Aller au contenu

Appel de 1000 scien­ti­fiques : « Face à la crise écolo­gique, la rébel­lion est néces­saire »

Faisant le constat de l’inac­tion des gouver­ne­ments face à l’ur­gence écolo­gique et clima­tique, plus de 1000 scien­ti­fiques de toutes disci­plines appellent les citoyens à la déso­béis­sance civile et au déve­lop­pe­ment d’al­ter­na­tives. Ils exhortent les respon­sables poli­tiques à chan­ger radi­ca­le­ment notre modèle écono­mique et produc­tif et à prendre au sérieux les propo­si­tions de la Conven­tion citoyenne sur le climat.

Nous, sous­si­gnés, repré­sen­tons des disci­plines et domaines acadé­miques diffé­rents. Les vues que nous expri­mons ici nous engagent et n’en­gagent pas les insti­tu­tions pour lesquelles nous travaillons. Quels que soient nos domaines d’ex­per­tise, nous faisons tous le même constat : depuis des décen­nies, les gouver­ne­ments succes­sifs ont été inca­pables de mettre en place des actions fortes et rapides pour faire face à la crise clima­tique et envi­ron­ne­men­tale dont l’ur­gence croît tous les jours. Cette iner­tie ne peut plus être tolé­rée.

Les obser­va­tions scien­ti­fiques sont incon­tes­tables et les catas­trophes se déroulent sous nos yeux. Nous sommes en train de vivre la 6e extinc­tion de masse, plusieurs dizaines d’es­pèces dispa­raissent chaque jour, et les niveaux de pollu­tion sont alar­mants à tous points de vue (plas­tiques, pesti­cides, nitrates, métaux lourds…).

Pour ne parler que du climat, nous avons déjà dépassé le 1°C de tempé­ra­ture supplé­men­taire par rapport à l’ère préin­dus­trielle, et la concen­tra­tion de CO2 dans l’at­mo­sphère n’a jamais été aussi élevée depuis plusieurs millions d’an­nées. Selon le rapport de suivi des émis­sions 2019 du Programme des Nations unies pour l’en­vi­ron­ne­ment et le déve­lop­pe­ment (PNUE), les enga­ge­ments pris par les pays dans le cadre de l’ac­cord de Paris de 2015 nous placent sur une trajec­toire d’au moins +3°C d’ici 2100, et ce à suppo­ser qu’ils soient respec­tés. L’objec­tif de limi­ter le réchauf­fe­ment sous les +1,5°C est désor­mais hors d’at­teinte à moins de dimi­nuer les émis­sions mondiales de 7,6% par an, alors qu’elles ont augmenté de 1,5% par an au cours des dix dernières années. Chaque degré supplé­men­taire renforce le risque de dépas­ser des points de bascu­le­ment provoquant une cascade de consé­quences irré­ver­sibles (effon­dre­ment de la banquise, dégel du pergé­li­sol, ralen­tis­se­ment des courants océa­niques…). Les études prépa­ra­toires au prochain rapport du GIEC (CNRS-CEA-Météo France) suggèrent que les rapports précé­dents ont sous-estimé l’am­pleur des chan­ge­ments déjà enclen­chés. Un réchauf­fe­ment global de plus de 5°C ne peut plus être exclu si l’em­bal­le­ment actuel des émis­sions de gaz à effet de serre se pour­suit. À ces niveaux de tempé­ra­ture, l’ha­bi­ta­bi­lité de la France serait remise en ques­tion par des niveaux de tempé­ra­ture et d’hu­mi­dité provoquant le décès par hyper­ther­mie.

Les socié­tés humaines ne peuvent conti­nuer à igno­rer les consé­quences de leurs acti­vi­tés sur la planète sans en subir les consé­quences, comme l’ont montré de longue date et chaque jour plus clai­re­ment de nombreuses études reflé­tant le consen­sus scien­ti­fique. Si nous persis­tons dans cette voie, le futur de notre espèce est sombre.

