13 mai 2026

Media­part. Laurent Mauduit. Le patro­nat et l’ex­trême-droite. Et le capi­ta­lisme liber­ta­rien

Pourquoi les milieux d’af­faires préparent leur rallie­ment à l’ex­trême droite

Alors que le Medef a long­temps appliqué un barrage répu­bli­cain contre le RN, il reçoit ce lundi à déjeu­ner son président, Jordan Bardella. Les grands patrons anti­cipent désor­mais l’ac­ces­sion au pouvoir du parti. Ils sont aussi de plus en plus séduits par le capi­ta­lisme liber­ta­rien états-unien.

Laurent Mauduit

C’est à n’en pas douter un bascu­le­ment histo­rique. Alors que depuis la Libé­ra­tion, le patro­nat français a toujours prétendu qu’il se refu­sait à tout contact avec les diri­geant·es des partis d’ex­trême droite français, une quin­zaine des plus grands diri­geants d’en­tre­prise du pays ont dîné le 7 avril avec Marine Le Pen. Et ce lundi 20 avril, le bureau exécu­tif du Medef reçoit à déjeu­ner Jordan Bardella, président du Rassem­ble­ment natio­nal (RN), ce qui est égale­ment sans précé­dent.

Pour comprendre l’im­por­tance majeure de ces événe­ments, il faut avoir à l’es­prit un ensei­gne­ment de l’his­toire du siècle écoulé : jamais l’ex­trême droite n’a accédé au pouvoir sans que les milieux finan­ciers y consentent ou l’y aident. Ce fut le cas en Italie, pour Benito Musso­lini (1883–1945) : les milieux d’af­faires italiens ont fait cause commune avec lui bien avant qu’il n’ac­cède au pouvoir en 1922 et y ont forte­ment contri­bué.

Ce fut le cas aussi en Alle­magne pour Adolf Hitler (1889–1945) : comme l’his­to­rien Johann Chapou­tot le docu­mente méti­cu­leu­se­ment dans son livre Les Irres­pon­sables (Galli­mard), ou comme le Prix Goncourt 2017, Éric Vuillard, l’a magni­fique­ment mis en scène dans L’Ordre du jour (Actes Sud), tous les grands noms de la finance et de l’in­dus­trie alle­mande avaient pris fait et cause pour le chef du parti nazi, avant même qu’il n’ins­talle son régime de terreur en 1933.

Plus récem­ment, il y a l’exemple du Chili, de même nature. Les milieux d’af­faires ont apporté leur soutien à Augusto Pino­chet bien avant son coup d’État en 1973, et en ont été très vite récom­pen­sés : sous la férule féroce des « Chicago Boys », ces écono­mistes libé­raux états-uniens, le pays est devenu le premier labo­ra­toire d’ex­pé­ri­men­ta­tion du néoli­bé­ra­lisme.

En France, nous sommes préci­sé­ment dans ce moment de bascule, sans doute déci­sif. Les cercles patro­naux préparent leur rallie­ment à l’ex­trême droite et cherchent à en jauger les diri­geants. Certains grands patrons le font avec enthou­siasme, parce qu’ils sont acquis aux obses­sions iden­ti­taires ou xéno­phobes du RN ; d’autres avec rési­gna­tion, parce qu’ils enragent contre Emma­nuel Macron depuis la disso­lu­tion, et ne voient pas d’autre issue pour éviter un gouver­ne­ment de gauche.

Long­temps secrètes, puis pendant un temps discrètes, les connexions entre le patro­nat et le RN sont désor­mais publiques et spec­ta­cu­laires, à l’ap­proche de l’élec­tion prési­den­tielle de 2027. C’est préci­sé­ment ce que confirme le dîner du 7 avril, chez Drouant, révélé par Le Nouvel Obs.

Pour en appré­cier l’im­por­tance, il suffit de connaître l’iden­tité de ceux qui n’ont pas rechi­gné à s’af­fi­cher dans l’un des plus chics restau­rants de la capi­tale avec Marine Le Pen, héri­tière d’un parti fondé par son père, ancien tortion­naire de la guerre d’Al­gé­rie, et par l’an­cien Waffen-SS, Pierre Bousquet (1919–1991).

Parmi les convives, il y avait Bernard Arnault, le plus puis­sant et le plus riche des grands patrons français, qui jusque-là avait toujours fait savoir qu’il ne voulait pas rencon­trer Marine Le Pen. Mais depuis plusieurs mois, il montre des signes de sympa­thie envers l’ex­trême droite – et pas seule­ment ce signe-là.

D’abord, il est un ami de Vincent Bolloré. Et les campagnes xéno­phobes ou racistes que mènent les médias de ce dernier, notam­ment sur CNews, n’ont pas installé la moindre distance entre les deux puis­sants hommes d’af­faires. Pour preuve, le groupe de Bernard Arnault, LVMH, est celui qui soutient le plus osten­si­ble­ment, par d’in­nom­brables campagnes publi­ci­taires, les médias de Vincent Bolloré, tout parti­cu­liè­re­ment Le Jour­nal du dimanche et le JDNews.

