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Comprendre la débâcle du projet boli­va­rien au Vene­zuela

La condam­na­tion de la tenta­tive de coup d’Etat perpé­tré par Juan Guaido au Vene­zuela est néces­saire. Mais comprendre la débâcle du projet boli­va­rien est tout aussi néces­saire. Celle-ci consti­tue un échec majeur pour les gauches, tant à l’échelle de l’Amé­rique latine qu’à l’échelle mondiale.

Par Chris­tophe Agui­ton, Gene­viève Azam, Isabelle Bour­bou­lon et Jean Castillo – membres de l’es­pace « mobi­li­sa­tions inter­na­tio­nales » d’At­tac France.

Un coup d’Etat civil ?

Si Juan Guaido a pu se procla­mer président légi­time du Vene­zuela et être reconnu comme tel par – aujourd’­hui – une grande partie des pays du Nord et des pays latino-améri­cains tradi­tion­nel­le­ment oppo­sés au chavisme, c’est qu’il est président de l’As­sem­blée natio­nale véné­zué­lienne, élu depuis le 5 janvier 2019. Or, dans la Cons­ti­tu­tion véné­zué­lienne, il est prévu que le président de l’As­sem­blée natio­nale puisse se substi­tuer au président élu en cas de vacance du pouvoir. Il n’y a évidem­ment pas vacance du pouvoir aujourd’­hui, comme cela a pu être le cas après la mort de Hugo Chavez en décembre 2013. (…)

Si la crise s’est donc accen­tuée, à partir du 23 janvier 2019, elle n’est pas récente : dès le 22 mai 2018, l’Union euro­péenne, les Etats-Unis, l’OEA (Orga­ni­sa­tion des Etats améri­cains) et les pays du groupe de Lima (dont le Canada, la Colom­bie, le Pérou, l’Ar­gen­tine et le Chili) ont annoncé qu’ils ne recon­nais­saient pas les résul­tats du scru­tin prési­den­tiel. Celui-ci a été enta­ché d’ir­ré­gu­la­ri­tés, et surtout, il a été boycotté par la plupart des partis d’op­po­si­tion, victimes de censure et de répres­sion. C’est donc fort de l’illé­gi­ti­mité de Nico­las Maduro sur la scène inter­na­tio­nale que les dépu­tés de l’op­po­si­tion ont pu, à peine élus, le 5 janvier 2019, procla­mer qu’ils contes­taient eux-aussi la légi­ti­mité du président et que Juan Guaido s’est présenté comme le seul élu légi­time pour gouver­ner le pays, le 23 janvier.

Ce pronun­cia­miento de Juan Guaido n’est cepen­dant pas perfor­ma­tif : malgré quelques rebel­lions et déser­tions, les forces armées boli­va­riennes restent globa­le­ment acquises à Nico­las Maduro, et ce en dépit de l’an­nonce d’une amnis­tie, le 1er février 2019, pour les forces de la police et de l’ar­mée qui « aide­raient à réta­blir l’ordre consti­tu­tion­nel » (selon les termes de Guaido). Il est donc proba­ble­ment plus perti­nent de parler de coup d’Etat civil, et même de tenta­tive de coup d’Etat (Guaido ayant appelé, sans succès, les forces armées à le rejoindre), plutôt que de coup d’Etat tout court. Néan­moins, les derniers sondages, certes pratiqués dans des condi­tions extrêmes de mobi­li­sa­tion et de pola­ri­sa­tion en temps de crise, indiquent qu’une majo­rité écra­sante de citoyens véné­zué­liens souhaite le départ de Maduro. Celui-ci ne semble donc plus dispo­ser de légi­ti­mité popu­laire, et c’est bien cette perte dras­tique de légi­ti­mité qu’il faut aujourd’­hui comprendre.

