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Grèce : prendre la mesure du tour­nant histo­rique

La tenta­tive de Syriza pour impo­ser une alter­na­tive aux insti­tu­tions euro­péennes a connu une issue sinistre. Mais elle peut être un commen­ce­ment, à condi­tion de prépa­rer un plan B en cas d’im­passe.

La tenta­tive de Syriza pour impo­ser une alter­na­tive aux insti­tu­tions euro­péennes a connu une issue sinistre. Mais elle peut être un commen­ce­ment, à condi­tion de durcir le rapport de forces, et de prépa­rer l’af­fron­te­ment – mais aussi un plan B en cas d’im­passe.

L’his­toire a mal tourné, mais elle s’est remise en marche. Pour la première fois, un gouver­ne­ment, celui d’Alexis Tsipras, a porté le fer contre la Troïka qui entend impo­ser une voie poli­tique unique. Avec Syriza, les Grecs se sont oppo­sés aux choix libé­raux, austères, non démo­cra­tiques exigés pour tous les peuples de l’Union. Seuls, puisqu’au­cun autre pays n’est gouverné par une gauche digne de ce nom et que les soli­da­ri­tés euro­péennes furent bien pâles ces dernières semaines, ils ont fait une démons­tra­tion poli­tique.

Est-il possible de mener une autre poli­tique que celle choi­sie par l’Eu­ro­groupe pour un pays de la zone euro ? La réponse, cinglante, se veut sans appel : c’est non. Quiconque s’y essaie est promis en prime à l’hu­mi­lia­tion poli­tique.

Une logique dans le marbre des trai­tés

Le gouver­ne­ment de Tsipras a permis de révé­ler aux yeux de tous la féro­cité, le cynisme et la déter­mi­na­tion d’un Euro­groupe préfé­rant la concur­rence entre les peuples à leur coopé­ra­tion soli­daire, le dogma­tisme à la démo­cra­tie, l’in­té­rêt de la caste diri­geante à celui des caté­go­ries popu­laires. Que leur poli­tique ne marche pas et massacre la vie des popu­la­tions ne les fait aucu­ne­ment sour­ciller. Que de nombreux écono­mistes, y compris des prix Nobel, et pas seule­ment des hété­ro­doxes, rappellent jour après jour l’ina­nité de leur choix ne les trouble pas.

Or, l’aus­té­rité produit la réces­sion écono­mique, creuse les inéga­li­tés et ne règle même pas le problème, la résorp­tion de la dette, au nom duquel elle est impo­sée puisque partout les défi­cits augmentent. Que la réduc­tion des dépenses publiques et les ajus­te­ments struc­tu­rels permettent au capi­tal de s’en­ri­chir – et certai­ne­ment pas à l’éco­no­mie d’amé­lio­rer les condi­tions de vie du grand nombre – leur va bien. Leur main ne tremble pas : elle assume la saignée. Et si le peuple grec affirme et réaf­firme par refe­ren­dum son refus, qu’à cela ne tienne, la sanc­tion sera plus sévère encore.

Cette logique est malheu­reu­se­ment inscrite dans le marbre des trai­tés. Le fonc­tion­ne­ment insti­tu­tion­nel de l’Union euro­péenne permet à l’Al­le­magne, et plus géné­ra­le­ment aux pays qui dominent écono­mique­ment, d’af­fir­mer leur puis­sance – autre­ment dit, d’écra­ser les autres. La France a parti­cipé acti­ve­ment à la construc­tion de cet édifice, au mépris du peuple qui, consulté, avait notam­ment refusé le Traité consti­tu­tion­nel euro­péen en 2005. Nico­las Sarkozy s’est assis sur ce vote, François Hollande n’a rien rené­go­cié. Aujourd’­hui, le gouver­ne­ment français prétend aider les Grecs mais ne veut pas remettre en cause son entente avec l’Al­le­magne.

