Une résistance venue d’en bas, et non un « axe » d’États : entretien avec Joseph Daher
Une résistance venue d’en bas, et non un « axe » d’États : entretien avec Joseph Daher
Joseph Daher prône un anti-impérialisme qui ne trouve pas ses racines dans les États ou les blocs géopolitiques, mais chez les travailleurs et les travailleuses, dans les mouvements populaires, les libertés démocratiques et la résistance venue d’en bas.
La guerre à Gaza, puis l’extension des combats au Liban et à l’Iran, ont une nouvelle fois transformé un vieux désaccord au sein de la gauche en une question urgente. Les relations d’une force politique avec les États-Unis et Israël suffisent-elles à la définir ? Si une organisation combat Israël, faut-il la qualifier de progressiste ou d’anti-impérialiste ? Comment défendre le droit des Palestinien·nes et des Libanais·es à résister, tout en critiquant le Hamas et le Hezbollah pour leurs programmes sociaux, leurs politiques économiques et leurs relations avec les mouvements indépendants ? Et en Iran, comment s’opposer à la guerre menée par les États-Unis et Israël sans transformer la défense de l’Iran contre une agression étrangère en une défense de la République islamique ?
Joseph Daher, chercheur et militant socialiste syro-suisse, étudie ces questions sous l’angle de l’économie politique depuis des années. Il est titulaire d’un doctorat en études du développement de la SOAS (Université de Londres) et d’un autre doctorat sur la révolution et la contre-révolution en Syrie de l’Université de Lausanne. Ses recherches portent principalement sur l’économie politique du Moyen-Orient, l’islam politique, le sectarisme, le néolibéralisme et les mouvements sociaux. Parmi ses ouvrages les plus importants figure *Hezbollah : The Political Economy of Lebanon’s Party of God*, qui examine le Hezbollah non pas simplement à travers son idéologie religieuse ou son activité militaire, mais à travers sa position au sein de la structure de classes, de l’économie politique et du système sectaire du Liban.
Daher a enseigné à l’université de Lausanne pendant plus d’une décennie. Début 2025, l’université n’a pas renouvelé son contrat d’enseignement. Cette décision fait suite à son soutien à la mobilisation étudiante en solidarité avec la Palestine et à une procédure administrative liée à une occupation de l’université dans le cadre d’une manifestation. Plusieurs associations d’études sur le Moyen-Orient, le conseil de faculté et des groupes de défense de la liberté académique ont protesté contre cette décision, la qualifiant de disproportionnée et de menace pour la liberté académique. Daher a également replacé son renvoi dans le contexte plus large des pressions exercées sur les voix pro-palestiniennes dans les universités européennes.
Notre conversation a débuté par une question de méthode, mais les réponses de Daher ont progressivement conduit à une question plus large. Dans une région où les populations sont confrontées à la fois au colonialisme, à l’impérialisme, à la guerre, à des États autoritaires et à des forces politiques nationales réactionnaires, comment la gauche peut-elle maintenir une politique indépendante ?
La politique étrangère ne suffit pas à elle seule à définir une force politique
Certains courants de gauche classent les forces politiques du Moyen-Orient principalement en fonction de leurs relations avec les États-Unis et Israël. Selon cette vision, toute force qui combat ces deux puissances appartient à la « résistance », ou devient au moins un allié objectif.
Daher défend une position presque opposée. Il affirme qu’il faut distinguer deux questions. Premièrement, quelle est la nature politique d’un acteur ? Et deuxièmement, quelle position devons-nous adopter vis-à-vis de cet acteur et de ses ennemis dans une situation donnée ?
Il déclare :
« La nature politique de tout acteur, et pas seulement celle du Hezbollah ou du Hamas, ne peut se réduire à sa politique étrangère ou à ses relations avec les États-Unis et Israël à un moment donné. »
Si le simple fait de s’opposer aux États-Unis suffisait à rendre une force progressiste, soutient Daher, alors chaque État bourgeois occidental devrait devenir un allié de la classe ouvrière dès lors qu’il est en désaccord avec Washington. La France s’est opposée à l’invasion américaine de l’Irak en 2003, mais cela n’a pas changé la nature de classe de l’État français. Al-Qaïda a également combattu les États-Unis, mais cela n’en a pas fait une force progressiste.
Il suggère donc de commencer l’analyse par ailleurs :
« En tant que gauche, nous ne devrions pas analyser un acteur politique ou un État uniquement à travers sa politique étrangère et déterminer notre position politique à son égard sur cette base. Nous devons examiner ses politiques à l’égard des classes ouvrières et populaires, son programme politique, ses politiques économiques, ses relations avec les mouvements sociaux, etc. En d’autres termes, nous avons besoin d’une analyse matérielle et globale. »
Sur la base de ces critères, Daher ne considère ni le Hamas ni le Hezbollah comme des forces de gauche ou progressistes. Il met en avant leurs politiques économiques néolibérales, leur conservatisme social, l’islamisation de la société, leur opposition à certains mouvements indépendants issus de la base, leurs problèmes en matière de droits des femmes et de laïcité, ainsi que leurs relations contradictoires avec les luttes ouvrières.
Mais une autre distinction importante s’impose ici. Le Hamas, le Hezbollah, les Frères musulmans et la République islamique ne peuvent pas tous être rangés dans une même catégorie.
