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Affaire Baupin : la violence sexiste est forte en poli­tique. Elle fait partie du quoti­dien

Huit femmes ont décidé de parler. Ayant subi les assauts sexistes du député écolo­giste Denis Baupin, elles sont sorties du silence, livrant leur témoi­gnage à Media­part et France Inter. Des témoi­gnages édifiants, qui montrent que la domi­na­tion mascu­line sévit toujours avec force dans l’uni­vers poli­tique, déplore Clémen­tine Autain, conseillère régio­nale Ensemble-Front de Gauche.

Le mouve­ment de libé­ra­tion de la parole des femmes victimes de violences sexuelles est en marche. L’enquête de Media­part, en parte­na­riat avec France Inter, brise une nouvelle fois le silence avec la mise en cause du député Denis Baupin.

Les huit témoi­gnages de femmes ayant subi les assauts sexistes du député sont édifiants. Le carac­tère collec­tif de cette dénon­cia­tion permet une prise de conscience salu­taire. « L’af­faire Baupin » soulève la chape de plomb qui pèse sur la réalité, l’am­pleur, les méca­nismes du harcè­le­ment et des agres­sions sexuelles.

Elle révèle la prégnance du machisme dans le monde poli­tique. Elle ouvre les yeux sur ce que toutes les femmes qui évoluent dans cet univers de pouvoir savent, connaissent, subissent. Ce n’est pas un hasard si le dernier roman à succès d’Oli­vier Adam, « La renverse », dépeint un climat poli­tique délé­tère dans lequel s’im­briquent avidité de pouvoir et violence sexuelle, en toute impu­nité.

Pater­na­lisme lubrique et sexua­lité préda­trice

Il n’est pas ques­tion de suggé­rer ici que tous les hommes poli­tiques harcèlent les femmes, que tous sont des violeurs en puis­sance mais d’af­fir­mer que la domi­na­tion mascu­line sévit avec force dans l’uni­vers poli­tique façonné histo­rique­ment, cultu­rel­le­ment, par l’es­prit viril et guer­rier.

Aussi le compor­te­ment de Denis Baupin décrit par ces huit témoi­gnages est-il atypique par le carac­tère parti­cu­liè­re­ment répé­ti­tif et violent de ses agis­se­ments sexistes et en même temps typique du pater­na­lisme lubrique et de la sexua­lité préda­trice qui se déploient avec aisance dans l’es­pace poli­tique.

Souve­nons-nous des affres de DSK, et de l’omerta dont il a béné­fi­cié au point d’ima­gi­ner collec­ti­ve­ment sa candi­da­ture à la prési­den­tielle. Souve­nons-nous de Georges Tron et de sa passion pour les pieds des femmes, prétexte à agres­sions sexuelles. Chaque affaire fait office, au moment de sa révé­la­tion, de l’arbre qui cache la forêt.

Ces histoires doivent être reliées entre elles et comprises à l’aune d’un contexte géné­ral. Il y a un an, un appel de 40 femmes jour­na­listes dénonçait le sexisme de leurs inter­lo­cu­teurs poli­tiques. Plus récem­ment,c’est le ministre Michel Sapin qui fut accusé d’avoir tirer l’élas­tique du string d’une jour­na­liste. Relier tous ces témoi­gnages, ces faits, permet de saisir le carac­tère systé­mique de la violence sexiste en poli­tique.

« Ici, il y a la seule baisable de l’as­sem­blée ! »

Ce que l’af­faire Baupin met en lumière, après d’autres, c’est une scène poli­tique qui fonc­tionne comme un terrain de chasse. La viri­lité exacer­bée y nage en eau claire.

J’ai en tête cette collègue qui me met en garde de ne pas monter seule dans l’as­cen­seur avec tel député-maire au risque de prendre une main aux fesses. Je repense à cet élu à la tribune d’une assem­blée passant une mati­née à clas­ser les femmes de l’hé­mi­cycle en fonc­tion de leur physique.

Je revois ce séna­teur deman­dant à la buvette, devant une dizaine de personnes, au sujet d’une jeune colla­bo­ra­trice (en sa présence) : « elle mignonne, elle est bien servie au moins ? ». Ou tel autre diri­geant poli­tique qui, lors d’un grand dîner d’élus, choi­sit sa table en clamant : « ici, il y a la seule baisable de l’as­sem­blée ! ».

