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La débâcle grecque, par Perry Ander­son

Un article de l’his­to­rien britan­nique Perry Ander­son paru dans Media­part le 22 juillet. Il y  revient sur la crise grecque et analyse l’échec de la stra­té­gie du premier ministre grec. « Tsipras et ses collègues ont répété à qui voulait les entendre qu’il était hors de ques­tion d’aban­don­ner l’euro. Ce faisant, ils ont renoncé à tout espoir sérieux de négo­cier avec l’Eu­rope réelle — et non l’Eu­rope qu’ils fantas­maient. » 

(Si je ne suis pas d’ac­cord avec la conclu­sion du texte ni avec son ton mépri­sant pour Syriza voire le peuple, ce texte est stimu­lant.PB)


 

La crise grecque a provoqué un mélange prévi­sible d’in­di­gna­tion et d’auto-satis­fac­tion en Europe, où l’on oscille entre déplo­ra­tion de la dureté de l’ac­cord imposé à Athènes et célé­bra­tion du main­tien in extre­mis de la Grèce dans la famille euro­péenne, ou bien les deux à la fois. La première réac­tion est aussi futile que la seconde. Une analyse réaliste ne laisse de place à aucune des deux. Que l’Al­le­magne soit une fois de plus la puis­sance hégé­mo­nique du conti­nent n’est pas un scoop en 2015 : la chose est évidente depuis au moins vingt ans. Que la France se comporte comme sa servante, dans une rela­tion assez semblable à celle du Royaume-Uni vis-a-vis des Etats-Unis, n’est pas davan­tage une nouveauté poli­tique : après De Gaulle, la classe poli­tique française a retrouvé ses réflexes des années 1940. Elle s’ac­com­mode, et même admire, la puis­sance domi­nante du jour : hier Washing­ton, aujourd’­hui Berlin.

Moins surpre­nante encore est l’is­sue actuelle de l’union moné­taire. Depuis l’ori­gine, les avan­tages écono­miques de l’in­té­gra­tion euro­péenne, qui vont de soi pour l’opi­nion bien-pensante de tout bord, ont en réalité été très modé­rés. En 2008, les calculs de Barry Eichen­green et Andrea Boltho, deux écono­mistes favo­rables à l’in­té­gra­tion, concluaient que celle-ci avait augmenté le PIB du marché commun de 3 ou 4% entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1970, que l’im­pact du Système Moné­taire Euro­péen était insi­gni­fiant, que l’Acte unique euro­péen a pu ajou­ter 1%, et que l’Union moné­taire n’avait quasi­ment aucun effet discer­nable sur la crois­sance ou la produc­tion.

C’était avant que la crise finan­cière mondiale ne frappe l’Eu­rope. Depuis, le carcan de la monnaie unique s’est révélé aussi désas­treux pour les Etats du sud de l’Eu­rope qu’a­van­ta­geux pour l’Al­le­magne, où la répres­sion sala­riale — masquant une très faible crois­sance de la produc­ti­vi­té— a assuré à l’in­dus­trie alle­mande son avan­tage compé­ti­tif contre le reste de l’Eu­rope. Quant aux taux de crois­sance, la compa­rai­son avec les chiffres du Royaume-Uni ou de la Suède, depuis Maas­tricht, suffit à démon­ter l’af­fir­ma­tion que l’euro aurait profité à un pays autre que son prin­ci­pal archi­tecte.

Voilà la réalité de la « famille euro­péenne » telle qu’elle a été construite par l’Union moné­taire et le Pacte de stabi­lité. Mais son idéo­lo­gie est inébran­lable : dans le discours offi­ciel et intel­lec­tuel, l’UE garan­tit toujours la paix et la pros­pé­rité du conti­nent, bannit le spectre de la guerre entre les nations, défend les valeurs de la démo­cra­tie et des droits de l’Homme, et fait respec­ter les prin­cipes d’un libre marché modéré, socle de toutes les liber­tés. Ses règles sont fermes mais souples, répon­dant à un double impé­ra­tif de soli­da­rité et d’ef­fi­ca­cité. Pour les sensi­bi­li­tés baignant dans cette idéo­lo­gie commune à l’en­semble du person­nel poli­tique euro­péen et à la vaste majo­rité du commen­taire média­tique, la souf­france des Grecs a été un spec­tacle doulou­reux. Mais heureu­se­ment, le bon sens a fini par triom­pher, un compro­mis a été trouvé et il ne reste plus qu’à espé­rer tous ensemble que l’Union n’a pas subi de dommage irré­pa­rable.

