Collectif de journalistes en exil
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Le jour où l’enfance prend fin
Cinq ans après le retour des talibans au pouvoir, l’exclusion des filles de l’éducation, la dégradation de l’enseignement et l’exposition des enfants à la violence soulèvent une question qui dépasse largement l’Afghanistan : quel avenir est-on en train de construire pour la prochaine génération ?
En Afghanistan, une fille peut encore avoir ses livres scolaires. Les cahiers dans lesquels elle faisait autrefois ses devoirs. Les livres dont les marges portent peut-être encore les noms d’amies qui s’asseyaient à côté d’elle et parlaient de leur avenir. Peut-être que son uniforme scolaire se trouve toujours quelque part dans la maison, un vêtement d’une époque où aller à l’école faisait simplement partie de la vie quotidienne.
Mais depuis cinq ans, les portes de l’école lui sont fermées. Pas parce qu’une guerre fait rage dans son quartier. Pas à cause d’une maladie. Pas même parce qu’elle a choisi de partir. Simplement parce qu’elle est une fille.
Une fille qui avait douze ans en août 2021 en a aujourd’hui dix-sept. Cinq années de son adolescence sont passées ; cinq années qui ne reviendront jamais. C’est peut-être l’une des manières les plus humaines de comprendre l’Afghanistan cinq ans après le retour des Taliban au pouvoir. Derrière les chiffres, les rapports internationaux et les décrets du gouvernement, il y a une réalité simple : une génération est en train de grandir.
Et la question n’est plus seulement de savoir ce que les Taliban ont fait de l’Afghanistan aujourd’hui. La question, plus difficile, est de savoir quelle enfance — et quel avenir — sont en train de se construire pour l’Afghanistan de demain.
Selon l’UNESCO et l’UNICEF, environ 2,2 millions de filles afghanes ne peuvent plus fréquenter l’école au-delà du primaire. L’Afghanistan reste le seul pays au monde où les filles et les femmes sont officiellement exclues de l’enseignement secondaire et supérieur. Mais « 2,2 millions » reste un chiffre.
Pour comprendre ce que ce chiffre signifie, il faut revenir à une enfant. Une fille qui, à douze ans, aurait dû entrer dans une nouvelle étape de sa vie : poursuivre sa scolarité, se faire des amis, découvrir de nouvelles matières, réfléchir à ce qu’elle pourrait devenir.
Elle a maintenant dix-sept ans. Elle a peut-être toujours ces rêves, mais depuis cinq ans, elle n’a plus de classe dans laquelle les faire grandir. Être privée d’éducation, ce n’est pas seulement être privée de livres et d’examens. L’école est l’un des premiers endroits où un enfant découvre un monde plus vaste que sa famille. C’est là qu’il apprend à poser des questions, à exprimer son désaccord, à échouer, à recommencer et à imaginer un avenir qui n’existe pas encore.
Quand l’école disparaît, ce ne sont donc pas seulement les cours qui disparaissent. C’est une partie de l’horizon des possibles d’un enfant qui disparaît avec elle.
« C’est ainsi qu’une politique peut devenir une norme sociale »
C’est pour cette raison que la notion d’« apartheid de genre » occupe une place croissante dans les discussions sur le traitement des femmes et des filles en Afghanistan. Des experts des droits humains des Nations unies ont décrit le système mis en place par les Taliban comme une forme institutionnalisée d’oppression fondée sur le genre et ont appelé à inscrire le crime d’apartheid de genre dans le droit international.
Le problème n’est pas seulement qu’une fille ne peut pas aller à l’université ou qu’une femme ne peut pas choisir la profession qu’elle souhaite. Le problème plus profond est l’apparition d’un système social dans lequel le genre détermine les limites de la vie d’une personne avant même qu’elle ait eu la possibilité de choisir.