Autre signe, dans un groupe fami­lial qui marche à la baguette, Bernard Arnault n’a rien trouvé à redire à ce que son fils, Antoine, entre­tienne depuis de longs mois une rela­tion d’ami­tié avec Jordan Bardella et que les gazettes en tiennent la chro­nique.(…)

Les signes de sympa­thie de Bernard Arnault envers l’ex­trême droite ne se limitent pas à la France. On peut rele­ver l’en­thou­siasme qu’il témoigne fréquem­ment à Donald Trump, dont il est proche depuis le début des années 1980, ou encore à l’homme du salut nazi, Elon Musk, dont il a, à plusieurs reprises, applaudi les projets de destruc­tion des services publics améri­cains.

Parmi les convives du dîner avec Marine Le Pen, il y avait encore Cyrille Bolloré, l’un des fils de Vincent Bolloré ; la direc­trice géné­rale du groupe éner­gé­tique Engie, Cathe­rine MacG­re­gor ; Sébas­tien Bazin, le PDG du groupe hôte­lier Accor ; Patrick Pouyanné, le tout-puis­sant patron de TotalE­ner­gies, qui milite de longue date pour que des liens soient établis entre le patro­nat et l’ex­trême droite ; le président de Renault, Jean-Domi­nique Senard ; Thomas Buberl, le DG d’Axa ; l’an­cien direc­teur géné­ral d’Axa, Henri de Castries – qui en 2022 avait beau­coup fait parler de lui à la faveur d’un autre repas sulfu­reux, cette fois-là avec Éric Zemmour.

On y a aussi vu Paul Herme­lin, le président du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Capge­mini, (…)

. À la diffé­rence des trente plus grands patrons alle­mands, qui en mai 2024 avaient pris ferme­ment posi­tion contre le parti d’ex­trême droite AfD, dans une tribune titrée « Debout pour nos valeurs ».

Les subter­fuges du président du Medef

Autre rencontre haute­ment symbo­lique : l’in­vi­ta­tion à déjeu­ner que le bureau exécu­tif du Medef a adres­sée à Jordan Bardella pour ce 20 avril.

Pendant long­temps, les diri­geant·es de l’or­ga­ni­sa­tion patro­nale ont effec­ti­ve­ment respecté le barrage répu­bli­cain, appe­lant à voter contre Jean-Marie Le Pen, puis contre sa fille. Ce fut la consigne d’Er­nest-Antoine Seillière en 2002, puis celle de Laurence Pari­sot au début des années 2010. Ce réflexe démo­cra­tique s’est par la suite érodé. Pour finir, lors des légis­la­tives de 2024, le patro­nat a refusé d’ap­pe­ler au barrage répu­bli­cain, et a même fait comprendre que le vrai danger venait de la gauche bien plus que de l’ex­trême droite. Vieux réflexe : « Plutôt Hitler que le Front popu­laire. »

(…) Il faut dire que des hiérarques du Medef œuvrent de longue date à ce rappro­che­ment. C’est notam­ment le cas d’Éric Trap­pier, président de la holding du groupe Dassault, tout comme de la puis­sante fédé­ra­tion de la métal­lur­gie. (…) Et le jour­nal phare du groupe Dassault, Le Figaro, dont certains diri­geants viennent eux-mêmes de l’ex­trême droite (à commen­cer par le direc­teur des rédac­tions, Alexis Brézet, qui a dirigé l’heb­do­ma­daire Valeurs actuelles), a été le fer de lance de la bataille pour « l’union des droites ».

C’est en réalité une poro­sité géné­ra­li­sée qui s’est instau­rée entre les milieux d’af­faires et l’ex­trême droite.  (…)

L’émer­gence d’un nouveau capi­ta­lisme liber­ta­rien dans le Brésil de Bolso­naro, l’Ar­gen­tine de Milei et surtout les États-Unis de Trump, exerce une véri­table fasci­na­tion sur les plus grands patrons français, dont Bernard Arnault, Patrick Pouyanné ou Rodolphe Saadé (CMA CGM).

Beau­coup se sont pris à penser que, pour surmon­ter la crise du néoli­bé­ra­lisme ouverte lors de la crise finan­cière des années 2008–2010, et ouvrir de nouvelles pers­pec­tives d’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal et des profits, il fallait avan­cer vers une déré­gu­la­tion beau­coup plus radi­cale, et même se diri­ger vers un capi­ta­lisme sans la démo­cra­tie. En clair, ils se sont accli­ma­tés à l’idée d’un pouvoir auto­ri­taire, quand ils n’œuvrent pas à sa victoire.

(…) Dit autre­ment, pour être effi­cace, le combat contre l’ex­trême droite doit se mener de pair avec celui contre le nouveau capi­ta­lisme qui vient.

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