Comprendre la débâcle du projet boli­va­rien

L’ac­ces­sion de Hugo Chavez au pouvoir s’est accom­pa­gnée d’une mise en ques­tion perma­nente, sur la scène inter­na­tio­nale, de sa capa­cité à gouver­ner, de ses choix poli­tiques et de sa légi­ti­mité interne. Cette mise en ques­tion a permis à l’op­po­si­tion de se présen­ter, depuis de nombreuses années, comme la seule garante des valeurs démo­cra­tiques et des droits humains dans le pays. Sans conteste, plutôt que de s’in­té­res­ser au contenu des poli­tiques sociales mises en œuvre par Hugo Chavez et à la paci­fi­ca­tion de la vie poli­tique (la répres­sion des mani­fes­ta­tions est par exemple bien moindre sous le premier gouver­ne­ment Chavez que sous les gouver­ne­ments précé­dents), la « commu­nauté inter­na­tio­nale » auto­pro­cla­mée a préféré perpé­tuel­le­ment commen­ter et dénon­cer le style poli­tique du président véné­zué­lien. Elle a égale­ment multi­plié les sanc­tions écono­miques à l’égard du gouver­ne­ment sous Chavez comme sous Maduro. Ce rejet poli­tique a d’em­blée été partagé par les classes aisées dont les inté­rêts écono­miques ont été touchés par la poli­tique chaviste. Cepen­dant, il ne peut nulle­ment expliquer d’une part la désaf­fec­tion des classes moyennes éduquées au départ pro-Chavez, à partir de 2007, et encore moins celle, aujourd’­hui massive, des classes popu­laires à l’en­droit du gouver­ne­ment de Nico­las Maduro.

Ce sont tout d’abord les classes moyennes qui ont quitté les rangs du chavisme. Pour des raisons écono­miques, mais peut être avant tout – ou bien indis­so­cia­ble­ment en tout cas – poli­tiques. Premiè­re­ment, de grandes figures chavistes ont quitté le gouver­ne­ment ou des postes de pouvoir car ils étaient en désac­cord face à la concen­tra­tion crois­sante du pouvoir dans les mains de Hugo Chavez et à son auto­ri­ta­risme crois­sant. La plupart témoignent du fait qu’ils avaient tenté d’ex­pri­mer leurs critiques en interne, dans un but de garde-fou des prin­cipes démo­cra­tiques sous le chavisme, mais n’avaient pas été enten­dus et avaient, au contraire, été accu­lés à la sortie. Une fois hors des rangs, ces anciens chavistes ont souvent fait l’objet d’at­taques publiques (procès en légi­ti­mité, accu­sa­tion d’être des laquais de l’im­pé­ria­lisme, etc.). La critique s’est faite de plus en plus malve­nue, à la fois au sein du gouver­ne­ment et de l’ad­mi­nis­tra­tion, mais égale­ment dans les médias, de plus en plus contrô­lés. Dans les quar­tiers popu­laires, les conseils de quar­tier ont été utili­sés comme des cour­roies de trans­mis­sion de la poli­tique gouver­ne­men­tale et sont deve­nus de moins en moins hori­zon­taux et parti­ci­pa­tifs.

Mais le premier tour­nant poli­tique visible a lieu en 2007. La popu­la­tion, consul­tée sur une réforme de la Cons­ti­tu­tion propo­sée par Chavez, rejette cette réforme, qui auto­ri­sait notam­ment la réélec­tion infi­nie de Chavez. Si celui-ci gagne un nouveau refe­ren­dum sur cette ques­tion en 2009, il s’agis­sait d’un premier signal d’alarme. En 2008, c’est le résul­tat des élec­tions à la mairie de Cara­cas, gagnées par l’op­po­si­tion, que Chavez conteste. Pour contour­ner le nouveau maire, il crée un gouver­ne­ment paral­lèle de la capi­tale auquel il donne les préro­ga­tives et le budget assi­gnés aupa­ra­vant à la mairie. En 2009 enfin, Chavez redé­coupe les circons­crip­tions de façon à ce que le nouveau décou­page lui soit plus favo­rable. Chaque « coup » poli­tique, pris isolé­ment, est égale­ment obser­vable dans de nombreuses démo­cra­ties, c’est leur accu­mu­la­tion qui indique un virage vers une forme de dé-démo­cra­ti­sa­tion au Vene­zuela.

Ces dyna­miques se sont large­ment accen­tuées sous Nico­las Maduro. D’une part, son élec­tion a lieu après un conflit interne impor­tant au sein du mouve­ment chaviste (qui finit par écar­ter Dios­dado Cabello, alors président de l’As­sem­blée natio­nale et qui aurait pu prétendre à incar­ner la succes­sion), ce qui écorne l’image de rassem­bleur qu’il souhaite donner. D’autre part, Maduro est élu avec une infime majo­rité (50,66% des voix) lors de l’élec­tion prési­den­tielle de 2013, sans pour­tant qu’il ne prenne la mesure de la désaf­fec­tion popu­laire face à la cherté de la vie, à la crois­sance expo­nen­tielle de la violence et de la corrup­tion et à la pola­ri­sa­tion sociale et poli­tique du pays.