Un jeune garçon afghan peut prendre son cartable le matin et sortir de chez lui. Sa sœur, du même âge et issue de la même famille, peut rester à la maison. Elle regarde son frère aller là où elle n’a pas le droit d’aller. Les enfants ne lisent pas les lois ; ils grandissent avec les inégalités qu’elles produisent et finissent par les intégrer.
Un garçon qui voit les femmes de sa famille progressivement repoussées hors de la vie publique peut finir par considérer cette situation comme naturelle. Une fille qui voit sa mère subir des restrictions et qui est elle-même exclue de l’école peut apprendre très tôt que ses rêves sont censés être plus petits que ceux de son frère.
C’est ainsi qu’une politique peut devenir une norme sociale. Et lorsque la discrimination passe de la loi à l’esprit, elle devient beaucoup plus difficile à défaire.
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En 2025, l’UNICEF et l’UNESCO ont averti que le système éducatif afghan faisait face à une crise qui s’aggravait, aussi bien pour les filles que pour les garçons. Plus de 90% des enfants de dix ans étaient incapables de lire et de comprendre un texte simple, un indicateur de ce que les deux agences ont décrit comme une profonde crise de « scolarisation sans apprentissage ».
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Cette distinction est importante. Tous les enfants afghans qui fréquentent une école religieuse ne sont pas des enfants soldats. Tous les garçons qui grandissent en Afghanistan ne deviendront pas des extrémistes. Et le fait d’être privé d’éducation ne transforme pas, à lui seul, quelqu’un en terroriste.
La question n’est pas celle d’un destin déjà écrit. Elle est celle de la possibilité d’un parcours.
Lorsqu’un enfant grandit dans un environnement où la violence est devenue normale, où l’éducation s’est affaiblie, où les horizons sociaux se sont réduits et où il est exposé à des structures armées, l’éventail des futurs possibles peut se rétrécir — et certains de ces chemins peuvent être dangereux.
L’extrémisme commence rarement par une arme. Avant qu’un enfant ne prenne un fusil, il peut d’abord apprendre autre chose : qui sont « nous » ? Qui sont « eux » ? Qui est l’ennemi ? Qui mérite d’être haï ? Qui doit obéir ? Et peut-on justifier la violence contre l’autre ?
C’est là que la notion d’endoctrinement idéologique devient importante.
Elle ne doit pas être confondue avec l’éducation religieuse. La religion, les écoles religieuses et l’enseignement traditionnel ne produisent pas, en eux-mêmes, l’extrémisme. Le danger apparaît lorsqu’un enfant grandit dans un environnement où le questionnement cède la place à l’obéissance, et où un sentiment d’humanité partagée laisse place à un monde divisé entre amis et ennemis.
Dans ces circonstances, l’arme peut être la dernière étape. La manière de penser peut avoir été façonnée bien plus tôt.
C’est peut-être la question la plus importante lorsqu’on réfléchit à l’avenir des enfants exposés aux groupes armés. Imaginons un garçon qui rejoint une structure armée à l’âge de dix ans. À douze ans, il est témoin de violences. À quatorze ans, il s’est habitué aux armes. À seize ans, il ne voit peut-être déjà plus le monde comme un enfant ordinaire.
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La question est différente : si un enfant grandit avec une éducation insuffisante, dans l’isolement social, avec une violence devenue normale et dans un environnement idéologique fermé, quels choix lui resteront-ils à l’avenir ?
Et si cet enfant quitte un jour l’Afghanistan, qu’emportera-t-il avec lui de l’autre côté de la frontière ? Un diplôme scolaire ? Une compétence professionnelle ? Une expérience de la vie civile ?
Nous ne le savons pas. Et c’est peut-être précisément pour cela que la question est importante.
« Pour un enfant, cinq ans peuvent correspondre à la formation de toute une personnalité »
Revenons à la fille. Dix-sept ans. Cinq ans sans école. Elle vit sous un système qui a systématiquement restreint les droits et les libertés des femmes et des filles. Mais elle pourrait encore devenir enseignante, médecin, journaliste ou tout autre chose — si on lui donne la possibilité de choisir son propre avenir.