Des anec­dotes, nous en avons toutes, nous nous les échan­geons. Elles font partie du quoti­dien. Nous connais­sons toutes les regards osten­sibles, de bas en haut, en entrant dans une réunion ou avant de prendre la parole à la tribune : en quelques secondes, nous sommes instal­lées à une place d’objet quand nous aspi­rons à être des sujets.

Les normes sexistes créent un senti­ment d’im­pu­nité

La récur­rence du rappel à l’ordre des sexes crée un climat, une ambiance sexiste dans laquelle chaque femme cherche le moyen d’évo­luer le plus libre­ment possible.

Certaines font mine de ne pas voir, baissent la tête ; d’autres se soumettent au jeu sexiste en cher­chant à en tirer profit ; d’autres se révoltent ouver­te­ment. Ce sont parfois les mêmes qui adoptent tantôt une méthode, tantôt une autre, plus ou moins consciem­ment. Les femmes peinent à trou­ver leur juste place dans ce monde poli­tique, espace de guerre qui accroît le viri­lisme, dans lequel la quête de domi­na­tion est un ressort puis­sant.

Je sais combien les cais­sières de super­mar­ché ou les cadres supé­rieures de grandes entre­prises subissent aussi ce type de compor­te­ment. Le monde poli­tique ampli­fie ce phéno­mène parce que la quête de pouvoir, de domi­na­tion, fonde symbo­lique­ment l’exer­cice de la poli­tique et qu’il s’agit d’un lieu de repré­sen­ta­tion publique.

Le senti­ment d’im­pu­nité de nombreux hommes qui harcèlent ou violentent n’est pas sans lien avec les normes sexistes en vigueur dans le monde poli­tique.

Il est évidem­ment renforcé par le silence dans lequel se trouvent enfer­mées les femmes qui ont peur de parler parce que cela ne se fait pas, parce qu’elles redoutent d’être perçues comme faibles dans un monde où il faut être fort, parce qu’elles ne veulent pas entendre en terrible boome­rang ce fameux : « elle l’a bien cher­ché ».

Nous avons besoin de nommer ce qui se passe, de lutter contre le harcè­le­ment et les agres­sions sexuelles par le recours à la justice, de préve­nir par le biais d’une sensi­bi­li­sa­tion vis-à-vis de ces compor­te­ments d’une triste et grande bana­lité. Les partis poli­tiques et les insti­tu­tions, au lieu de pous­ser des cris d’or­fraie à chaque affaire révé­lée, devraient se saisir sérieu­se­ment de ces enjeux.

Plus fonda­men­ta­le­ment, nous avons besoin de comprendre ce qui se joue pour le déjouer.

En finir avec l’asy­mé­trie des sexes

Combattre le sexisme en poli­tique, comme ailleurs, ne signi­fie pas traquer les rapports de séduc­tion, invi­ter au puri­ta­nisme ou porter plainte au moindre compli­ment.

Le mélange des registres est souvent avancé parce que normes de séduc­tion et machisme sont imbriqués depuis long­temps, si long­temps, par les rôles tradi­tion­nel­le­ment impo­sés : les femmes, domi­nées, attendent le prince char­mant ; les hommes, domi­nants, prennent l’ini­tia­tive de la séduc­tion.

Dans notre France où la gauloi­se­rie fait office de patri­moine cultu­rel, il n’est pas toujours simple de démê­ler les mots, les regards, les gestes. Les fron­tières à tracer nous appa­raissent fort complexes. Et pour­tant, le slogan fémi­niste « quand je dis non, c’est non » n’a pas pris une ride : il indique une première limite.

La seconde a trait au respect de l’autre : les femmes ne sont pas des marchan­dises, à dispo­si­tion de la libido mascu­line, mais des sujets à part entière. Comme l’écrit Leslie Kaplan dans « Mathias et la révo­lu­tion », « l’éga­lité est la réci­pro­cité de la liberté ». Ce que nous voulons, c’est en finir avec l’asy­mé­trie des sexes pour qu’ad­vienne une société dans laquelle les rela­tions humaines et sexuelles se jouent entre indi­vi­dus libres.

Ma convic­tion, c’est que la séduc­tion n’en aura que plus de sens et de saveur.

Clémen­tine Autain, conseillère régio­nale. Publié sur NouvelObs.com

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