Par exemple, lorsque Daher aborde la « bourgeoisification » des mouvements fondamentalistes islamiques, il souligne que ce processus a été plus limité au sein du Hamas que dans de nombreux autres mouvements. La raison en réside dans les conditions matérielles qui règnent à Gaza. Le blocus israélien et ce qu’il appelle sa politique de « sous-développement » ont sévèrement limité l’accumulation de capital et la formation d’une puissante classe capitaliste locale. Ainsi, même parmi les mouvements qu’il classe au sein de la grande famille de l’islam politique, les structures de classe ne sont pas identiques.
Il utilise la même méthode lorsqu’il examine les relations régionales du Hamas. Daher rejette l’image d’un Hamas considéré comme un simple « mandataire » de l’Iran. La relation est étroite, mais le Hamas a également fait preuve d’indépendance politique. Son désaccord avec Téhéran au sujet du soulèvement syrien en est un exemple majeur. Le Hamas a refusé de soutenir la répression des manifestant·es syrien·nes par le régime d’Assad, et Téhéran a réagi en réduisant une partie de son soutien financier.
Il existe d’autres exemples. En 2015, l’Iran a temporairement réduit son soutien au Jihad islamique palestinien parce que l’organisation refusait de condamner la guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen contre les Houthis. À un autre moment, Téhéran a réorienté une partie de son financement vers un autre groupe à Gaza.
Même après la guerre américano-israélienne contre l’Iran, les dirigeants du Hamas, tout en défendant le droit de l’Iran à riposter à l’attaque, ont demandé à Téhéran de ne pas prendre pour cible les pays voisins.
Daher souligne également que l’alliance avec la République islamique n’a pas toujours fait l’unanimité à l’intérieur de Gaza. En 2020, des groupes de Palestiniens ont décroché des portraits de Qassem Soleimani à Gaza, et certains l’ont condamné en raison du rôle de l’Iran en Syrie et en Irak. Ces cas sont importants pour Daher, car ils montrent que ce qu’on appelle « l’Axe de la Résistance » ne peut être considéré comme un bloc politique unique placé sous un commandement unique. Il existe des États et des organisations dont les intérêts se rejoignent parfois, mais qui ont également des désaccords.
Il en va de même pour les relations du Hamas avec d’autres États. Outre l’Iran, l’organisation a noué des liens étroits avec le Qatar et la Turquie. Daher évoque la position adoptée par Khaled Mashal en 2018 concernant l’attaque turque contre Afrin. Mashal s’était félicité de la victoire turque, bien que l’occupation d’Afrin ait entraîné des déplacements massifs de population, notamment parmi les Kurdes.
Pour Daher, donc, une relation avec un État régional ou une puissance étrangère ne prouve en rien l’anti-impérialisme prétendument inhérent à une organisation.
Et c’est là que nous arrivons à l’une des distinctions les plus importantes de l’entretien : la différence entre nécessité tactique et stratégie politique.
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« Je soutiens les efforts de ces organisations pour se procurer des armes partout où elles le peuvent afin de se défendre, et j’accepte également la coopération tactique avec des États régionaux ou internationaux à cette fin. Le problème commence lorsque ces choix tactiques deviennent stratégiques. Cela conduit souvent à de mauvaises stratégies politiques. »
En d’autres termes, recevoir des armes de l’Iran est une chose. Lier l’avenir politique de la Palestine à la stratégie régionale de la République islamique en est une autre. Selon M. Daher, les États de la région soutiennent la Palestine tant que ce soutien sert leurs intérêts. Lorsque leurs intérêts changent, les limites de leur soutien changent également.
Il cite en exemple le comportement de la République islamique et du Hezbollah après octobre 2023. Au cours des premiers mois de la guerre de Gaza, les dirigeants iraniens ont répété à plusieurs reprises qu’ils ne souhaitaient pas que le conflit s’étende à l’ensemble de la région. Le Hezbollah lui-même, selon les propos de Hassan Nasrallah, était principalement censé agir comme un « front de pression » plutôt que de s’engager dans une guerre à grande échelle.
Selon Daher, Téhéran ne souhaitait pas que son allié régional le plus important au Liban soit affaibli par une guerre directe contre Israël.
« L’objectif géopolitique de l’Iran n’est pas la libération des Palestinien·nes. Il s’agit d’utiliser ces groupes comme moyen de pression, notamment dans ses relations avec les États-Unis. »
Pour autant, aucune de ces critiques ne revient à nier le droit à la résistance.
« Le caractère conservateur du Hamas ou du Hezbollah ne devrait pas empêcher la gauche, au niveau local ou international, de défendre la résistance et la lutte des Palestinien·nes, du peuple libanais et d’autres peuples de la région contre un régime colonial, raciste et d’apartheid soutenu par l’impérialisme occidental. »
Pour Daher, affirmer que la gauche ne devrait soutenir la résistance que lorsqu’elle est dirigée par des communistes ou des socialistes est une vieille erreur de l’extrême gauche sur la question nationale. Les peuples sous occupation ont le droit de résister même lorsque la direction politique de cette résistance est loin du programme que la gauche souhaiterait. Mais le soutien au droit de résister ne doit jamais être confondu avec le soutien au projet politique des dirigeants de la résistance.
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Le premier problème réside dans leurs positions très différentes au sein du système mondial.
« Sur le plan politique, nous ne pouvons pas placer les puissances impérialistes occidentales au même niveau que des puissances régionales périphériques ou du Sud telles que l’Iran. »
Daher considère toujours les États-Unis comme la puissance dominante au sein du système impérialiste mondial. La Chine est leur principal concurrent, tandis que la Russie, la France et la Grande-Bretagne sont également des puissances impérialistes. Mais leurs capacités économiques, financières et militaires ne sont pas équivalentes.
