder aux cadrages de l’ex­trême droite ». Isabelle Sten­gers, Médine, Ugo Palheta, Sophie Wahnich, Georges Didi-Huber­man, Fatima Ouas­sak, ainsi qu’un large ensemble de soutiens, dénoncent le récit média­tique domi­nant après la mort de Quen­tin D. « Hier comme aujourd’­hui, le fascisme avance quand on le traite comme une opinion parmi d’autres. »

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Depuis plusieurs jours, la mort du mili­tant natio­na­liste et supré­ma­ciste blanc Quen­tin Deranque à Lyon est utili­sée pour fabriquer une fable utile à l’ex­trême droite. Cette fable n’est pas un simple embal­le­ment : c’est une méthode. Elle consiste à impo­ser un récit avant les faits, à satu­rer l’es­pace public d’images et d’in­di­gna­tions prêtes à l’em­ploi, puis à exiger des autres qu’ils se justi­fient à l’in­té­rieur de ce récit. L’objec­tif est d’uti­li­ser la mort drama­tique d’une personne pour détruire des enne­mis poli­tiques.

L’in­ver­sion de la réalité est une pratique courante des fascismes. Son adap­ta­tion à l’ère des nouveaux médias et des réseaux sociaux a depuis des années été théo­ri­sée par ceux qui ont porté Trump au pouvoir aux États-Unis.

La multi­pli­ca­tion des appa­ri­tions média­tiques de toutes les franges de la droite extrême pour faire du co-fonda­teur du grou­pus­cule néo-nazi « Allo­broges Bour­goin » un paci­fique martyr et de la France Insou­mise une orga­ni­sa­tion crimi­nelle relève de cette stra­té­gie de mani­pu­la­tion. Quen­tin Deranque est passé par l’Ac­tion Française (mouve­ment roya­liste, nostal­gique d’un anti­sé­mi­tisme d’État) et était affi­lié au groupe Audace (ex Lyon Popu­laire, grou­pus­cule hérité du GUD et dissous en 2025 pour violence contre des personnes raci­sées et apolo­gie de la colla­bo­ra­tion avec le régime nazi). Ce n’est pas une erreur d’ana­lyse : c’est une opéra­tion. Elle vise à rendre accep­table une trajec­toire poli­tique afin de produire des affects de compas­sion et d’in­di­gna­tion, non pas tant par respect pour la jeune personne décé­dée, mais pour faire passer des idées hier encore consi­dé­rées comme inac­cep­tables.

L’ex­trême droite est fami­lière du révi­sion­nisme, elle cherche à l’ap­pliquer de nouveau pour diabo­li­ser celles et ceux qui la combattent. Elle tente d’éta­blir une nouvelle gram­maire où l’an­ti­fas­cisme serait le danger et où le racisme, le supré­ma­cisme blanc, l’an­ti­sé­mi­tisme, devien­draient une simple sensi­bi­lité, persé­cu­tée par une gauche terro­riste.

C’est ainsi qu’on fabrique la confu­sion.

Que leurs éléments de langage soient repris par les élus macro­nistes, on ne s’en étonne plus, mais aujourd’­hui certains garde fous semblent avoir sauté. Le 17 février dernier, l’As­sem­blée Natio­nale a observé une minute de silence en hommage à un mili­tant fasciste, ce qui parti­cipe à la sanc­tua­ri­sa­tion symbo­lique d’un récit construit par l’ex­trême droite.

Il faut inter­pel­ler, direc­te­ment, une partie substan­tielle de la gauche : parce que l’ex­trême droite ne gagne pas seule­ment quand la droite l’imite, elle gagne aussi quand ses adver­saires adoptent son cadre. Lorsque, par réflexe de respec­ta­bi­lité, on se préci­pite pour “prendre ses distances” selon la tempo­ra­lité et le voca­bu­laire impo­sés par les propa­gan­distes, on accepte déjà une partie du piège. Lorsque l’on valide le récit des “deux extrêmes” — même en croyant le combattre — on contri­bue à la symé­trie qu’elle réclame, car cette symé­trie est son passe­port pour l’im­pu­nité. Quand une partie de ses respon­sables réagit en comp­table du risque média­tique et cherche d’abord à se proté­ger de l’étiquette “violente” plutôt qu’à attaquer le méca­nisme de désin­for­ma­tion, elle aban­donne le terrain. Or ce terrain est préci­sé­ment celui où l’ex­trême droite recrute : un terrain d’images, de peur et de rumeurs. Le seul moyen de gagner à ce qui est loin d’être un jeu, c’est d’avoir le courage d‘énon­cer les choses clai­re­ment, en refu­sant le cadre imposé par l’ex­trême droite et les milliards mis à dispo­si­tion pour sa commu­ni­ca­tion.