Depuis la victoire élec­to­rale de Syriza en janvier, le cours de la crise en Grèce était égale­ment prévi­sible, à l’ex­cep­tion du rebon­dis­se­ment final. Les origines de la crise étaient doubles : la quali­fi­ca­tion frau­du­leuse à l’en­trée dans la zone euro par le PASOK de Simi­tis et l’im­pact du krach global de 2008 sur l’éco­no­mie fragile d’une Grèce endet­tée et non compé­ti­tive. Depuis 2010, des programmes d’aus­té­rité succes­sifs — autre­fois appe­lés « plans de stabi­li­sa­tion » — dictés par l’Al­le­magne et la France, dont les banques étaient les plus expo­sées au risque de défaut grec, ont été mis en oeuvre sur place par la Troïka compo­sée de la Commis­sion euro­péenne, de la BCE et du FMI. Cinq années de chômage de masse et de coupes budgé­taires sociales plus tard, la dette attei­gnait de nouveaux sommets. Dans ce contexte, Syriza a gagné parce qu’il promet­tait avec fougue et convic­tion de mettre fin à la soumis­sion à la Troïka. Il « rené­go­cie­rait » les termes de la tutelle euro­péenne.

Comment comp­tait-il y parve­nir ? Tout simple­ment en implo­rant un trai­te­ment plus doux, et en jurant quand celui-ci ne venait pas — des implo­ra­tions et des jurons, donc, adres­sés aux nobles valeurs de l’Eu­rope, auxquelles le Conseil euro­péen ne pouvait être indif­fé­rent. Il n’était que trop clair, dès le départ, que ce déver­se­ment de suppli­ca­tions et d’im­pré­ca­tions était incom­pa­tible avec toute idée de sortie de l’euro. Pour deux raisons. Les diri­geants de Syriza n’ar­ri­vaient pas à faire la distinc­tion mentale entre l’ap­par­te­nance à la zone euro et à l’UE, consi­dé­rant la sortie de l’une comme équi­valent de l’ex­pul­sion de l’autre, soit le pire cauche­mar pour les bons Euro­péens qu’ils assu­raient être. Ensuite, ils savaient que, grâce aux fonds struc­tu­rels et à la conver­gence initiale des taux d’in­té­rêt euro­péens, le niveau de vie des Grecs avait effec­ti­ve­ment progressé pendant les années Potem­kine de Simi­tis. Les Grecs avaient donc de bons souve­nirs de l’euro, qu’ils ne reliaient pas à leur misère actuelle. Plutôt que d’es­sayer d’ex­pliquer ce lien, Tsipras et ses collègues ont répété à qui voulait les entendre qu’il était hors de ques­tion d’aban­don­ner l’euro.

Ce faisant, ils ont renoncé à tout espoir sérieux de négo­cier avec l’Eu­rope réelle — et non l’Eu­rope qu’ils fantas­maient. La menace écono­mique d’un Grexit était certes beau­coup plus faible en 2015 qu’en 2010, les banques alle­mandes et françaises ayant été renflouées entre temps par les plans de soi-disant sauve­tage de la Grèce. Malgré quelques voix alar­mistes rési­duelles, le minis­tère des finances alle­mand savait depuis un moment que les consé­quences maté­rielles d’un défaut Grec ne seraient pas drama­tiques. Mais du point de vue de l’idéo­lo­gie euro­péenne à laquelle adhèrent tous les gouver­ne­ments de la zone euro, ce coup symbo­lique porté à la monnaie unique, et au « projet euro­péen » comme on aime à l’ap­pe­ler ces jours-ci, aurait été une régres­sion terrible qu’il fallait empê­cher à tout prix. Si Syriza avait élaboré dès son arri­vée au pouvoir un plan B pour un défaut orga­nisé — en prépa­rant les contrôles de capi­taux, l’im­pres­sion d’une monnaie paral­lèle et d’autres mesures de tran­si­tion impo­sables en 24 heures pour éviter le désordre — et menacé l’UE de l’ap­pliquer, il aurait disposé d’armes de négo­cia­tion. S’il avait déclaré qu’en cas d’épreuve de force, il reti­re­rait la Grèce de l’OTAN, même Berlin aurait réflé­chi à deux fois à un troi­sième programme d’aus­té­rité, devant la crainte améri­caine que suscite une telle pers­pec­tive. Mais pour les Candides de Syriza, ceci était encore plus tabou que l’idée d’un Grexit.