Notre gouver­ne­ment se rend complice de cette situa­tion en négli­geant le prin­cipe de précau­tion et en ne recon­nais­sant pas qu’une crois­sance infi­nie sur une planète aux ressources finies est tout simple­ment une impasse. Les objec­tifs de crois­sance écono­mique qu’il défend sont en contra­dic­tion totale avec le chan­ge­ment radi­cal de modèle écono­mique et produc­tif qu’il est indis­pen­sable d’en­ga­ger sans délai. Les poli­tiques françaises actuelles en matière clima­tique et de protec­tion de la biodi­ver­sité sont très loin d’être à la hauteur des enjeux et de l’ur­gence auxquels nous faisons face. Loin de confir­mer une préten­due oppo­si­tion entre écolo­gie et justice sociale, le mouve­ment des gilets jaunes a dénoncé à juste titre l’in­con­sé­quence et l’hy­po­cri­sie de poli­tiques qui voudraient d’un côté impo­ser la sobriété aux citoyens tout en promou­vant de l’autre un consu­mé­risme débridé et un libé­ra­lisme écono­mique inéga­li­taire et préda­teur. Conti­nuer à promou­voir des tech­no­lo­gies super­flues et éner­gi­vores comme la 5G ou la voiture auto­nome est irres­pon­sable à l’heure où nos modes de vie doivent évoluer vers plus de fruga­lité et où nos efforts collec­tifs doivent être concen­trés sur la tran­si­tion écolo­gique et sociale.

L’ab­sence de résul­tats de cette poli­tique est patente : comme l’a relevé le Haut Conseil pour le climat, le budget d’émis­sions de gaz à effet de serre fixé par la Stra­té­gie natio­nale bas carbone française n’a pas été respecté entre 2015 et 2018. En dépit des décla­ra­tions de bonnes inten­tions, l’em­preinte carbone par habi­tant de la France (incluant les émis­sions impor­tées) reste aujourd’­hui encore supé­rieure à son niveau de 1995, à 11 tonnes d’équi­valent CO2 par habi­tant et par an, alors qu’elle doit descendre à 2 tonnes d’ici 2050.

La prochaine décen­nie sera déci­sive pour limi­ter l’am­pleur des dérè­gle­ments à venir. Nous refu­sons que les jeunes d’aujourd’­hui et les géné­ra­tions futures aient à payer les consé­quences de la catas­trophe sans précé­dent que nous sommes en train de prépa­rer et dont les effets se font déjà ressen­tir. Lorsqu’un gouver­ne­ment renonce sciem­ment à sa respon­sa­bi­lité de proté­ger ses citoyens, il a échoué dans son rôle essen­tiel.

En consé­quence, nous appe­lons à parti­ci­per aux actions de déso­béis­sance civile menées par les mouve­ments écolo­gistes, qu’ils soient histo­riques (Amis de la Terre, Attac, Confé­dé­ra­tion paysanne, Green­peace…) ou formés plus récem­ment (Action non-violente COP21, Extinc­tion Rebel­lion, Youth for Climate…). Nous invi­tons tous les citoyens, y compris nos collègues scien­ti­fiques, à se mobi­li­ser pour exiger des actes de la part de nos diri­geants poli­tiques et pour chan­ger le système par le bas dès aujourd’­hui. En agis­sant indi­vi­duel­le­ment, en se rassem­blant au niveau profes­sion­nel ou citoyen local (par exemple en comi­tés de quar­tier), ou en rejoi­gnant les asso­cia­tions ou mouve­ments exis­tants (Alter­na­tiba, Villes en tran­si­tion, Alter­na­tives terri­to­riales…), des marges de manœuvre se déga­ge­ront pour faire sauter les verrous et déve­lop­per des alter­na­tives.