Pour expliquer cette inégalité, il revient sur le concept de développement capitaliste inégal et combiné.
Le capitalisme développe les forces productives à l’échelle mondiale, mais cette expansion n’est jamais uniforme. Les pays, les industries et les centres de capital se développent à des rythmes différents, ce qui modifie constamment les rapports de force. Une puissance au sommet à une certaine période peut se retrouver confrontée à un nouveau rival par la suite. Les alliances ne sont pas non plus permanentes.
Daher relie cette réflexion à la théorie de l’impérialisme de Lénine. Si le développement capitaliste est inégal, l’équilibre entre les États ne cesse de changer. Et ces changements créent un risque de conflit et de guerre.
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Il voit néanmoins des similitudes entre le fondamentalisme islamique et l’extrême droite occidentale.
Ces deux courants ont souvent eu, historiquement, une base petite-bourgeoise, tandis qu’une partie de leurs dirigeants et de leurs structures a par la suite rejoint des blocs bourgeois. Tous deux ont tendance à se présenter comme « ni de gauche ni de droite » et à faire passer l’unité de la nation, de la communauté ou de la oumma avant la lutte des classes.
Il existe également d’importants recoupements sur le plan économique. De nombreux mouvements islamistes fondamentalistes n’ont aucun problème de fond avec les politiques néolibérales. Au contraire, ils développent des réseaux de charité religieuse. Daher qualifie cela de « néolibéralisme religieux ». Les services publics fournis par l’État se réduisent, tandis que ce qui devrait relever des droits sociaux devient de la charité.
Il donne un exemple tiré des États-Unis. Les conservateurs religieux affirment que les États-providence sont inefficaces et que les organisations religieuses locales sont mieux à même de fournir des services sociaux. Cela permet au néolibéralisme économique de s’allier au conservatisme moral.
Un mécanisme similaire existe au sein de l’islam politique. Les marchés et la privatisation côtoient la charité religieuse, tandis que ces mêmes mouvements mettent l’accent sur la famille, la morale sexuelle et un ordre social conservateur. L’extrême droite et les fondamentalistes islamiques se rejoignent également sur la question du genre. Les uns comme les autres considèrent souvent la famille comme quasi sacrée, s’opposent à certains aspects des droits des femmes et des personnes homosexuelles et transgenres, et présentent le changement social comme un déclin moral.
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Une autre similitude réside dans l’idée du déclin civilisationnel. Les fondamentalistes islamiques souhaitent revenir à un « âge d’or » mythique de l’islam. L’extrême droite promet de restaurer la grandeur perdue de la nation. Dans les deux cas, les migrant·es, les féministes, la gauche, les minorités sexuelles ou la « culture occidentale » peuvent être tenu·es pour responsables de la crise de la société. Les problèmes matériels tels que les inégalités, l’exploitation et la crise capitaliste sont remplacés par des explications culturelles.
Mais pour Daher, ces similitudes ne suffisent pas pour qualifier toutes ces forces de « fascistes ».
Concernant la République islamique, il décrit le régime comme théocratique, militarisé, autoritaire et violent. Mais il reste prudent quant à l’utilisation du concept de fascisme.
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Dans cette perspective, si l’État israélien, le trumpisme, la République islamique, le Hamas et le Hezbollah sont tous simplement qualifiés de « fascisme », une différence fondamentale disparaît. La différence entre un État colonial et un peuple sous occupation, entre une puissance impérialiste centrale et une puissance régionale, et entre des histoires de classes différentes.
7 octobre : le droit à la résistance, la décision du Hamas et le massacre de civil·es
C’est à partir du 7 octobre que ces distinctions deviennent plus difficiles à établir.
Trois niveaux différents sont souvent confondus : le droit historique des Palestinien·nes à la résistance, la décision politique et militaire du Hamas de lancer l’opération du 7 octobre, et les actes spécifiques commis contre des civil·es ce jour-là. Selon M. Daher, le soutien au premier ne devrait pas impliquer un soutien inconditionnel aux deux autres.
« Les Palestinien·nes, comme toute autre population confrontée à un régime colonial et d’apartheid, ont le droit de résister, y compris par des moyens militaires, et cela inclut le Hamas. Mais ce droit ne doit pas être confondu avec le soutien aux opinions politiques des différents partis palestiniens ou à l’ensemble de leurs opérations militaires, y compris le massacre de civil·es du 7 octobre. »
Dans le même temps, il rejette également un discours qui met toutes les formes de violence sur le même plan.
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Il soutient également que le problème de l’État israélien ne réside pas simplement dans la nature de la résistance palestinienne. Avant le Hamas, l’Organisation de libération de la Palestine, les groupes de gauche, le Fatah, les militant·es démocrates et laïques, et même les manifestations palestiniennes non violentes ont été réprimés. La Grande Marche du retour de 2018 et 2019 en est un exemple important. Il s’agissait de manifestations largement pacifiques que l’armée israélienne a réprimées à coups de balles réelles et de violences extrêmes. D’autres exemples historiques reflètent cette dynamique, comme la première Intifada, qui s’est déroulée de la fin de 1987 jusqu’au début des années 1990.
