En Inde, le premier ministre, Narendra Modi, répond par la force alors qu’il est défié par la jeunesse
11 octobre 2026
Le Parti du peuple cafard, des organisations étudiantes de gauche et des partis d’opposition avaient appelé à manifester pour réclamer la démission du président de la commission électorale, Gyanesh Kumar. L’homme qui cristallise la colère est accusé de mener une révision des listes électorales avant des scrutins régionaux essentiels, afin de favoriser le Bharatiya Janata Party (BJP), la formation du premier ministre indien, Narendra Modi. L’exercice s’est déjà traduit par la radiation de 130 millions de votants, touchant de manière disproportionnée les musulmans et les populations vulnérables, d’ordinaire peu favorables au BJP.
Les autorités, défiées depuis le mois de juillet par les jeunes, n’ont pas autorisé la manifestation et ont choisi de répondre par la force. Le centre de Delhi a été entièrement bouclé, et l’accès à Jantar Mantar, le point de rendez-vous des manifestants, rendu inaccessible.
(…)
Cela n’aura pas suffi à intimider la génération Z indienne, qui a, tout au long de la journée, joué au chat et à la souris avec les forces de l’ordre. Sur les grandes artères désertées de la capitale, à chaque barricade, des petits groupes de jeunes défiaient çà et là la police. « Ils ont peur de nous, ils ont peur du peuple, c’est pour cela qu’ils s’en prennent ainsi à notre droit constitutionnel à manifester », estime Sonali Lakra, 24 ans.
Autre figure du mouvement de protestation, Neha Bohra, présidente d’un puissant syndicat étudiant affilié au parti communiste, a également été arrêtée en début d’après-midi samedi, tout comme la plupart des dirigeants de l’opposition et des personnalités ou activistes qui ont osé braver l’interdiction.
Partout dans la ville, des bus réquisitionnés par les forces de l’ordre arrivaient en trombe. Tout au long de la journée, des avocats, des journalistes, de simples passants ont été embarqués à bord de ces véhicules, parfois sans ménagement, traînés de la chaussée.
« Mort à la police de Delhi, longue vie à la démocratie », criait une jeune femme, le poing levé, les cheveux au vent. « Cela fait deux heures que nous sommes trimbalés à travers la ville, témoigne Siddharth Iyer, 30 ans, retenu dans l’un de ces bus. Les policiers nous ont arrêtés avec mes frères et mes amis. Ils ont saisi nos téléphones et nous ne savons pas ce qu’ils vont faire de nous. »
La stratégie d’empêchement a échoué. « Le gouvernement craint de perdre le pouvoir et tente d’intimider les citoyens, mais il n’a pas pris conscience que nous avons désormais dépassé ce stade, nous n’avons plus peur et nous n’en sommes qu’au début du mouvement », déclare Dinesh Dwivedi, un avocat de la Cour suprême de 74 ans, dans un bus de la police, après avoir été appréhendé dans la rue. A ses côtés, Prateek Dwivedi, 41 ans, lui aussi avocat à la Cour suprême, juge « le niveau de corruption et d’arrogance du gouvernement sans précédent. Ce n’est plus une démocratie. Au mieux c’est une autocratie élue ».
Alors que le quotidien The Indian Express faisait état de plus de 7 000 arrestations, un membre du Parti des cafards a estimé que plus de 15 000 personnes avaient été placées en détention samedi. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a exprimé son inquiétude quant aux « détentions massives de manifestants » à Delhi. « Toutes les personnes détenues arbitrairement doivent être libérées immédiatement et sans condition », a déclaré l’un de ses porte-parole.
Le gouvernement de Narendra Modi n’est jamais apparu aussi fébrile politiquement ni aussi impopulaire, douze ans après l’arrivée au pouvoir des nationalistes hindous. (…) Depuis le 2 octobre, plusieurs grandes villes indiennes sont le théâtre de manifestations quotidiennes visant à réclamer sa tête.
La colère des jeunes est profonde et n’a cessé de s’amplifier depuis la première mobilisation du mouvement des « cafards », né en juillet pour dénoncer la fraude aux concours d’entrée en médecine. Elle s’était soldée par la démission du ministre de l’éducation. Cette première victoire a dopé la génération Z, qui bouillonne face au manque de perspectives et devant l’inertie des dirigeants.
En Inde, où près de la moitié de la population a moins de 25 ans, le chômage des jeunes est abyssal. Plus de 40 % des diplômés de l’enseignement supérieur âgés de moins de 25 ans sont sans emploi. « L’état de l’éducation est pitoyable, le chômage atteint un niveau sans précédent, les infrastructures de santé sont dans un état catastrophique et le droit de vote, qui est un droit fondamental, est aujourd’hui menacé », énumère Amita Arya, 55 ans.
(…)