Les fascistes veulent chan­ger la réalité, et avec la compli­cité d’une partie de la classe poli­tique et de certains médias, pour­raient y arri­ver aujourd’­hui. Ils n’ont pas besoin que tout le monde les approuve : ils ont seule­ment besoin que suffi­sam­ment de monde répète leurs mots, hésite sur les faits, et rela­ti­vise leurs actes. Ils ont besoin que la peur, la “mesure”, la “neutra­lité” deviennent des syno­nymes de renon­ce­ment. Les travaux de recherche sur la violence poli­tique montrent pour­tant que, sur la période récente, l’écra­sante majo­rité des meurtres à carac­tère idéo­lo­gique est impu­table à l’ex­trême droite.

À Lyon, l’in­ten­sité des violences des groupes natio­na­listes et supré­ma­cistes blanc a explosé depuis 2010, avec plusieurs dizaines d’ac­tions ciblants des mino­ri­tés par an. Ce n’est pas une abstrac­tion. Ce sont des agres­sions, des raton­nades, des traques, des guets-apens. Ce sont des quar­tiers où l’on sait qu’à telle heure, à tel endroit, on risque d’être suivi, frappé, insulté. C’est un climat qui s’ins­talle, et un climat ne se combat pas seule­ment par des tribunes : il se combat par une présence collec­tive, par la soli­da­rité, par l’or­ga­ni­sa­tion.

Le 19 janvier dernier, un lycéen d’ori­gine syrienne était encore agressé au pied de son immeuble, roué de coups, lacéré au visage, le tout sous un flot d’injures racistes. C’est pour ne pas lais­ser les fascistes terro­ri­ser la ville que des groupes comme la Jeune Garde Anti­fas­ciste se sont crées. 

Hier résis­tance face au nazisme, l’an­ti­fas­cisme doit aujourd’­hui rede­ve­nir une néces­sité pour lutter contre les idées et les actes racistes, isla­mo­phobes, anti­sé­mites, vali­distes et anti­fé­mi­nistes. 

Hier comme aujourd’­hui, le fascisme avance quand on le traite comme une opinion parmi d’autres.

Mais il recule lorsqu’une société s’or­ga­nise pour lui refu­ser l’es­pace, dans les médias, dans les urnes et dans la rue. Reven­diquer un anti­fas­cisme de rue, c’est avoir les yeux grands ouverts face à ce qui est en train de se passer encore une fois, c’est une capa­cité collec­tive à proté­ger, à docu­men­ter, à empê­cher l’ins­tal­la­tion d’un climat de terreur, à ne pas lais­ser des mino­ri­tés seules face aux meutes.

Nous réaf­fir­mons que notre enga­ge­ment poli­tique ne peut être qu’an­ti­fas­ciste et nous nous tien­drons à côté de celles et ceux qui tiennent cette ligne.

Cela implique une exigence : ne plus céder aux cadrages de l’ex­trême droite, ne plus courir derrière ses narra­tions, ne plus lui offrir des minutes de silence comme des chambres d’écho. Ne plus lui céder un pouce de terrain, sur les plateaux, dans les urnes comme dans la rue. 

Signa­taires :