Syriza, le prix de la soumis­sion

C’est ainsi qu’a­près des semaines et des semaines de négo­cia­tion, la Grèce s’est retrou­vée finan­ciè­re­ment asphyxiée et priée de se soumettre. C’est bien le pisto­let sur la tempe que Tsipras a signé cet « accord » auquel il ne croit pas. Et pour cause : les plans d’aus­té­rité ont conduit la Grèce dans la situa­tion de drame huma­ni­taire que l’on connaît. Un neuvième plan est de nature à plon­ger un peu plus le pays dans la réces­sion et le chaos. Les demandes concer­nant la dette – audit, rééche­lon­ne­ment, effa­ce­ment d’une partie – sont remi­sées aux calendes grecques. Alexis Tsipras a voulu tenir les deux bouts : rester dans la zone euro et mener une poli­tique alter­na­tive. C’est la ligne poli­tique sur laquelle il a été élu. La réponse de l’Eu­ro­groupe ? N’y pensez pas !

La ques­tion de savoir s’il eut été possible de refu­ser cet accord appar­tient d’abord aux Grecs. Vu de France, et du haut de nos 10% pour la gauche radi­cale, il serait bien préten­tieux de faire la leçon. Alexis Tsipras a pris la déci­sion qui lui semblait, à ce stade, la moins dange­reuse pour le peuple grec. Force est néan­moins de consta­ter que ce n’est pas seule­ment la plate-forme de gauche de Syriza qui conteste la signa­ture de l’ac­cord, mais égale­ment trente-huit dépu­tés de la majo­rité qui n’ont pas voté pour à la Vouli, parmi lesquels Yanis Varou­fa­kis et Zoe Kons­tan­to­pou­lou (lire « Alexis Tsipras écon­duit vers le Grexit »).

Alexis Tsipras répond qu’une sortie de la zone euro à froid, sans prépa­ra­tion, eut conduit le pays au désastre. Les premiers lui rétorquent que le désastre est assuré avec l’ac­cord, et que le prix de la soumis­sion sera plus grand encore. Alexis Tsipras, ovationné après son discours à la Vouli, y compris sur les bancs des dépu­tés de Syriza qui ont voté contre l’ac­cord, rétorque qu’il n’est pour autant pas ques­tion de lâcher, qu’il s’agit de conti­nuer à se battre pour les classes popu­laires, de ne pas faire de Syriza une paren­thèse de gauche en Europe. L’his­toire n’est donc pas finie. L’écla­te­ment de Syriza, que l’on peut redou­ter, n’est nulle­ment une fata­lité. Elle ferait si plai­sir à la Troï­ka…

La néces­sité d’un affron­te­ment poli­tique et social

Ne présa­geons pas de la suite des événe­ments en Grèce. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’une ques­tion va désor­mais s’im­po­ser à tous les courants sociaux, intel­lec­tuels et poli­tiques euro­péens de la gauche critique : si un pays bascule du côté de l’al­ter­na­tive sociale et écolo­giste, comment pourra-t-il mener sa poli­tique s’il reste dans la zone euro ? Autre­ment dit, si la séquence grecque que nous venons de vivre est un tour­nant histo­rique, nous ne pouvons conti­nuer comme avant en déve­lop­pant les mêmes argu­men­ta­tions stra­té­giques. Nous sommes devant un os, qui se voit.

Pour commen­cer, nous avons le devoir de muscler le rapport de forces. Le gouver­ne­ment de Syriza semble lui-même avoir été abasourdi par l’en­tê­te­ment haineux de l’Al­le­magne et de ses alliés. Le passage à une autre logique sociale et écono­mique ne peut se dérou­ler dans un cadre tranquille et policé. C’est bien un affron­te­ment social et poli­tique de très haut niveau qui est néces­saire pour faire bouger les lignes. La recherche patiente et déter­mi­née d’un compro­mis, appuyée sur un soutien popu­laire massif, s’est heur­tée à la violence inouïe des adver­saires de Syriza. Cela indique à quel point les forces oppo­sées à l’aus­té­rité doivent être soudées. Plus nous sommes atomi­sés, plus nous sommes fragiles. Or, le risque, nous le voyons bien, c’est que l’ex­pé­rience de Syriza débouche sur des conclu­sions contra­dic­toires entre nous, et donc de l’écla­te­ment.