Il semble donc pris de court quand, en 2015, l’op­po­si­tion gagne les élec­tions légis­la­tives. C’est là que le gouver­ne­ment de Maduro effec­tue un véri­table tour­nant auto­ri­taire. Contes­tant les résul­tats de cette élec­tion, il refuse de recon­naître la légi­ti­mité de l’As­sem­blée à effec­tuer son travail légis­la­tif. Pire, face à la collecte de centaines de milliers de signa­tures pour deman­der la tenue d’un refe­ren­dum révo­ca­toire, comme cela est prévu dans la Cons­ti­tu­tion, le Conseil natio­nal élec­to­ral (chargé de son orga­ni­sa­tion) met en place une stra­té­gie dila­toire et le refe­ren­dum pour­tant promis n’a pas lieu. Cette déci­sion de l’exé­cu­tif au prin­temps 2017 mène à la mobi­li­sa­tion de centaines milliers de personnes contre le gouver­ne­ment, mais les mani­fes­ta­tions sont répri­mées à balles réelles (au moins 120 morts d’après Amnesty).

En 2017 toujours, la Cour suprême, sur ordre de l’exé­cu­tif, déclare prendre en charge les compé­tences de l’As­sem­blée. En somme, il n’existe, depuis lors, plus de pouvoirs sépa­rés et indé­pen­dants au Vene­zuela. Quant aux élec­tions prési­den­tielles de 2018, gagnées sans surprise par Nico­las Maduro, elles ont lieu dans un contexte marqué par l’in­va­li­da­tion arbi­traire des candi­da­tures crédibles d’op­po­si­tion.

Certes, la conjonc­ture écono­mique globale a large­ment défa­vo­risé les gouver­ne­ments de Hugo Chavez puis de Nico­las Maduro depuis 2012. L’ef­fon­dre­ment des prix du pétrole et, dans une bien moindre mesure, les sanc­tions écono­miques améri­caines et euro­péennes expliquent en partie la crise écono­mique majeure à laquelle le pays est confronté, mais celle-ci est aussi la consé­quence de poli­tiques écono­miques extrac­ti­vistes privi­lé­giant la rente de court terme, de l’ab­sence d’in­ves­tis­se­ment dans les infra­struc­tures, de la corrup­tion géné­ra­li­sée dans l’ad­mi­nis­tra­tion et d’une poli­tique clien­té­liste tous azimuts, servant autant les pauvres que les riches. Par exemple tout citoyen pouvait jusqu’à très récem­ment béné­fi­cier d’une essence quasi gratuite tandis que les poli­tiques sociales étaient fondées sur la distri­bu­tion de la manne pétro­lière et non sur une redistri­bu­tion liée à l’im­po­si­tion des reve­nus élevés pour promou­voir une égali­ta­ri­sa­tion des condi­tions sociales. Aujourd’­hui la pénu­rie d’ali­ments et de médi­ca­ments est sans précé­dent. La situa­tion écono­mique est telle que Maduro a déclaré en 2016 un état d’ex­cep­tion et d’ur­gence écono­mique, sans réus­sir à remé­dier au chaos avec une infla­tion esti­mée à plus de 13 000% pour l’an­née 2019. Un nombre chaque jour plus élevé de citoyens véné­zué­liens quittent le pays ; ils étaient déjà trois millions en novembre 2018 d’après le Haut-Commis­sa­riat des Nations Unies pour les réfu­giés, soit 10% de la popu­la­tion.

La situa­tion écono­mique étant critique, le contrôle social en devient plus fort encore. Désor­mais, les aides sociales passent par l’ob­ten­tion d’un « carnet de la patrie » dont l’objec­tif est autant de subven­tion­ner que de surveiller.

(…) Face à cette accu­mu­la­tion de dérives, beau­coup, y compris parmi les chavistes les plus anciens et les plus loyaux, se sont éloi­gnés du pouvoir ou ont été démis de leurs fonc­tions comme l’an­cienne procu­reure géné­rale Luisa Ortega, une chaviste convain­cue de la première heure. Pour­tant, bien peu de voix se sont alors élevées à gauche pour dénon­cer le tour­nant auto­ri­taire pris par le gouver­ne­ment de Nico­las Maduro.

