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J’ai la rage

Une tribune parue dans Libé­ra­tion du 25 mars. Extraits.

Par Claude Baniam (pseu­do­nyme), psycho­logue à l’hô­pi­tal de Mulhouse — 24 mars 2020 à 18:12

Un psycho­logue de l’hô­pi­tal de Mulhouse crie sa révolte contre ceux qui ont détruit le système de santé au nom des restric­tions budgé­taires. Une fois la pandé­mie passée, ceux-là mêmes rendront des comptes.

Tribune. Je suis en colère et j’ai la rage, quand ils défilent dans les médias, montrent leur trogne à la télé­vi­sion, font entendre leur voix parfai­te­ment maîtri­sée à la radio, livrent leur discours dans les jour­naux. Toujours pour nous parler d’une situa­tion dont ils sont un facteur aggra­vant, toujours pour péro­rer sur la citoyen­neté, sur le risque de réces­sion, sur les respon­sa­bi­li­tés des habi­tants, des adver­saires poli­tiques, des étran­gers… Jamais pour nous présen­ter leurs excuses, implo­rer notre pardon, alors même qu’ils sont en partie respon­sables de ce que nous vivons.

Je suis en colère et j’ai la rage, car en tant que psycho­logue dans l’hô­pi­tal le plus touché, celui de Mulhouse, je vois toute la jour­née des dizaines de personnes arri­ver en urgence dans nos locaux, et je sais que pour une bonne partie d’entre elles, elles n’en ressor­ti­ront pas vivantes, souriantes, insou­ciantes, comme ce pouvait être le cas il y a encore deux semaines.

Je suis en colère et j’ai la rage, car je sais que ces personnes, ces êtres vivants, ces frères et sœurs, pères et mères, fils et filles, grands-pères et grands-mères, mour­ront seules dans un service dépassé, malgré les coura­geux efforts des soignants ; seules, sans le regard ou la main de ceux et celles qui les aiment, et qu’ils aiment.(…)

Je suis en colère et j’ai la rage, quand je vois mes collègues soignants se battre, tous les jours, toutes les minutes, pour tenter d’ap­por­ter de l’aide à toutes les personnes qui se retrouvent en détresse respi­ra­toire, y perdre une éner­gie folle, mais y retour­ner, tous les jours, toutes les minutes. Je suis en colère et j’ai la rage, devant les condi­tions de travail de mes collègues bran­car­diers, ASH, secré­taires, aides-soignants, infir­miers, méde­cins, psycho­logues, assis­tants sociaux, kinés, ergo­thé­ra­peutes, cadres, psycho­mo­tri­ciens, éduca­teurs, logis­ti­ciens, profes­sion­nels de la sécu­ri­té… car nous manquons de tout, et pour­tant, il faut aller au char­bon.

(…)

Je suis en colère et j’ai la rage, car cela fait des années que nous crions notre inquié­tude, notre incom­pré­hen­sion, notre dégoût, notre mécon­ten­te­ment, devant les poli­tiques de santé menées par les diffé­rents gouver­ne­ments, qui ont pensé que l’hô­pi­tal était une entre­prise comme une autre, que la santé pouvait être un bien spécu­la­tif, que l’éco­no­mie devait l’em­por­ter sur le soin, que nos vies avaient une valeur marchande.

(…) Je suis en colère et j’ai la rage devant la manière dont on exploite nos étudiants en soins infir­miers ou aides-soignants, qui se retrouvent à faire des travaux d’une dureté que je ne souhai­te­rais pas à mon pire ennemi, qui, a à peine 20 ans, doivent mettre les corps de nos morts dans des sacs mortuaires, sans prépa­ra­tion, sans soutien, sans qu’ils et elles aient pu se dire volon­taires. (…)

Je suis en colère et j’ai la rage, car la situa­tion actuelle est le fruit de ces poli­tiques, de ces ferme­tures de lits comme ils aiment le dire, oubliant que sur ces lits, il y avait des humains qui en avaient besoin, de ces putains de lits ! De ces suppres­sions de postes, parce qu’un infir­mier, c’est cher, ça prend de la place sur le budget prévi­sion­nel ; de ces exter­na­li­sa­tions de tous les métiers du soin, puisqu’un ASH en moins dans les chiffres du nombre de fonc­tion­naires, c’est toujours un fonc­tion­naire en moins dont ils peuvent s’enor­gueillir.