Face à un inter­lo­cu­teur privé de tout levier et alter­nant entre implo­ra­tions et insultes, pourquoi les puis­sances euro­péennes auraient-elles fait la moindre conces­sion, sachant dès le départ que tout ce qu’elles déci­de­raient serait in fine accepté ? Sous cet angle, leur conduite a été tout à fait ration­nelle. La seule surprise notable dans cette chro­nique écrite d’avance fût que Tsipras annonce, en déses­poir de cause, un réfé­ren­dum sur le troi­sième mémo­ran­dum et que l’élec­to­rat le rejette massi­ve­ment. Armé de ce « Non » reten­tis­sant, Tsipras a émis un « oui » penaud à un quatrième memo­ran­dum encore plus dur que le précé­dent, préten­dant à son retour de Bruxelles qu’il n’avait pas d’autre choix en raison de l’at­ta­che­ment des Grecs à l’euro. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas avoir posé cette ques­tion là au refe­ren­dum : être vous prêts à tout accep­ter pour rester dans l’euro?  En appe­lant à voter Non, et en exigeant un Oui docile moins d’une semaine après, Syriza a retourné sa veste aussi vite que les crédits de guerre avaient été votés par la sociale-démo­cra­tie en 1914, même si, cette fois-ci, une mino­rité du parti a sauvé son honneur. A court terme, Tsipras pros­pé­rera sur les ruines de ses promesses, comme l’avait fait le premier ministre travailliste britan­nique Ramsay MacDo­nald, dont le gouver­ne­ment d’union natio­nale composé en majo­rité de conser­va­teurs avait imposé l’aus­té­rité en pleine Grande dépres­sion, avant de mourir dans le mépris de ses contem­po­rains et de la posté­rité. La Grèce a déjà eu sa part de diri­geants de cet acabit. Peu de gens ont oublié lAposta­sia de Stepha­no­po­lous en 1965 (1).  Le pays aura sans doute à en subir d’autres.

Quid de la logique plus large de la crise ? Tous les sondages montrent que, partout, l’at­ta­che­ment  à l’Union euro­péenne a — à juste titre — forte­ment décliné en dix ans. Elle est désor­mais vue comme ce qu’elle est : une struc­ture oligar­chique, gangré­née par la corrup­tion, construite sur le déni de la souve­rai­neté popu­laire, impo­sant un régime écono­mique amer de privi­lèges pour quelques uns et de contraintes pour tous les autres. Mais ceci ne signi­fie pas qu’elle soit mortel­le­ment mena­cée par le bas. La colère monte dans la popu­la­tion, mais faute de catas­trophe, le premier instinct sera toujours de s’ac­cro­cher à ce qui existe, aussi repous­sant que cela puisse être, plutôt que de se risquer à ce qui pour­rait être radi­ca­le­ment diffé­rent. Ceci ne chan­gera que si, et quand, la colère sera plus forte que la peur. Pour le moment, ceux qui vivent sur la peur — la classe poli­tique à laquelle Tsipras et ses collègues appar­tiennent désor­mais — peuvent être tranquilles.

 

(1) L’Apo­sta­sia désigne le trans­fuge de rené­gats menés par Stepha­nos Stepha­no­pou­los d’un gouver­ne­ment d’Union des Centres à un régime nommé par le Roi, deux ans avant le coup d’Etat mili­taire de 1967.

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