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Fédé­rer au sein des gauches et des écolo­gistes : le temps nous oblige, vite.

Tribune parue dans Libé­ra­tion le 20 avril. Clémen­tine Autain, Elsa Faucillon, Guillaume Balas, Alain Coulom­bel.

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Depuis le début de la crise sani­taire, de nombreuses initia­tives, publiques ou non, tribunes et péti­tions circulent pour faire adve­nir un monde nouveau. Ces appels doivent conver­ger pour enclen­cher une dyna­mique qui bous­cule le champ poli­tique.

Beau­coup a déjà été écrit sur la période que nous traver­sons. Plus personne ne nie que nous vivons un bascu­le­ment, une rupture franche entre un avant et un après. Notre modèle de déve­lop­pe­ment est en cause. Hérité du capi­ta­lisme indus­triel du XIXe siècle, il est basé sur la loi du profit, la préda­tion des ressources natu­relles et éner­gé­tiques, l’ex­ploi­ta­tion, le temps court et la déme­sure. Depuis des décen­nies, le néoli­bé­ra­lisme, avec son lot d’aus­té­rité des budgets publics, de déré­gu­la­tion écono­mique et d’aveu­gle­ment à l’égard des limites des ressources natu­relles, nous a consi­dé­ra­ble­ment affai­blis pour affron­ter la pandé­mie. Aujourd’­hui, chacun pressent que ce modèle bute sur ses propres contra­dic­tions.

Stra­té­gie du choc ou modèle alter­na­tif

De nombreuses voix s’élèvent, au gouver­ne­ment comme au Medef, pour reven­diquer un retour rapide à la normale, une mobi­li­sa­tion géné­rale en faveur de la levée de toutes les contraintes sociales ou envi­ron­ne­men­tales suscep­tibles de frei­ner le redé­mar­rage. « L’im­por­tant, c’est de remettre la machine écono­mique en marche et de repro­duire de la richesse en masse, pour tenter d’ef­fa­cer, dès 2021, les pertes de crois­sance de 2020 », déclare le patron du Medef qui ajoute clai­re­ment : « Ensuite, il faudra bien se poser la ques­tion tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accom­pa­gner la reprise et faci­li­ter, en travaillant un peu plus, la créa­tion de crois­sance supplé­men­taire. » Bruno Le Maire ne dit pas autre chose : il faut « se remettre forte­ment au travail » pour « relan­cer la crois­sance ».

Cette voie est une impasse dange­reuse. Des voix nombreuses dans la société contestent cette orien­ta­tion qui nous conduit dans un mur. L’aus­té­rité budgé­taire, avec sa marchan­di­sa­tion de la santé et ses lits d’hô­pi­taux déci­més, nous a consi­dé­ra­ble­ment affai­blis dans la crise sani­taire. Nous avons vu aussi que la rapa­cité d’en­tre­prises à l’ac­ti­vité non indis­pen­sable condui­sait des sala­riés à travailler sans protec­tion. Les métiers néces­saires à nos vies se sont révé­lés au grand jour… Scoop : les aides-soignantes et les éboueurs sont plus utiles que les traders ou les publi­ci­taires, ce qui ne se lit pas dans la recon­nais­sance sociale et la feuille de paie. Les catas­trophes liées à la crise clima­tique nous appa­raissent plus tangibles, le Covid-19 faisant figure de grande répé­ti­tion : nous devons nous y prépa­rer et chan­ger pour empê­cher le désastre plané­taire.