Ainsi, selon Daher :
« Pour la classe dirigeante israélienne, la question n’est pas la nature de la résistance palestinienne, qu’elle soit pacifique ou armée, ni même l’idéologie qui la sous-tend. Toute remise en cause de la structure de l’occupation et de la colonisation doit être criminalisée et réprimée. »
(…)
Les dirigeants du Hamas s’attendaient probablement à un soulèvement plus large en Cisjordanie, et dans une moindre mesure parmi les Palestinien·nes vivant dans les territoires de 48 (au sein d’Israël), ainsi qu’à une intervention beaucoup plus forte de la part des forces de ce qu’on appelle l’« Axe de la Résistance ». Aucune de ces deux choses ne s’est produite à cette échelle. L’Iran, l’allié régional le plus important du Hamas, souhaitait avant tout préserver sa position en vue de futures négociations avec les États-Unis. Le Hezbollah a également longtemps cherché à éviter une guerre à grande échelle.
Pour Daher, cela révèle une faiblesse stratégique plus profonde.
Sur cette question, le Hamas ne diffère pas fondamentalement de nombreuses autres forces politiques palestiniennes. Du Fatah jusqu’à certaines franges de la gauche palestinienne, la stratégie dominante a maintes fois reposé sur la recherche de protecteurs parmi les États de la région et les classes dirigeantes.
« Le Hamas, à l’instar d’autres partis palestiniens, du Fatah à la gauche palestinienne, ne considère pas les masses palestiniennes ni les classes ouvrières et opprimées de la région comme les forces qui mèneront à la libération. Au contraire, il recherche des alliances politiques avec les classes dirigeantes et les régimes régionaux. »
Ici, la critique de Daher à l’égard de l’« Axe de la résistance » dépasse la simple critique de la République islamique et devient une critique d’une stratégie historique au sein de la politique palestinienne.
L’islamophobie et le danger de l’« orientalisme inversé »
Mais les critiques à l’encontre du Hamas en Europe et aux États-Unis ne se font pas en vase clos. L’État israélien et l’extrême droite occidentale s’empressent d’utiliser ces critiques pour justifier des sanctions collectives à l’encontre des Palestinien·nes et, parfois, l’islamophobie elle-même. En réaction, certains courants de gauche s’abstiennent de toute critique à l’égard du Hamas, craignant que celle-ci ne soit récupérée par la propagande israélienne.
Daher affirme que le silence n’est pas la solution. Ce qui importe, c’est de préciser clairement la position politique d’où émane la critique.
« Aucune critique sérieuse et honnête du Hamas ou du Hezbollah ne peut être formulée sans une opposition claire à l’apartheid israélien et à la nature raciste et coloniale de cet État, et sans un soutien clair à l’autodétermination des Palestinien·ns et à leur droit à la résistance ».
Pour la même raison, il rejette fermement les comparaisons entre le Hamas et Daech. Le Hamas s’inscrit dans l’histoire politique de la Palestine et dans la lutte contre le colonialisme et l’occupation. Il a pris part à des élections, participé aux institutions politiques créées après Oslo et coopéré politiquement et militairement avec des groupes de gauche palestiniens tels que le Front populaire.
L’État islamique est issu d’un contexte historique différent : l’occupation américaine de l’Irak, Al-Qaïda en Irak, la guerre sectaire, puis la contre-révolution en Syrie et en Irak. Daher considère que le régime du Hamas à Gaza est loin d’être démocratique, mais estime qu’il est erroné de le comparer au régime de l’État islamique en raison de leurs différences de structure, de stratégie et de rapport à la société.
Le problème plus profond réside dans le fait de considérer « l’islam » et le « fondamentalisme islamique » comme une seule et même chose.
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Selon Daher, les marxistes devraient s’opposer à cette islamophobie et défendre à la fois la liberté religieuse et le droit à l’autodétermination.
Mais la réponse de la gauche à l’islamophobie ne peut consister à accepter la même vision essentialiste des peuples du Moyen-Orient et à lui donner simplement une connotation positive.
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L’islam politique, en revanche, inscrit l’islamisation de la société, de la politique et de l’économie dans son programme.
Ainsi, le simple fait de s’opposer à l’Occident ne suffit pas à faire d’une force islamiste une force anti-impérialiste.
Daher affirme que le fondamentalisme islamique explique souvent l’impérialisme non pas par le capitalisme mondial, la domination économique et les relations de classe, mais comme une lutte culturelle entre l’islam et l’Occident. En ce sens, sa vision du monde recoupe étrangement la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington.
« L’ennemi principal est chez nous », mais cela ne signifie pas la fin de l’internationalisme
C’est là que l’Iran entre en scène dans notre débat.
(…)
Daher accepte le principe de ce slogan, mais estime que certains secteurs de la gauche l’ont sorti de son contexte historique, celui de Karl Liebknecht.
En 1915, pendant la Première Guerre mondiale, Liebknecht a souligné la responsabilité des travailleurs/travailleuses allemand·es de s’opposer à leur propre classe dirigeante et au militarisme de leur propre État. En ce sens, affirme Daher, le slogan reste valable.
« Dans ce cadre, le slogan “l’ennemi principal est chez nous” est valable, avec pour objectif de vaincre les impérialistes et la bourgeoisie au sein de nos propres sociétés. »
Mais ce n’est pas tout ce qu’a dit Liebknecht.