Imaginons maintenant le garçon. Le même âge. Il est toujours autorisé à aller à l’école, mais son avenir se construit dans un système éducatif confronté à une crise profonde, au sein d’une société de plus en plus définie par les restrictions et le contrôle idéologique.
Lui aussi pourrait devenir enseignant. Ou médecin, ou travailleur, ou dans des circonstances très différentes, rejoindre un réseau violent.
Aucun de ces futurs n’est écrit d’avance. Et c’est précisément là que se trouve le problème.
Les Taliban ne peuvent pas décider du futur d’un enfant par un seul décret. Mais ils peuvent élargir ou réduire l’éventail des choix qui s’offrent à lui. C’est peut-être l’une des conséquences les plus profondes de ces cinq dernières années.
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Si une fille apprend que, parce qu’elle est une fille, certains futurs lui sont interdits, tandis qu’un garçon grandit dans une société où l’obéissance est valorisée et où le monde est de plus en plus présenté en termes de « nous » et de « eux », alors les conséquences dépassent les lois d’aujourd’hui. Elles commencent à façonner l’imaginaire social de demain.
Cinq ans après le retour des Taliban au pouvoir, il ne suffit peut-être plus de regarder uniquement les images d’août 2021 : l’aéroport, les murs, les avions et les personnes qui tentaient de fuir.
Aujourd’hui, il faut regarder d’autres images.
(…)La tragédie est qu’on leur retire la liberté de décider eux-mêmes de ce qu’ils deviendront.
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L’Europe, qui a connu les conséquences de la guerre, de l’extrémisme et de la haine idéologique, sait mieux que beaucoup d’autres que les blessures d’une génération peuvent survivre au conflit qui les a provoquées.
Mais la leçon ne devrait pas être la peur. Elle devrait être la prévention.
Prévenir la disparition de l’éducation, prévenir la banalisation de la violence, empêcher que des enfants soient entraînés dans des structures qui leur volent leur enfance avant même qu’ils puissent choisir leur avenir. Peut-être que le moment où l’on remet une arme à un enfant est déjà trop tard.
Peut-être que tout commence bien plus tôt : le jour où une fille apprend que l’école n’est plus pour elle. Le jour où la violence devient ordinaire pour un garçon. Le jour où un enfant apprend à obéir avant d’apprendre à questionner.
Un cartable laissé derrière soi. Une porte de classe fermée. Un enfant qui apprend à accepter les limites avant d’apprendre à imaginer les possibles.
Ces choses peuvent sembler petites face aux grands événements qui ont façonné l’Afghanistan au cours des cinq dernières années. Elles ne le sont pas.
Car l’avenir d’un pays ne se construit pas seulement dans ses ministères, sur ses champs de bataille ou dans ses palais. Il se construit dans l’esprit de ses enfants.
Et peut-être que la question la plus importante, cinq ans après le retour des Taliban, n’est donc pas ce que ces enfants feront au monde.
C’est ce que le monde laissera leur arriver.
Jawaher Yousofi
Jawaher Yousofi est une journaliste afghane engagée dans les médias depuis 2005. Première femme à animer des émissions culturelles et sociales dans la province d’Hérat, elle documente les violences de genre, les inégalités et les luttes quotidiennes des femmes en Afghanistan. Formée en sociologie et en philosophie, elle obtient un master en sociologie à l’Université Kateb en 2018, en plus d’une formation en journalisme axée sur les droits humains.
En 2013, elle co-fonde le premier mouvement étudiant à l’Université de Kaboul, puis travaille au sein du ministère des Réfugiés, ainsi qu’avec diverses organisations locales et internationales. Après avoir fui l’Afghanistan, elle vit en Iran puis au Brésil avant de rejoindre la France en 2024. Elle poursuit aujourd’hui son engagement en portant les récits des femmes et des journalistes afghans.
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