Les termes d’une alter­na­tive sociale et écolo­giste se cherchent et s’in­ventent. Elle tient dans une arti­cu­la­tion des objec­tifs sociaux et écolo­gistes. L’heure est venue d’ac­cé­lé­rer le proces­sus de matu­ra­tion d’une issue éman­ci­pa­trice aux crises contem­po­raines. Le partage des richesses et des ressources natu­relles, des pouvoirs, des savoirs et des temps de la vie est le fil rouge et vert qui peut relan­cer l’es­pé­rance d’une vie meilleure. Les condi­tions de l’ha­bi­ta­bi­lité de la Terre doivent être assu­rées comme celles de la dignité et de la liberté pour chacune et chacun. Sortir du consu­mé­risme pour se poser la ques­tion des besoins est un enjeu déci­sif. La hiérar­chie des normes et des reve­nus s’en trou­vera bous­cu­lée autant que le produc­ti­visme qui détruit l’éco­sys­tème et le sens de la vie. Déve­lop­per les biens communs, relo­ca­li­ser l’éco­no­mie, chan­ger la fisca­lité et taxer les reve­nus finan­ciers pour viser la justice sociale, étendre le socle des droits et protec­tions, assu­rer une démo­cra­tie active en enga­geant la refonte de notre Répu­blique : ces objec­tifs sont large­ment parta­gés au sein des gauches et des écolo­gistes. Nous savons que bien des ques­tions restent clivantes, sur la stra­té­gie euro­péenne, le niveau de rupture, le nucléaire ou encore la place de l’Etat. Le mot gauche lui-même est en débat. Mais l’his­toire s’ac­cé­lère et notre respon­sa­bi­lité est enga­gée.

Nous devons créer les condi­tions d’une alter­na­tive au duopole Macron-Le Pen. Nous sommes vent debout contre le pouvoir en place qui suscite chaque jour davan­tage de contes­ta­tion et de colère. En face, l’ex­trême droite croît son heure arri­vée. Nous aurions tort de balayer cette hypo­thèse d’un revers de la main, trop concen­trés à comp­ter nos diver­gences. La menace est sérieuse.

Cons­truire l’ar­chi­pel des gauches et des écolo­gistes

Face à l’am­pleur et à la gravité de ces enjeux, rien ne serait plus lamen­table de la part des gauches comme des écolo­gistes, que de rester dans leur couloir respec­tif et de se croire capable, chacune, de rassem­bler autour d’elle. Ce choix serait une impasse face aux forces natio­na­listes, libé­rales ou conser­va­trices qui se nour­rissent des chocs pour se renfor­cer. Nous devons, dès main­te­nant, inven­ter un dispo­si­tif poli­tique permet­tant de conci­lier les spéci­fi­ci­tés ou iden­ti­tés de chaque compo­sante et le travail en commun autour d’un nouveau projet de société social et écolo­giste.

L’ar­chi­pel poli­tique, notion inspi­rée du poète marti­niquais Edouard Glis­sant, fait partie des dispo­si­tifs envi­sa­geables rompant avec la tenta­tion de l’hé­gé­mo­nie, du rapport de force ou du rassem­ble­ment derrière un seul éten­dard. L’enjeu est de déga­ger une forte cohé­rence d’en­semble tout en lais­sant vivre des collec­tifs, des partis, des sensi­bi­li­tés diverses. Le plura­lisme parti­cipe de la richesse commune et de notre capa­cité à deve­nir majo­ri­taire dans le pays. Aujourd’­hui, il se traduit par une atomi­sa­tion qui nous décré­di­bi­lise pour accé­der aux respon­sa­bi­li­tés.

De nombreuses initia­tives, publiques ou non, tribunes et péti­tions circulent depuis le début de la crise sani­taire. Elles portent la volonté de faire adve­nir un monde nouveau. Ce foison­ne­ment est posi­tif mais si ces appels ne convergent pas, quelles sont nos chances d’en­clen­cher une forte dyna­mique qui bous­cule le champ poli­tique ? Aucune. C’est pourquoi nous appe­lons au rappro­che­ment de toutes ces initia­tives. C’était le sens de notre appel à un big-bang il y a un an, après les élec­tions euro­péennes. Les raisons d’un cham­boule-tout sont démul­ti­pliées en ces temps tragiques liée à la crise sani­taire. Il est urgent de dessi­ner un chemin commun, une pers­pec­tive poli­tique pour que « le temps d’après » ne soit pas la copie dégra­dée ou catas­tro­phique du temps d’avant. Nous y pren­drons toute notre part. Avec déter­mi­na­tion et éner­gie.

Clémen­tine Autain dépu­tée (groupe LFI) Guillaume Balas coor­di­na­teur du mouve­ment Géné­ra­tion·s , Elsa Faucillon dépu­tée (groupe commu­niste) , Alain Coulom­bel membre d’EE-LV

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