  • Georges Didi-Huber­man, philo­sophe et histo­rien de l’art
  • Isabelle Sten­gers, philo­sophe
  • Fatima Ouas­sak, autrice, mili­tante anti-raciste
  • Domi­nique Cabrera, cinéaste
  • Alexis Cukier, philo­sophe
  • Ugo Palheta, socio­logue
  • Guillaume Meurice, humo­riste
  • Raphael Kempf , avocat
  • Lotta Nouki, porte-parole des Soulè­ve­ments de la terre
  • Médine, rappeur
  • Julie Ferrua, co-délé­guée géné­rale de l’Union syndi­cale Soli­daires
  • Youlie Yama­moto, porte-parole d’ATTAC France
  • Jean-Michel Frodon, ensei­gnant et critique de cinéma
  • Sophie Wahnich, histo­rienne, direc­trice de recherche Cnrs
  • Cathe­rine Mala­bou, philo­sophe, Univer­sité de Cali­for­nie à Irvine, États-Unis
  • Laure Abra­mo­witch, avocate
  • Gilbert Achcar, profes­seur émérite, SOAS, Univer­sité de Londres
  • Suzanne Adely, prési­dente Natio­nal Lawyers Guild, États-Unis
  • Léane Ales­tra, jour­na­liste, essayiste et mili­tante fémi­niste
  • Huber­tus von Amelun­xen, philo­sophe, direc­teur de l’Ar­chi­vio Conz à Berlin, Alle­magne
  • Juliette Arnaud, humo­riste
  • Claire Ather­ton, monteuse
  • Pierre-Emma­nuel Barré, humo­riste
  • Robert Craig Baum, philo­sophe
  • Philippe Bazin, artiste
  • Mathieu Bellah­sen, psychiatre et lanceur d’alerte
  • Emma Bigé, philo­sophe
  • Béné­dicte Bonzi, anthro­po­logue
  • Nico­las Bouchaud, comé­dien, metteur en scène
  • Gérard Bras, philo­sophe
  • Érik Bullot, cinéaste
  • Claude Calame, histo­rien, direc­teur d’études à l’EHESS
  • Pierre Carles, réali­sa­teur
  • Leila Chaibi, dépu­tée euro­péenne
  • Chloé Chalot, avocate
  • Ewen Char­dron­net jour­na­liste, cura­teur, artiste-auteur
  • Marie Char­tron, philo­sophe et docu­men­ta­riste
  • Patrick Chemla, psychiatre et psycha­na­lyste
  • Marie Chureau, mili­tante
  • Laurence De Cock, histo­rienne et ensei­gnante
  • Olivier Le Cour Grand­mai­son, univer­si­taire
  • Pierre Dardot, philo­sophe
  • Sonia Dayan-Herz­brun, socio­logue
  • Dona­tella della Porta, direc­trice du centre d’études des mouve­ments sociaux de l’École normale supé­rieure de Florence, Italie
  • Keith Dixon, profes­seur hono­raire, Univer­sité de Lyon 2
  • Sophie Djigo, philo­sophe
  • Suzanne Doppelt, auteure
  • Stéphane Douailler, profes­seur émérite de philo­so­phie, Univer­sité Paris 8 Vincennes-Saint-Denis
  • Michel Feher, philo­sophe, direc­teur des éditions Zone Books, New York, États-Unis
  • Adeline Ferrante, produc­trice
  • Bernard Friot, écono­miste et socio­logue, profes­seur émérite à l’uni­ver­sité Paris-Nanterre
  • Irene García Galán, mili­tante et autrice
  • Franck Gaudi­chaud, histo­rien
  • (…)
  • Robert Guédi­guian, cinéaste
  • (…)
  • Samuel Johsua, profes­seur émérite de l’uni­ver­sité Aix-Marseille
  • (…)
  • Pierre Khalfa, écono­miste Fonda­tion Coper­nic
  • Thomas Lacoste, réali­sa­teur, La Bande Passante
  • Bernard Lami­zet, profes­seur émérite, Insti­tut d’études poli­tiques de Lyon
  • Chris­tian Lazzeri, philo­sophe, Univer­sité de Paris Nanterre
  • Lam Lê, cinéaste
  • Frédé­ric Leba­ron, socio­logue
  • Jérôme Lèbre, philo­sophe
  • Corinne Lellouche jour­na­liste, écri­vaine
  • Claire Lemer­cier, histo­rienne
  • Sam Leter, coor­di­na­teu­rice Deco­lo­nial film festi­val
  • Jacques Lezra, philo­sophe, Univer­sité de Cali­for­nie à River­side, États-Unis
  • Ayme­ric Lompret, humo­riste
  • Michael Lowy, socio­logue
  • Noël Mamère, écolo­giste
  • (…)
  • Olivier Neveux, profes­seur des Univer­si­tés, ENS Lyon
  • Frédé­ric Neyrat, philo­sophe
  • (…)
  • Wiily Pelle­tier, socio­logue
  • (…)
  • Raphaël Pradeau, porte-parole d’ATTAC France
  • Chris­tian Prigent, écri­vain, Grand prix de l’Aca­dé­mie française
  • (…)
  • Éric Vuillard, écri­vain, cinéaste et scéna­riste, prix Goncourt
  • (…)

La tribune est à retrou­ver sur le site des Soulè­ve­ments de la terre, ainsi que l’en­semble des signa­taires.

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