Nous deman­dons par ailleurs aux pouvoirs publics de dire la vérité concer­nant la gravité et l’ur­gence de la situa­tion : notre mode de vie actuel et la crois­sance écono­mique ne sont pas compa­tibles avec la limi­ta­tion du dérè­gle­ment clima­tique à des niveaux accep­tables. Nous appe­lons les respon­sables poli­tiques natio­naux comme locaux à prendre des mesures immé­diates pour réduire véri­ta­ble­ment l’em­preinte carbone de la France et stop­per l’éro­sion de la biodi­ver­sité. Nous exhor­tons égale­ment l’exé­cu­tif et le Parle­ment à faire passer les enjeux envi­ron­ne­men­taux avant les inté­rêts privés en appliquant de manière ambi­tieuse les propo­si­tions issues de la Conven­tion citoyenne pour le climat et en prolon­geant son mandat pour lui donner un pouvoir de suivi de leur mise en œuvre.

Tribune initiée par :

Joana Beig­be­der, Ensei­gnant-cher­cheur en science des maté­riaux, Insti­tut Mines-Téle­com – Mines Alès (IMT Mines Alès)
Frédé­ric Boone, Cher­cheur en astro­phy­sique, Insti­tut de recherche en astro­phy­sique et plané­to­lo­gie (IRAP)
Milan Bouchet-Valat, Cher­cheur en socio­lo­gie, Insti­tut natio­nal d’études démo­gra­phiques (Ined)
Julian Carrey, Ensei­gnant-cher­cheur en physique, Insti­tut natio­nal des sciences appliquées de Toulouse (INSA Toulouse)
Agnès Ducharne, Cher­cheuse en clima­to­lo­gie, CNRS – Insti­tut Pierre-Simon-Laplace (IPSL)
Tanguy Fardet, Cher­cheur post-docto­rant en neuros­ciences compu­ta­tion­nelles, Max Planck Insti­tute for Biolo­gi­cal Cyber­ne­tics – Univer­sité de Tübin­gen
Kévin Jean, Ensei­gnant-cher­cheur en épidé­mio­lo­gie, Conser­va­toire natio­nal des arts et métiers (Cnam)
Jérôme Mariette, Ingé­nieur d’études en bioin­for­ma­tique, Insti­tut natio­nal de recherche pour l’agri­cul­ture, l’ali­men­ta­tion et l’en­vi­ron­ne­ment (INRAE)
Françoise Roques, Cher­cheuse en astro­phy­sique, Obser­va­toire de Paris

Appels précé­dents de scien­ti­fiques

Scien­tists’ Warning: A Second Notice
Aver­tis­se­ment de 15 000 scien­ti­fiques du monde entier dans BioS­cience 25 ans après le premier appel, décembre 2017.

Scien­tists’ Warning of a Climate Emer­gency
Aver­tis­se­ment de 11 000 scien­ti­fiques du monde entier dans BioS­cience, novembre 2019.

Climat : « Nous en appe­lons aux déci­deurs poli­tiques »
Tribune de 700 scien­ti­fiques français dans Libé­ra­tion, 7 septembre 2018.

Facts about our ecolo­gi­cal crisis are incon­tro­ver­tible. We must take action
Appel de 94 scien­ti­fiques britan­niques dans The Guar­dian, 26 octobre 2018.

Act now to prevent an envi­ron­men­tal catas­trophe
Appel de 94 scien­ti­fiques, poli­ti­ciens et acti­vistes de tous pays dans The Guar­dian, 9 décembre 2018.

Nous, scien­ti­fiques, ferons aussi la grève scolaire du 15 mars
Tribune de 260 univer­si­taires suisses, français et belges dans Le Monde et Le Temps, 20 février 2019.

La mobi­li­sa­tion mondiale du 15 mars, lancée par la jeunesse, doit nous inter­pel­ler et nous faire réagir
Tribune d’uni­ver­si­taires membres de l’Até­co­pol dans Le Monde, 5 mars 2019.

Nous décla­rons notre soutien à Extinc­tion Rebel­lion
Lettre ouverte de 81 scien­ti­fiques suisses et 220 citoyens suisses dans Le Temps, 21 octobre 2019.

Billets en relation :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.