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L’hô­pi­tal ne peut pas fonc­tion­ner comme une clinique privée qui choi­sit ses patients pour opti­mi­ser sa plom­be­rie

Posted on 24 mars 2020 by admin

Tribune parue dans Le Monde /

A l’ère de la tari­fi­ca­tion à l’acte, l’épi­dé­mie de Covid-19 montre que l’« hôpi­tal de flux », où aucun lit ne doit être libre, est une aber­ra­tion, estiment les méde­cins André Grimaldi, Anne Gervais Hasenk­nopf et Olivier Mille­ron.

Épidé­mie, Plan Blanc, mobi­li­sa­tion géné­rale, l’évé­ne­ment infec­tieux actuel boule­verse tout, y compris le fonc­tion­ne­ment de l’hô­pi­tal. Car sa mission est de répondre à la néces­sité sani­taire.

Rappel des person­nels en vacances, dépro­gram­ma­tion des inter­ven­tions et hospi­ta­li­sa­tions program­mées, libé­ra­tion de lits en service de mala­dies infec­tieuses et dans certains hôpi­taux en méde­cine interne ou poly­va­lente, car il faut se tenir prêt : tout est fait pour faire face et c’est bien.

En février, quelques patients infec­tés sont restés quatorze jours hospi­ta­li­sés, en surveillance. En mars, chan­ge­ment : on n’hos­pi­ta­li­sera que les patients ayant ou étant à risque d’une forme sévère de Covid-19… Le temps est suspendu : trans­fert de patients pour libé­rer des lits et se tenir prêt, et les lits sont là, vides pour quelques jours parfois, ils attendent les patients symp­to­ma­tiques à soigner. La santé publique percute le concept de l’« hôpi­tal de flux », celui où pas un lit ne doit être libre car c’est du « manque à gagner » à l’ère de la tari­fi­ca­tion à l’ac­ti­vité (T2A). A l’« hôpi­tal de flux », le malade doit glis­ser vers la sortie, dans un parcours fluide, rien ne doit faire obstacle dans la plom­be­rie du soin. Et pata­tras ! La vision en tuyau ne répond pas à la crise sani­taire.

Trai­ter aussi les autres cas

On découvre, s’il était besoin, l’aber­ra­tion d’un finan­ce­ment de l’hô­pi­tal majo­ri­tai­re­ment par la tari­fi­ca­tion à l’ac­ti­vité : l’im­pos­si­bi­lité d’avoir des taux d’oc­cu­pa­tion des lits à 100 %. Oui, il faut dispo­ser d’une struc­ture hospi­ta­lière publique assu­mant d’avoir, en perma­nence, des lits dispo­nibles. La crise actuelle met en exergue cette néces­sité en phase épidé­mique du coro­na­vi­rus SARS-CoV-2. Il faut isoler les patients infec­tés, surveiller les cas peu sévères, mais risquant de s’ag­gra­ver, et prendre en charge les formes graves. Et, tout au long de l’an­née, il faut dispo­ser d’une marge d’ac­ti­vité et de lits dispo­nibles pour accueillir les enfants atteints de bron­chio­lite, les personnes âgées atteintes de grippe saison­nière et les urgences en géné­ral. Car l’hô­pi­tal public ne doit pas et ne peut pas fonc­tion­ner comme une clinique privée qui choi­sit ses acti­vi­tés et ses patients pour opti­mi­ser sa plom­be­rie.

Le nouveau coro­na­vi­rus a le mérite de rappe­ler des évidences : on ne paie pas des pompiers simple­ment pour qu’ils aillent au feu, on les souhaite présents et prêts dans leur caserne, même quand ils ne font que briquer leur camion en atten­dant la sirène.

Alors comment va-t-on évaluer l’ac­ti­vité de soins à l’heure du Covid-19 pour calcu­ler le finan­ce­ment des hôpi­taux ? Combien le tarif d’un séjour pour coro­na­vi­rus ? Et combien le non-séjour dans cette aile vide qui attend le malade ? Et combien la dépro­gram­ma­tion des patients qui auraient dû subir leur inter­ven­tion et ne pour­ront pas être hospi­ta­li­sés car le légi­time plan blanc vient percu­ter le flux dans la plom­be­rie ? Les hôpi­taux, en première ligne pour la prise en charge du coro­na­vi­rus, seront-ils péna­li­sés finan­ciè­re­ment ? Les hôpi­taux gardant des lits vides en prévi­sion d’un afflux éven­tuel de patients vont-ils avoir un plan d’éco­no­mies pour cette baisse d’ac­ti­vité ?

L’épi­dé­mie n’en est pas à son pic et on peut d’ores et déjà en tirer des ensei­gne­ments : il faut finan­cer les hôpi­taux indé­pen­dam­ment des séjours des patients, notam­ment en méde­cine géné­rale.

Le candi­dat Macron avait promis la fin du finan­ce­ment de l’hô­pi­tal public par la T2A, mais aucune propo­si­tion sérieuse alter­na­tive n’a été faite depuis trois ans.

Le gouver­ne­ment doit soute­nir l’hô­pi­tal et annon­cer un mora­toire immé­diat sur la T2A pour finan­cer l’hô­pi­tal public en sus de mesures supplé­men­taires immé­diates de finan­ce­ment. En Italie, 1 milliard d’eu­ros a été débloqué d’ur­gence pour les hôpi­taux. En France, la situa­tion est analogue et il faudra, de plus, un plan pluri­an­nuel de recru­te­ment et de reva­lo­ri­sa­tion des person­nels. Il s’agit de 3 milliards à 4 milliards, c’est beau­coup mais c’est indis­pen­sable. Il faut très vite recru­ter les 40 000 infir­mières qui sont néces­saires à l’hô­pi­tal. Il faut rouvrir les lits fermés faute de person­nel. Mais aussi rempla­cer les infir­mières en arrêt mala­die ou en congé de mater­nité, pour obte­nir des ratios d’ef­fec­tifs suppor­tables au regard du nombre de lits, y compris en psychia­trie, qui est sous-dotée et asphyxiée.

Le Plan Blanc était la réponse atten­due mais il finit d’épui­ser les soignants qui fuyaient déjà, avant même l’épi­dé­mie, des condi­tions de travail diffi­ciles. Le gouver­ne­ment doit propo­ser au Parle­ment un correc­tif budgé­taire pour augmen­ter immé­dia­te­ment l’objec­tif natio­nal des dépenses d’as­su­rance-mala­die (Ondam) afin de finan­cer l’hô­pi­tal en fonc­tion de ses besoins.

André Grimaldi, profes­seur, diabé­to­logue, hôpi­tal de la Pitié-Salpê­trière, Paris ; Anne Gervais Hasenk­nopf, méde­cin, hépa­to­logue, hôpi­tal Louis-Mourier, Colombes (Hauts-de-Seine) ; Olivier Mille­ron, méde­cin, cardio­logue, Bichat-Claude-Bernard, Paris

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