Je suis en colère et j’ai la rage, car celles et ceux qui sont au boulot tous les jours, malgré la peur ancrée au ventre, peur d’être infecté, peur de trans­mettre le virus aux proches, peur de le refi­ler aux autres patients, peur de voir un collègue sur le lit de la chambre 10 ; (…)

Je suis en colère et j’ai la rage, parce qu’aujourd’­hui, mon hôpi­tal fait face à une crise sans précé­dent, tandis que celles et ceux qui l’ont vidé de ses forces sont loin. (…)

Je suis en colère et j’ai la rage, quand je me souviens des premiers de cordée censés tenir notre pays, censés être le fer de lance de notre pays, censés nous amener, nous, petites gens, vers des sommets ; et que ce sont ces petites gens, ces cais­sières de super­mar­ché, ces éboueurs dans nos rues, ces ASH dans nos hôpi­taux, ces agri­cul­teurs dans les champs, ces manu­ten­tion­naires amazone, ces routiers dans leurs camions, ces secré­taires à l’ac­cueil des insti­tu­tions, et bien d’autres, qui permettent aux habi­tants de conti­nuer de vivre, de se nour­rir, de s’in­for­mer, d’évi­ter d’autres épidé­mies… Pendant que les premiers de cordée lorgnent leur respi­ra­teur arti­fi­ciel person­nel, le pros­pec­tus de la clinique hi-tech dernier cri qui les sauvera au cas où, regardent les fluc­tua­tions de la Bourse comme d’autres comptent les cadavres dans leur service.

Je suis en colère et j’ai la rage envers ces hommes et ces femmes poli­tiques qui n’ont eu de cesse de détruire notre système social et de santé, qui n’ont eu de cesse de nous expliquer qu’il fallait faire un effort collec­tif pour atteindre le sacro-saint équi­libre budgé­taire (à quel prix ?) ; que « les métiers du soin, c’est du sacri­fice, de la voca­tion »… Ces poli­tiques qui aujourd’­hui osent nous dire que ce n’est pas le temps des récri­mi­na­tions et des accu­sa­tions, mais celui de l’union sacrée et de l’apai­se­ment… Sérieux ? Vous croyez vrai­ment que nous allons oublier qui nous a mis dans cette situa­tion ? Que nous allons oublier qui a vidé les stocks de masques, de tests, de lunettes de sécu­rité, de solu­tions hydro­al­coo­liques, de surchaus­sures, de blouses, de gants, de char­lottes, de respi­ra­teurs (de putain de respi­ra­teurs telle­ment primor­diaux aujourd’­hui) ? (…)

Que nous allons oublier l’in­dif­fé­rence et le mépris pour ce qui se passait chez nos sœurs et nos frères chinois, chez nos sœurs et nos frères iraniens, chez nos sœurs et nos frères italiens, et ce qui se passera sous peu chez nos sœurs et nos frères du conti­nent afri­cain et chez nos sœurs et nos frères latino-améri­cains ? Nous n’ou­blie­rons pas ! Tenez-le-vous pour dit…

Je suis en colère et j’ai la rage, car je vis depuis une semaine avec cette sata­née boule dans la gorge, cette envie de me pros­trer, de pleu­rer toutes les larmes de mon corps, quand j’écoute la détresse et la souf­france de mes collègues, quand ils et elles me parlent du fait de ne pas pouvoir embras­ser leurs enfants parce que personne ne peut être sûr de ne pas rame­ner le virus, lorsque s’ex­priment les moments de craquage dans la voiture avant et après la jour­née de travail, quand je pense aux ravages à venir, psychique­ment parlant, lorsque tout ça sera derrière nous, et qu’il y aura le temps de penser…

Je suis en colère et j’ai la rage, mais surtout un déses­poir profond, une tris­tesse infi­nie…

Je suis en colère et j’ai la rage, et je ne peux pas les lais­ser sortir pour le moment. (…) Enten­dez-vous cette petite musique ? Celle qui se murmure tout bas mais qui monte en puis­sance ? Ce refrain des Fugees : « Ready or not, here I come ! You can hide ! Gonna find you and take it slowly ! » Nous arri­vons…

Claude Baniam (pseu­do­nyme) psycho­logue à l’hô­pi­tal de Mulhouse

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