23 avril 2026

Media­­part. Laurent Mauduit. Le patro­­nat et l’ex­­trême-droite. Et le capi­­ta­­lisme liber­­ta­­rien

Pourquoi les milieux d’af­­faires préparent leur rallie­­ment à l’ex­­trême droite

Alors que le Medef a long­­temps appliqué un barrage répu­­bli­­cain contre le RN, il reçoit ce lundi à déjeu­­ner son président, Jordan Bardella. Les grands patrons anti­­cipent désor­­mais l’ac­­ces­­sion au pouvoir du parti. Ils sont aussi de plus en plus séduits par le capi­­ta­­lisme liber­­ta­­rien états-unien.

Laurent Mauduit

C’est à n’en pas douter un bascu­­le­­ment histo­­rique. Alors que depuis la Libé­­ra­­tion, le patro­­nat français a toujours prétendu qu’il se refu­­sait à tout contact avec les diri­­geant·es des partis d’ex­­trême droite français, une quin­­zaine des plus grands diri­­geants d’en­­tre­­prise du pays ont dîné le 7 avril avec Marine Le Pen. Et ce lundi 20 avril, le bureau exécu­­tif du Medef reçoit à déjeu­­ner Jordan Bardella, président du Rassem­­ble­­ment natio­­nal (RN), ce qui est égale­­ment sans précé­dent.

Pour comprendre l’im­­por­­tance majeure de ces événe­­ments, il faut avoir à l’es­­prit un ensei­­gne­­ment de l’his­­toire du siècle écoulé : jamais l’ex­­trême droite n’a accédé au pouvoir sans que les milieux finan­­ciers y consentent ou l’y aident. Ce fut le cas en Italie, pour Benito Musso­­lini (1883–1945) : les milieux d’af­­faires italiens ont fait cause commune avec lui bien avant qu’il n’ac­­cède au pouvoir en 1922 et y ont forte­­ment contri­­bué.

Ce fut le cas aussi en Alle­­magne pour Adolf Hitler (1889–1945) : comme l’his­­to­­rien Johann Chapou­­tot le docu­­mente méti­­cu­­leu­­se­­ment dans son livre Les Irres­­pon­­sables (Galli­­mard), ou comme le Prix Goncourt 2017, Éric Vuillard, l’a magni­­fique­­ment mis en scène dans L’Ordre du jour (Actes Sud), tous les grands noms de la finance et de l’in­­dus­­trie alle­­mande avaient pris fait et cause pour le chef du parti nazi, avant même qu’il n’ins­­talle son régime de terreur en 1933.

Plus récem­­ment, il y a l’exemple du Chili, de même nature. Les milieux d’af­­faires ont apporté leur soutien à Augusto Pino­­chet bien avant son coup d’État en 1973, et en ont été très vite récom­­pen­­sés : sous la férule féroce des « Chicago Boys », ces écono­­mistes libé­­raux états-uniens, le pays est devenu le premier labo­­ra­­toire d’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion du néoli­­bé­­ra­­lisme.

En France, nous sommes préci­­sé­­ment dans ce moment de bascule, sans doute déci­­sif. Les cercles patro­­naux préparent leur rallie­­ment à l’ex­­trême droite et cherchent à en jauger les diri­­geants. Certains grands patrons le font avec enthou­­siasme, parce qu’ils sont acquis aux obses­­sions iden­­ti­­taires ou xéno­­phobes du RN ; d’autres avec rési­­gna­­tion, parce qu’ils enragent contre Emma­­nuel Macron depuis la disso­­lu­­tion, et ne voient pas d’autre issue pour éviter un gouver­­ne­­ment de gauche.

Long­­temps secrètes, puis pendant un temps discrètes, les connexions entre le patro­­nat et le RN sont désor­­mais publiques et spec­­ta­­cu­­laires, à l’ap­­proche de l’élec­­tion prési­­den­­tielle de 2027. C’est préci­­sé­­ment ce que confirme le dîner du 7 avril, chez Drouant, révélé par Le Nouvel Obs.

Pour en appré­­cier l’im­­por­­tance, il suffit de connaître l’iden­­tité de ceux qui n’ont pas rechi­­gné à s’af­­fi­­cher dans l’un des plus chics restau­­rants de la capi­­tale avec Marine Le Pen, héri­­tière d’un parti fondé par son père, ancien tortion­­naire de la guerre d’Al­­gé­­rie, et par l’an­­cien Waffen-SS, Pierre Bousquet (1919–1991).

Parmi les convives, il y avait Bernard Arnault, le plus puis­­sant et le plus riche des grands patrons français, qui jusque-là avait toujours fait savoir qu’il ne voulait pas rencon­­trer Marine Le Pen. Mais depuis plusieurs mois, il montre des signes de sympa­­thie envers l’ex­­trême droite – et pas seule­­ment ce signe-là.

D’abord, il est un ami de Vincent Bolloré. Et les campagnes xéno­­phobes ou racistes que mènent les médias de ce dernier, notam­­ment sur CNews, n’ont pas installé la moindre distance entre les deux puis­­sants hommes d’af­­faires. Pour preuve, le groupe de Bernard Arnault, LVMH, est celui qui soutient le plus osten­­si­­ble­­ment, par d’in­­nom­­brables campagnes publi­­ci­­taires, les médias de Vincent Bolloré, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment Le Jour­­nal du dimanche et le JDNews.