« Beaucoup de celles et ceux qui citent Liebknecht sortent sa position de son contexte. Pour lui, lutter contre l’ennemi chez soi ne signifiait pas ignorer les régimes étrangers qui répriment leur propre peuple, ni refuser la solidarité avec les opprimé·es. »
Daher souligne que Liebknecht établissait un lien entre la lutte contre sa propre classe dirigeante et la coopération avec le prolétariat d’autres pays, des peuples qui luttaient eux-mêmes contre leurs dirigeants et les impérialistes.
Cette répartition des responsabilités ne signifie donc pas qu’un·e Etasunien·ne doive se limiter à parler des États-Unis et rester indifférent·e à la situation en Iran, ni qu’un·e Iranien·ne doive se concentrer uniquement sur la République islamique et ignorer la responsabilité des États-Unis dans la guerre.
L’internationalisme prend tout son sens précisément lorsque ces luttes s’articulent entre elles.
Daher étend cette critique à certaines franges de la gauche occidentale qui, tout en protestant contre la guerre en Iran, ignorent les militant·es de gauche iranien·nes opposé·es à la République islamique, voire acceptent parfois les symboles de cette dernière lors de manifestations anti-guerre.
« Certain·es, à gauche, ont tendance à ignorer les militant·es de gauche iranien·nes opposé·es à leur propre régime, tout comme elles et ils l’ont fait par le passé avec les Syrien·nes sous Assad. Pire encore, elles et ils ne font aucun effort pour coopérer avec ces groupes, alors que lors de certaines manifestations anti-guerre, elles et ils acceptent l’utilisation de symboles de ces régimes autoritaires, notamment le drapeau de la République islamique ou des images de Khamenei. Dans de telles conditions, cela revient à renier l’internationalisme. C’est renier nos camarades en Iran et leurs luttes pour un Iran plus démocratique, progressiste et anti-impérialiste. »
Ainsi, pour Daher, affirmer que « l’ennemi principal est chez nous » n’est pas une invitation à l’indifférence envers le monde. Cela signifie une division internationaliste du travail.
Ailleurs, il cite Liebknecht :
« Unissez-vous dans la lutte de classe internationale contre les complots de la diplomatie secrète, contre l’impérialisme, contre la guerre et pour la paix dans l’esprit du socialisme. »
Pour Daher, aucun de ces éléments ne peut être supprimé. Si la résistance à l’impérialisme étranger se transforme en soutien à un régime autoritaire national, une partie de la politique socialiste disparaît. Si la lutte contre un régime national se transforme en soutien à la guerre et aux pressions impérialistes étrangères, il en va de même dans l’autre sens.
Iran : s’opposer à la guerre sans défendre la République islamique
C’est là que commence la réponse de Daher sur l’Iran.
Certain·es opposant·es à la République islamique affirment que si l’Iran n’avait pas soutenu les forces régionales, développé son programme de missiles ou poursuivi sa politique nucléaire, le risque de guerre aurait disparu. Ainsi, une véritable opposition à la guerre en Iran devrait commencer par une opposition à la République islamique.
Daher estime que cet argument confond deux questions distinctes.
« Il faut distinguer deux choses : d’un côté, les politiques intérieures de l’Iran, ses ambitions régionales et son influence ; de l’autre, les objectifs de la guerre américano-israélienne contre l’Iran. »
Il condamne sans ambiguïté la guerre américano-israélienne et affirme que l’Iran a le droit de se défendre.
Selon lui, l’objectif de Washington dans la région est de maintenir et d’étendre son hégémonie. La région revêt une importance stratégique en raison de sa concentration de réserves énergétiques et de son lien avec le système économique et financier mondial par le biais de ses revenus.
« Le problème de Washington avec le régime de Téhéran n’est pas sa nature autoritaire. Le problème est que le régime iranien ne s’est pas placé sous l’hégémonie américaine. »
Pour Daher, affirmer cela ne signifie pas défendre les politiques de la République islamique. Bien au contraire. Il en revient immédiatement à les critiquer.
Sur la question nucléaire également, sa position ne laisse planer aucun doute. À titre personnel, il s’oppose aux armes nucléaires et même au développement de la technologie nucléaire en raison des dangers qu’elle comporte, notamment ses conséquences environnementales. Mais il estime que l’abandon de cette technologie devrait relever d’une décision démocratique prise par le peuple iranien, et non résulter de bombardements ou d’ultimatums lancés par les États-Unis et Israël.
Il souligne également le deux poids, deux mesures. Les États-Unis exigent des restrictions sur le programme iranien tout en soutenant l’arsenal nucléaire israélien, et ont parallèlement envisagé une coopération nucléaire avec l’Arabie saoudite dans le cadre de la normalisation des relations avec Israël.
L’alternative proposée par Daher est un Moyen-Orient exempt d’armes nucléaires, y compris Israël.
(…)
Cette politique, affirme-t-il, est entièrement « guidée par les intérêts étatiques et capitalistes du régime, et non par un projet émancipateur ».
L’une des principales raisons qui l’amènent à cette conclusion réside dans l’attitude de la République islamique envers les mouvements populaires.
En Iran, les travailleurs/travailleuses sont confronté·es à des restrictions en matière d’organisation indépendante, de grèves et de négociation collective. L’État réprime les mouvements de protestation, les femmes, les Kurdes, les Baloutches et les opposant·es politiques. Pour Daher, le mouvement « Femmes, Vie, Liberté » a constitué un exemple important de résistance de la société face à cette structure.
À l’extérieur de l’Iran également, Téhéran ne s’est pas nécessairement rangé du côté des mouvements populaires lorsque ceux-ci remettaient en cause les intérêts de ses alliés.