Soute­nir le dialogue paci­fique

Ce n’est plus le cas aujourd’­hui avec la péti­tion inter­na­tio­nale1 signée entre autres par Maris­tella Svampa, Emiliano Teran, Pablo Stefa­noni, Edgardo Lander et bien d’autres, ou encore avec le texte rédigé par CLACSO, appe­lant à une sortie paci­fique du conflit2. Il faut dire que le risque d’un bascu­le­ment dans la violence géné­ra­li­sée est patent dans un pays marqué par une insé­cu­rité géné­ra­li­sée. Rappe­lons que le taux d’ho­mi­cide par habi­tant est l’un des plus élevés au monde et que ce taux n’a fait que croître (70 pour 100 000 en 2016, contre 1 pour 100 000 en France par exemple ou 33 pour 100 000 en Colom­bie, pour­tant long­temps en haut des statis­tiques de ce type). Non seule­ment, la circu­la­tion des armes est intense, mais il faut souli­gner l’exis­tence de groupes armés de divers types (bandes, milices, police, armée) aux allé­geances diver­gentes et possi­ble­ment chan­geantes. La pola­ri­sa­tion poli­tique est, de plus, parti­cu­liè­re­ment forte, dans un pays où les forces de l’op­po­si­tion sont tout aussi inca­pables de dialo­guer entre elles qu’a­vec le gouver­ne­ment de Nico­las Maduro, en témoigne leurs diffi­cul­tés à faire front commun ou à adop­ter des stra­té­gies poli­tiques et/ou élec­to­rales conver­gentes.

Quels que soient les manque­ments (graves) de Nico­las Maduro, on ne peut donc ni légi­ti­mer une inter­ven­tion exté­rieure dans le gouver­ne­ment interne du Vene­zuela ni attri­buer une légi­ti­mité inter­na­tio­nale au chef de l’op­po­si­tion auto­pro­clamé président, sous peine de géné­rer plus de violence encore. Toute inter­ven­tion armée ou poli­tique exté­rieure consti­tue­rait une ingé­rence inac­cep­table dans les affaires internes du gouver­ne­ment, et ne ferait que mili­ta­ri­ser plus avant la société. Il semble qu’à ce titre les leçons des guerres succes­sives dans les Balkans, en Irak ou en Afgha­nis­tan n’ont pas été suffi­sam­ment tirées. Ensuite, recon­naître Juan Guaido comme le président légi­time par inté­rim du pays, c’est atti­ser le conflit entre deux légi­ti­mi­tés : celle d’un président élu, certes par un scru­tin non libre et non juste : unfree and unfair mais dispo­sant du soutien des forces armées, et celle du chef de l’op­po­si­tion, majo­ri­taire au parle­ment et avec un fort soutien inter­na­tio­nal, mais dans l’in­ca­pa­cité d’exer­cer réel­le­ment le pouvoir.

Pencher du côté de Guaido, c’est renfor­cer plus encore la pola­ri­sa­tion déjà intense des forces poli­tiques et prendre le risque que cette pola­ri­sa­tion se traduise par des affron­te­ments encore plus violents et létaux que cela n’a été le cas jusqu’à aujourd’­hui. En même temps, prétendre que Nico­las Maduro demeure le président légi­ti­me­ment élu du Vene­zuela, c’est s’en­fon­cer dans le déni : l’exode des Véné­zué­liens à l’étran­ger est inouï, les mani­fes­ta­tions massives et régu­lières depuis 2016, et les résul­tats des derniers sondages, certes effec­tués dans des condi­tions précaires, convergent pour montrer la désaf­fec­tion sans appel de la popu­la­tion pour Nico­las Maduro.

La voie du dialogue paci­fique propo­sée par les gouver­ne­ments de l’Uru­guay et du Mexique, et soute­nue par l’ONU, pour mettre tout le monde autour de la table et négo­cier une sortie de crise, est donc la seule valide. Il est urgent que les mouve­ments sociaux euro­péens, latino-améri­cains et mondiaux la soutiennent, à défaut des gouver­ne­ments irres­pon­sables de l’Eu­rope et des Amériques.

1 https://www.basta­mag.net/Le-Vene­zuela-ne-doit-pas-deve­nir-un-champ-de-bataille-inter­na­tio­nal

2 https://www.clacso.org.ar/difu­sion/Comu­ni­cado_CLACSO_con_Vene­zuela/comu­ni­cado-vene­zuela.htm

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