Notre respon­sa­bi­lité histo­rique, c’est d’ou­vrir le débat avec fran­chise et humi­lité, sans invec­tives inutiles et autres procès en trahi­son, dans un état d’es­prit de rassem­ble­ment et de conquête. Nous avons aussi à renfor­cer les liens et les discus­sions entre courants critiques de diffé­rents pays euro­péens. Cette lisi­bi­lité commune, cette coor­di­na­tion néces­saire, est l’une des condi­tions de notre élar­gis­se­ment et de notre capa­cité à gagner.

Prépa­rer les consciences à un plan B

Le piège d’un affron­te­ment entre nations doit être évité. Ceux qui peuvent tirer les marrons du feu de cette séquence sont ceux qui proposent un repli natio­na­liste, xéno­phobe. Ce projet morti­fère est le contraire du nôtre. Notre objec­tif n’est certai­ne­ment pas d’op­po­ser les États, les peuples, entre eux mais d’op­po­ser l’in­té­rêt des peuples à celui de la finance, la démo­cra­tie à l’oli­gar­chie qui gouverne. D’ailleurs, si l’Al­le­magne est à juste titre montrée du doigt aujourd’­hui, il est impor­tant de rappe­ler dans le même temps combien sa prédo­mi­nance est rendue possible par les trai­tés et par le fait que les autres pays l’ac­ceptent, à commen­cer par la France.

Cet hori­zon euro­péen ne signi­fie pas qu’il faudrait attendre que la majo­rité des pays de l’Union se soient conver­tis à l’al­ter­na­tive pour mener une poli­tique de gauche dans un pays. C’est bien parce qu’un pays puis un autre aura réussi à démon­trer la possi­bi­lité de faire autre­ment que nous devien­drons crédibles. La pers­pec­tive commune de trans­for­ma­tion de l’Eu­rope ne peut abou­tir que si les équa­tions natio­nales fonc­tionnent progres­si­ve­ment les unes après les autres, qu’elles font sens commun, à l’in­té­rieur de l’Eu­rope mais aussi à l’échelle inter­na­tio­nale.

La discus­sion stra­té­gique qui doit s’ou­vrir porte sur les moyens de tenir tête à l’Eu­ro­groupe, de résis­ter à son chan­tage. Peut-on gagner un rapport de forces sans imagi­ner, prépa­rer, conce­voir comment nous ferions si nous le perdions ? C’est parfois possible, mais à l’évi­dence diffi­cile quand l’ad­ver­saire est à ce point belliqueux et écono­mique­ment puis­sant, quand nos forces sont encore trop faibles à l’échelle euro­péenne. Nous voudrions pouvoir mener une autre poli­tique tout en restant dans la zone euro. Mais si cela s’avère impos­sible, si un compro­mis accep­table n’est pas à portée de main, il est indis­pen­sable de réflé­chir aux voies qui permettent de ne pas mener nos pays dans le mur et de faire pros­pé­rer l’es­poir, ce qui suppose de rendre crédible une autre poli­tique ici et main­te­nant. Et si cette voie passe par une monnaie complé­men­taire, un contrôle de capi­taux, une non appli­ca­tion des injonc­tions de Bruxelles, ou d’autres mesures de protec­tion écono­mique face au coup d’Etat finan­cier qui menace, alors il faut s’y prépa­rer.

Le débat doit être ouvert, sans tabous, sans figer par avance les posi­tions des uns et des autres. Notre pensée et nos propo­si­tions doivent être en mouve­ment. Notons par ailleurs que rester dans la zone euro et rester dans l’Union euro­péenne sont deux choses distinctes, comme le montre l’An­gle­terre depuis long­temps. Enfin, ayons à l’es­prit un élément fonda­men­tal : cette prépa­ra­tion à une sorte de plan B ne peut se faire que si les consciences y sont prépa­rées, que si ce travail est préci­sé­ment et sérieu­se­ment mené collec­ti­ve­ment, que si le peuple est prêt à un tel scéna­rio, à une telle confron­ta­tion. L’ex­pé­rience poli­tique de Syriza amène les consciences, celle des Grecs mais aussi les nôtres, à bouger. Il le faut.

Clémen­tine Autain. Publié sur le site de Regards.

http://www.regards.fr/je-vois-rouge-par-clemen­tine/article/prendre-la-me…

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