Autre signe, dans un groupe fami­­lial qui marche à la baguette, Bernard Arnault n’a rien trouvé à redire à ce que son fils, Antoine, entre­­tienne depuis de longs mois une rela­­tion d’ami­­tié avec Jordan Bardella et que les gazettes en tiennent la chro­­nique.(…)

Les signes de sympa­­thie de Bernard Arnault envers l’ex­­trême droite ne se limitent pas à la France. On peut rele­­ver l’en­­thou­­siasme qu’il témoigne fréquem­­ment à Donald Trump, dont il est proche depuis le début des années 1980, ou encore à l’homme du salut nazi, Elon Musk, dont il a, à plusieurs reprises, applaudi les projets de destruc­­tion des services publics améri­­cains.

Parmi les convives du dîner avec Marine Le Pen, il y avait encore Cyrille Bolloré, l’un des fils de Vincent Bolloré ; la direc­­trice géné­­rale du groupe éner­­gé­­tique Engie, Cathe­­rine MacG­­re­­gor ; Sébas­­tien Bazin, le PDG du groupe hôte­­lier Accor ; Patrick Pouyanné, le tout-puis­­sant patron de TotalE­­ner­­gies, qui milite de longue date pour que des liens soient établis entre le patro­­nat et l’ex­­trême droite ; le président de Renault, Jean-Domi­­nique Senard ; Thomas Buberl, le DG d’Axa ; l’an­­cien direc­­teur géné­­ral d’Axa, Henri de Castries – qui en 2022 avait beau­­coup fait parler de lui à la faveur d’un autre repas sulfu­­reux, cette fois-là avec Éric Zemmour.

On y a aussi vu Paul Herme­­lin, le président du conseil d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de Capge­­mini, (…)

. À la diffé­­rence des trente plus grands patrons alle­­mands, qui en mai 2024 avaient pris ferme­­ment posi­­tion contre le parti d’ex­­trême droite AfD, dans une tribune titrée « Debout pour nos valeurs ».

Les subter­­fuges du président du Medef

Autre rencontre haute­­ment symbo­­lique : l’in­­vi­­ta­­tion à déjeu­­ner que le bureau exécu­­tif du Medef a adres­­sée à Jordan Bardella pour ce 20 avril.

Pendant long­­temps, les diri­­geant·es de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion patro­­nale ont effec­­ti­­ve­­ment respecté le barrage répu­­bli­­cain, appe­­lant à voter contre Jean-Marie Le Pen, puis contre sa fille. Ce fut la consigne d’Er­­nest-Antoine Seillière en 2002, puis celle de Laurence Pari­­sot au début des années 2010. Ce réflexe démo­­cra­­tique s’est par la suite érodé. Pour finir, lors des légis­­la­­tives de 2024, le patro­­nat a refusé d’ap­­pe­­ler au barrage répu­­bli­­cain, et a même fait comprendre que le vrai danger venait de la gauche bien plus que de l’ex­­trême droite. Vieux réflexe : « Plutôt Hitler que le Front popu­­laire. »

(…) Il faut dire que des hiérarques du Medef œuvrent de longue date à ce rappro­­che­­ment. C’est notam­­ment le cas d’Éric Trap­­pier, président de la holding du groupe Dassault, tout comme de la puis­­sante fédé­­ra­­tion de la métal­­lur­­gie. (…) Et le jour­­nal phare du groupe Dassault, Le Figaro, dont certains diri­­geants viennent eux-mêmes de l’ex­­trême droite (à commen­­cer par le direc­­teur des rédac­­tions, Alexis Brézet, qui a dirigé l’heb­­do­­ma­­daire Valeurs actuelles), a été le fer de lance de la bataille pour « l’union des droites ».

C’est en réalité une poro­­sité géné­­ra­­li­­sée qui s’est instau­­rée entre les milieux d’af­­faires et l’ex­­trême droite.  (…)

L’émer­­gence d’un nouveau capi­­ta­­lisme liber­­ta­­rien dans le Brésil de Bolso­­naro, l’Ar­­gen­­tine de Milei et surtout les États-Unis de Trump, exerce une véri­­table fasci­­na­­tion sur les plus grands patrons français, dont Bernard Arnault, Patrick Pouyanné ou Rodolphe Saadé (CMA CGM).

Beau­­coup se sont pris à penser que, pour surmon­­ter la crise du néoli­­bé­­ra­­lisme ouverte lors de la crise finan­­cière des années 2008–2010, et ouvrir de nouvelles pers­­pec­­tives d’ac­­cu­­mu­­la­­tion du capi­­tal et des profits, il fallait avan­­cer vers une déré­­gu­­la­­tion beau­­coup plus radi­­cale, et même se diri­­ger vers un capi­­ta­­lisme sans la démo­­cra­­tie. En clair, ils se sont accli­­ma­­tés à l’idée d’un pouvoir auto­­ri­­taire, quand ils n’œuvrent pas à sa victoire.

(…) Dit autre­­ment, pour être effi­­cace, le combat contre l’ex­­trême droite doit se mener de pair avec celui contre le nouveau capi­­ta­­lisme qui vient.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.