Au Liban et en Irak e 2019, la République islamique a qualifié les manifestations de masse d’« intervention étrangère ». Le Hezbollah au Liban et des groupes proches de l’Iran en Irak se sont également opposés à certaines franges de ces mouvements de protestation.
La Syrie en est un exemple encore plus flagrant. Les Gardiens de la révolution, le Hezbollah et les forces liées à Téhéran sont entrés en guerre aux côtés de la Russie pour préserver le gouvernement d’Assad.
Daher souligne également que l’Iran n’a pas toujours été un adversaire absolu et de principe des États-Unis. Téhéran a coopéré avec Washington à différentes occasions en Afghanistan et en Irak.
Ainsi, selon lui, l’hostilité actuelle envers les États-Unis ne peut être transformée en un « anti-impérialisme » permanent.
Dans le même temps, cette critique ne doit pas conduire à légitimer les sanctions et la guerre.
Daher confie à la gauche européenne et américaine une mission claire : s’opposer aux guerres impérialistes ; lutter contre le soutien apporté par leurs propres gouvernements aux régimes autoritaires ; s’opposer aux sanctions dont le poids pèse sur les classes populaires et ouvrières du Sud ; et s’opposer à la criminalisation de mouvements tels que le Hamas et le Hezbollah.
Un autre point important de sa réponse est que la guerre ne se contente pas de détruire les populations et les infrastructures. Elle affaiblit également la capacité même de la société à lutter.
La guerre renforce la répression sécuritaire, restreint l’espace politique et rend plus difficile l’organisation des forces progressistes et de la classe ouvrière.
Ainsi, s’opposer à une attaque étrangère contre l’Iran n’est pas simplement une défense abstraite de la « souveraineté nationale ». La guerre affaiblit également les forces mêmes qui tentent de changer la République islamique par la base.
Le Liban et le Hezbollah : la résistance sans livrer la société à un seul parti
Cette même question se pose de manière encore plus concrète au Liban.
Le Hezbollah a joué un rôle réel dans la fin de l’occupation israélienne du Sud-Liban, et une partie de sa base sociale considère toujours l’organisation comme une force défensive face à Israël.
Dans le même temps, Daher considère que le Hezbollah fait partie intégrante du système sectaire libanais et de l’économie politique néolibérale. Il entretient des liens étroits avec certains secteurs du capital, a participé au gouvernement et s’est parfois opposé aux mouvements sociaux indépendants.
Lors d’une attaque israélienne, devons-nous ignorer l’une de ces deux réalités ?
Daher affirme que les conditions de guerre influencent les priorités politiques.
« Lorsque le Hezbollah et le Liban sont confrontés à une guerre israélienne, la priorité est clairement de soutenir la résistance et de faire pression sur les classes dirigeantes occidentales pour qu’elles cessent de soutenir la guerre d’Israël contre le Liban. »
Il souligne que les États-Unis et Israël ne se battent pas au Liban ou en Iran pour la démocratie ou le bien-être des populations. Ils cherchent à instaurer un ordre régional qui renforce la domination de Washington et de Tel-Aviv.
Dans ces conditions, la gauche devrait également montrer à la base sociale du Hezbollah qu’elle s’oppose aux bombardements, aux déplacements de population, à la destruction des habitations et aux meurtres.
Daher rappelle l’expérience des forces de gauche libanaises pendant la guerre de 2006. Tout en défendant le droit à la résistance, elles avaient également mis en place des réseaux humanitaires indépendants pour les personnes déplacées.
Mais résister à Israël ne doit pas signifier confier la direction politique de la société au Hezbollah.
L’une des principales préoccupations est la sectarisation de la résistance.
Israël a fortement pris pour cible les zones chiites. Une telle politique peut à la fois isoler la base sociale du Hezbollah du reste de la société et aggraver les divisions sectaires.
Ce sujet fait également l’objet d’un débat au Liban. Oussama Saad, le dirigeant nassérien, a critiqué la transformation de la résistance nationale en résistance sectaire. Le Parti communiste libanais a également condamné Israël et défendu le droit à la résistance, tout en critiquant certaines opérations du Hezbollah et en affirmant que la résistance ne devait pas devenir le monopole d’un seul groupe religieux.
Pour Daher, une résistance durable nécessite un projet national et social. Un projet qui rassemble les communautés chiites, sunnites, chrétiennes et autres autour d’intérêts communs et qui lie la libération de l’occupation à la démocratie et à la justice sociale.
C’est également là que le débat sur le désarmement du Hezbollah se complique.
D’un côté, Daher est clair.
« La capacité militaire autonome du Hezbollah et ses relations politiques avec l’Iran sont manifestement incompatibles avec une politique de défense nationale indépendante et souveraine. »
Mais d’un autre côté, il rejette l’idée selon laquelle le simple fait d’accorder à l’État libanais le monopole des armes résoudrait le problème de la souveraineté.
L’État libanais lui-même s’inscrit dans un système sectaire, néolibéral et fondé sur le clientélisme. L’armée manque également des ressources financières et matérielles nécessaires pour défendre le pays de manière autonome.
À cet égard, Daher accorde une importance particulière à l’accord-cadre entre le Liban et Israël de juin 2026.
Il explique que cet accord a fait du désarmement du Hezbollah l’un des éléments centraux des dispositions en matière de sécurité, tandis que le retrait d’Israël du territoire libanais était lié à la mise en œuvre de ce processus.
