5 octobre 2026

Médiapart. 2 octobre. « 48 heures d’enfer » : à leur sortie de garde à vue, des lycéens traumatisés

https://www.mediapart.fr/journal/france/021026/48-heures-d-enfer-leur-sortie-de-garde-vue-des-lyceens-traumatises?

« 48 heures d’enfer » : à leur sortie de garde à vue, des lycéens traumatisés

Plus de 2 000 personnes, très majoritairement des mineurs, ont été placées en garde à vue depuis lundi 28 septembre en marge du mouvement des lycéens. Plusieurs d’entre eux témoignent de conditions de détention violentes, qui interrogent sur la réponse politique apportée à cette mobilisation.

Inès Bennacer et Pierre Jequier-Zalc

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Ce n’est que vers la fin de son récit, à la question « comment allez-vous aujourd’hui ? », que sa voix flanche légèrement. « Je n’ose plus sortir. J’ai peur de recroiser l’équipe de la BAC. »

Quelques jours après sa garde à vue, il se rend à l’hôpital et consulte un pédopsychiatre qui, dans un certificat médical, écrit : « L’examen initial a découvert : des cauchemars, des angoisses, un vécu de peur, il est en hypervigilance et dans l’évitement de l’extérieur, n’ose plus sortir seul et n’ose plus aller au lycée. » Diagnostic : stress aigu post-traumatique et sept jours d’ITT. 

(…) « En salle de fouille, un vieux policier m’a demandé de me déshabiller. J’ai refusé d’enlever mon bas. Il m’a baissé mon pantalon et mon caleçon de force », assure celui qui est ressorti du commissariat sans poursuites pénales. 

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Alors que le mouvement lycéen s’étend partout en France, les chiffres d’interpellations et de gardes à vue communiqués par le ministère de l’intérieur grimpent en flèche jour après jour. Jeudi 1er octobre, 1 800 personnes, dont 90 % de mineur·es, avaient été placées en garde à vue depuis le début de la semaine. Pour la seule journée du 1er octobre, plus de 1 900 personnes ont été interpellées. Des chiffres tout à fait inédits.

« Aux revendications légitimes, [le gouvernement] répond par la violence, les interpellations, les gardes à vue. […] Cette répression est d’une ampleur sans précédent », s’inquiète la CGT qui accuse le gouvernement d’organiser et d’assumer « l’escalade » de violences constatées depuis mercredi 30 septembre et appelle à manifester auprès des lycéen·nes le 6 octobre. 

De son côté, le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a témoigné de « toute [sa] confiance » à l’égard des forces de l’ordre « pour parvenir au juste équilibre entre proportionnalité des interventions, nécessaire maintien de l’ordre et protection des biens et des personnes », dénonçant un « climat de violence inacceptable aux abords des établissements scolaires ».

« On est en colère. On proteste parce qu’il y a des rats dans nos classes, où il n’y a pas assez de tables et de chaises, et on nous envoie la police comme ça. C’est ça la liberté de manifester et de protester ? », rage, amer, Mohammed. (…) Placé pour la première fois de sa vie en garde à vue, il raconte « quarante-huit heures d’enfer ». « On nous a servi un seul repas par jour. On était quatre dans une cellule pour trois qui puait la pisse. Les policiers tapaient sur les barres en métal avec leur matraque pour nous réveiller la nuit. J’ai été traité de “sale petit Arabe” », affirme le lycéen. 

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 Jeudi 1er octobre, le ministre de la justice, Gérald Darmanin, a convoqué les trente-six procureurs généraux pour apporter « une réponse pénale ferme et l’engagement de la responsabilité civile des parents de mineurs chaque fois que cela est possible », a-t-il écrit sur X. Invité le lendemain sur RTL, il a dit « espérer » que « les magistrats du siège confirmeront » ce que demanderont les procureurs.

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À 8 h 15, son fils est interpellé par deux agents de la BAC, présents en nombre aux abords de l’établissement. Rapidement, Noham est interpellé, fouillé puis embarqué, le tout filmé par ses ami·es qui s’empressent d’informer Sophia Fichera.

« Dans la voiture, il a demandé des explications sur son arrestation, car il n’avait rien fait, les agents n’ont pas cherché à comprendre. Ils lui ont dit “ferme ta gueule” et “on va te niquer si tu continues” et d’autres insultes. Ils l’ont frappé à plusieurs reprises, au foie, au visage », dénonce-t-elle. 

Entre-temps, elle est prévenue par le commissariat que son fils est mis en garde à vue, pour dégradation de biens. Sur les coups de 18 heures, le lycéen sort du commissariat. Il raconte à sa mère qu’on lui a interdit l’accès aux toilettes et que les insultes racistes étaient incessantes.

Depuis, Noham ne veut plus aller au lycée ou seulement s’il est accompagné par son père. Sophia Fichera a désormais peur qu’on lui colle injustement l’étiquette de voyou. Surtout qu’elle a le sentiment qu’il a été embarqué délibérément, notamment parce qu’il est maghrébin et qu’il « portait une casquette ».

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Lionel*, élève à Paul-Éluard, à Saint-Denis, raconte la même chose.« Malheureusement, j’ai déjà fait plusieurs gardes à vue dans ma vie. Mais jamais, vraiment jamais, on m’a tabassé et insulté comme cela. Ils m’ont éclaté la tête au sol, à coups de poing. J’ai subi une bavure », raconte le lycéen de 17 ans, qui montre une vidéo dans laquelle on voit cinq agents de police le plaquer violemment au sol devant son établissement. Il est ressorti libre du commissariat, sans poursuites pénales, mais avec des séquelles physiques, son arcade étant largement entaillée. (…) Le lycéen décrit ensuite une fouille « traumatisante » et « humiliante » au commissariat. « J’étais en caleçon devant plusieurs hommes, il faisait froid, j’avais peur », s’émeut-il. Le lycéen refuse à nouveau de fournir ses codes de téléphone, alors, il assure avoir été frappé à tel point que sa joue a « triplé de volume ».

Il passe la nuit dans un autre commissariat, où on lui retire matelas et oreillers. « On m’a insulté en continu », affirme-t-il.(…)

Aujourd’hui, l’ensemble des lycéens qui ont témoigné auprès de Mediapart se disent « profondément choqués ». « Je suis traumatisé. Tous les soirs, dans mon lit, je revis la scène. Dans la rue, quand je vois une voiture de police, j’ai les jambes qui tremblent. J’essaie de me cacher », souffle Lionel. « C’était traumatisant. Je suis effrayé, terrorisé, je n’ose plus aller au lycée, de peur de recroiser ces policiers », abonde Mohammed. 

Surtout, ces lycéens confient ne plus se rendre aux mobilisations depuis leur garde à vue. « C’est la première fois que je me mobilise pour défendre quelque chose qui me paraît juste : bien étudier, dans des conditions convenables. Je ne sais pas si je le referai », conclut Ethan. La mère d’Adam résume : « Pour avoir exercé leur droit à manifester, nos enfants se sont fait casser la gueule. »

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