Il n’y a pas de date butoir claire pour le retrait complet d’Israël dans ce cadre, ce qui laisse à Israël la possibilité de décider, sur la base de sa propre évaluation, quand la « menace » du Hezbollah aura été écartée.
Daher juge cette situation dangereuse car l’État libanais, au lieu de reconstruire d’abord ses propres capacités défensives et sa légitimité sociale, pourrait devenir un simple exécutant d’un dispositif de sécurité conçu sous la pression extérieure.
Sa préoccupation ne porte pas uniquement sur les armes. Les dispositions relatives à la reconstruction pourraient également exclure les institutions civiles liées au Hezbollah et même restreindre la marge de manœuvre juridique de l’État libanais pour poursuivre Israël pour crimes de guerre.
Pour Daher, s’il était poussé trop loin, ce processus pourrait ressembler au rôle que l’Autorité palestinienne a endossé après Oslo : un gouvernement local dont la fonction est devenue en partie la gestion de la sécurité au sein d’un ordre qui n’a jamais mis fin à l’occupation elle-même.
Ainsi, soutient-il, désarmer le Hezbollah sans une transformation politique et économique du Liban pourrait même aggraver les tensions sectaires.
L’État libanais tire sa légitimité non seulement de ses armes, mais aussi de sa capacité à répondre aux besoins de la société. En assurant la sécurité, les services sociaux, la reconstruction, un système fiscal plus équitable et un espace démocratique.
La base du Hezbollah ne s’est pas non plus créée dans le vide. Les attaques et occupations israéliennes répétées, la faiblesse historique de l’État, l’insécurité et la marginalisation économique ont toutes contribué à renforcer l’organisation.
(…)
Pour lui, ces deux critiques coexistent pleinement : l’opposition à la guerre américano-israélienne contre l’Iran et le Liban, et l’opposition aux politiques de la République islamique et du Hezbollah.
Si l’Iran et le Hezbollah sont affaiblis, à qui cela profite-t-il ?(…)
Qui sont donc les allié·es naturel·les des Palestinien·nes ?
La réponse de Daher : les classes populaires de la région.
Les travailleurs/travailleuses, les femmes, les étudiant·es, les réfugié·es et les autres groupes opprimés de toute la région ont le potentiel de construire une solidarité avec la Palestine, tant en raison de leur expérience historique commune du colonialisme que de leurs structures économiques et politiques communes.
Mais il ne s’agit pas seulement de sympathie. La classe ouvrière de la région dispose d’un immense pouvoir matériel.
Les économies pétrolières, les ports, les réseaux de transport et les industries de la région font partie intégrante de l’économie mondiale. L’organisation et les grèves dans ces secteurs peuvent exercer une pression non seulement sur un gouvernement local, mais aussi sur des réseaux économiques bien plus vastes.
Daher voit également un soutien historique à cette stratégie.
Au cours des années 1960 et 1970, le mouvement palestinien a contribué à renforcer les luttes de classe et les luttes politiques dans toute la région. La deuxième Intifada, en 2000, a donné lieu à une nouvelle vague de mobilisation, que Daher considère comme l’un des contextes de fond à long terme des révolutions de 2011.
En 2011, les Palestinien·nes du Liban, de Syrie, de Jordanie, de Cisjordanie et de Gaza se sont mobilisé·es à l’occasion de l’anniversaire de la Nakba pour revendiquer le droit au retour. Des années plus tard, à l’été 2019, les manifestations palestiniennes dans les camps de réfugié·es du Liban contre la discrimination du ministère du Travail se sont inscrites dans le climat général qui a conduit au soulèvement national libanais d’octobre.
Dans cette perspective, la libération palestinienne ne peut être dissociée de la transformation sociale à l’échelle de la région.
« La région a besoin d’un véritable axe de résistance venant de la base. Les classes populaires de Palestine et de la région, soutenues par la solidarité anti-impérialiste des grandes puissances, elle-même fondée sur les luttes des travailleurs/travailleuses contre leurs propres classes dirigeantes. »
Un monde multipolaire constitue-t-il une alternative à la domination américaine ?
L’argumentation de Daher soulève également une autre critique : l’idée selon laquelle un monde multipolaire serait automatiquement bénéfique pour les pays du Sud.
Une partie de la gauche considère que le déclin de l’hégémonie américaine et la montée en puissance de la Chine, de la Russie et des pays du BRICS ouvrent davantage d’espace à la résistance contre l’impérialisme. Daher n’est pas de cet avis.
« L’émergence de nouvelles grandes puissances et puissances régionales, ainsi qu’un monde multipolaire d’États capitalistes, ne constituent pas une alternative à l’unipolarité. Il s’agit d’une nouvelle étape, potentiellement encore plus dangereuse, de l’impérialisme mondial. »
Pour lui, la domination américaine incontestée a été destructrice. Mais une concurrence accrue entre les États-Unis, la Chine, la Russie et les puissances régionales ne conduit pas nécessairement à un monde plus pacifique.
L’histoire suggère le contraire. La multipolarité peut intensifier la concurrence militaire.
Une fois encore, la question du « développement inégal et combiné » revêt toute son importance. Des rythmes de croissance différents redistribuent le pouvoir et accentuent les tensions. La Chine et la Russie, selon Daher, sont elles aussi des États capitalistes. Elles n’offrent pas d’alternative socialiste au Sud.
Les relations économiques de la Chine avec les pays en développement peuvent reproduire des schémas d’extraction de matières premières et de dépendance vis-à-vis des produits finis importés. Les classes dirigeantes locales peuvent tirer profit de ces relations, tandis que les travailleurs/travailleuses sont confronté·es au chômage, à la précarité de l’emploi et à la destruction de l’environnement.
Pour Daher, les BRICS ne constituent pas non plus un projet visant à renverser le capitalisme mondial. Leurs membres souhaitent principalement acquérir davantage d’influence et obtenir une part plus importante au sein du même système.
La gauche ne devrait donc pas s’enfermer dans un choix entre Washington et Pékin, ni entre « unipolarité » et « multipolarité ».
« Dans toutes les situations, nous devons nous ranger du côté des exploité·es et des opprimé·es et de leur lutte pour la libération, et non du côté de leurs exploiteurs et oppresseurs. »
Cela ne signifie pas pour autant traiter toutes les puissances sur un pied d’égalité. Daher considère toujours les États-Unis comme la force impérialiste la plus puissante et le plus grand obstacle mondial au changement progressiste.
Mais la domination américaine ne rend ni la Chine ni la Russie progressistes. Tout comme la domination américaine ne transforme pas la République islamique en une force de libération.
La résistance venue d’en bas ne peut se construire sans libertés démocratiques
Mais la question la plus difficile reste peut-être celle de la fin.
Si l’alternative à l’« Axe de la résistance » réside dans les mouvements ouvriers, les femmes, les étudiant·es, les réfugié·es et les forces progressistes de toute la région, où se trouvent ces forces aujourd’hui ?
En Iran, en Syrie, en Égypte, au Liban et en Palestine, beaucoup ont été victimes d’une répression sévère. Les syndicats indépendants sont faibles, voire interdits. Les partis de gauche sont en crise. La guerre a détruit les infrastructures sociales, et l’organisation a un coût énorme.
Comment la « résistance par la base » peut-elle devenir plus qu’un espoir moral et se transformer en une stratégie politique concrète ?
Daher n’a pas de réponse simple quant à la forme organisationnelle à adopter à l’avenir. Selon lui, c’est précisément là que réside le principal défi : tisser des liens entre les forces progressistes de toute la région et travailler ensemble autour de projets et de revendications spécifiques.
Mais un point de sa réponse est déterminant : les libertés démocratiques ne sont pas une question secondaire ou simplement « libérale ».
(…)
« Pour les mouvements opérant sous des régimes illibéraux et autoritaires, s’organiser est pratiquement impossible sans les libertés fondamentales garanties par les formes traditionnelles de démocratie bourgeoise. »
D’une certaine manière, cela vient compléter l’ensemble de l’argumentation.
Si la classe ouvrière doit devenir la force de sa propre libération, elle a besoin de la capacité de s’organiser. Si les femmes, les étudiants ou les minorités ethniques doivent devenir des forces politiques indépendantes, ils ont besoin de la capacité de s’exprimer, de se rassembler et de s’organiser.
La liberté d’expression, la liberté d’association, le droit de former des partis politiques et l’espace démocratique ne peuvent être reportés jusqu’à ce que la « question impérialiste » ait été résolue. Et la lutte pour ces libertés ne peut pas non plus être dissociée de l’impérialisme et de la guerre.
Daher développe un argument similaire concernant l’Occident.
Le mouvement de solidarité avec la Palestine n’a pas seulement aidé la Palestine. Dans les universités, les syndicats et les lieux de travail à travers l’Europe et les États-Unis, il est lui-même devenu un combat pour la liberté d’expression, la liberté académique et le droit de manifester.
Les occupations étudiantes, les grèves, les campagnes de boycott, le refus des travailleurs/travaillleuses des transports de transporter des armes et les actions syndicales sont autant de signes qui, pour Daher, laissent entrevoir la possibilité de reconstruire un pôle social de gauche.
Il affirme que la répression de la solidarité avec la Palestine s’inscrit dans un virage autoritaire plus large qui transforme les sociétés occidentales elles-mêmes. Ainsi, la lutte pour la Palestine peut également devenir une lutte pour la défense des droits démocratiques au sein de ces pays.
En fin de compte, la « résistance par le bas » n’est pas, pour Daher, simplement une alliance régionale contre Israël. C’est un projet qui relie la lutte contre l’occupation, le capitalisme, l’autoritarisme, le racisme et l’impérialisme.
Ce projet n’a pas encore vu le jour. Et les forces susceptibles de le porter restent faibles dans de nombreux pays. Mais il estime qu’aucun axe d’États ne peut le remplacer.
Les États concluent des accords en fonction de leurs propres intérêts. Ils apportent leur soutien aujourd’hui et se désengagent demain. Les grandes puissances elles-mêmes, qu’il s’agisse de Washington, Pékin ou Moscou, n’orientent pas leurs politiques en fonction de la liberté des peuples de la région.
C’est pourquoi, en fin de compte, Daher suggère d’orienter la boussole politique de la gauche loin des capitales.
« Notre boussole politique ne devrait pas pointer constamment vers les capitales des grandes puissances internationales telles que Washington, Pékin ou Moscou. Elle devrait pointer vers le courage, la colère et la résistance des peuples qui luttent. »
Il rappelle ensuite une citation de Che Guevara :
« Si tu trembles d’indignation face à chaque injustice, alors tu es mon camarade. »
Et il conclut :
« C’est un bon principe pour entamer le travail en faveur de l’unité et de la solidarité à travers le monde, en sachant que nos destins sont liés. »
Siyavash Shahabi, 28 août 2026
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Traduit par DE
