9 janvier 2026

Le Monde; 23 12. Combattre l’an­ti­sé­mi­tisme ne passe pas par une appro­ba­tion du sionisme

https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/12/23/combattre-l-anti­se­mi­tisme-ne-passe-pas-par-une-appro­ba­tion-du-sionisme-la-reponse-d-un-collec­tif-de-person­na­lites-juives-a-eva-illouz_6659255_3232.html

 

« Combattre l’an­ti­sé­mi­tisme ne passe pas par une appro­ba­tion du sionisme » : la réponse d’un collec­tif de person­na­li­tés juives à Eva Illouz
Tribune
Un groupe d’uni­ver­si­taires, d’ar­tistes et de mili­tants juifs répond, dans une tribune au « Monde », au texte de la socio­logue publié le 18 décembre. Ils soulignent l’im­por­tance d’opé­rer « une critique néces­saire du sionisme ».

Dans une tribune au Monde publiée le 18 décembre, la socio­logue Eva Illouz s’em­ploie à décor­tiquer les ressorts de l’an­ti­sé­mi­tisme, analyse d’au­tant plus néces­saire après l’hor­rible tuerie de Bondi Beach. Son analyse reprend la distinc­tion clas­sique entre la judéo­pho­bie, qui
renvoie à la haine chré­tienne des juifs, et l’an­ti­sé­mi­tisme, qui se réfère à « une théo­rie quasi socio­lo­gique trai­tant de l’in­fluence juive sur la société ». Elle aurait pu, d’ailleurs, aller encore plus loin dans l’ana­lyse de l’an­ti­sé­mi­tisme moderne en citant celui, « onto­lo­gique », incarné notam­ment par le philo­sophe et membre du parti nazi Martin Heideg­ger qui iden­ti­fiait le juif à un ennemi méta­phy­sique, irré­duc­ti­ble­ment étran­ger à l’en­ra­ci­ne­ment et à l’au­then­ti­cité du peuple.
Eva Illouz pose le postu­lat suivant : l’an­ti­sio­nisme relève de l’an­ti­sé­mi­tisme. Que l’an­ti­sio­nisme serve dans certains cas de paravent à une haine des juifs, cela n’est pas contes­table. Cepen­dant, cela ne justi­fie pas que l’on doive adhé­rer, sous peine d’être traité d’an­ti­sé­mite, à la doxa du sionisme, mouve­ment poli­tique natio­na­liste visant à regrou­per tous
les juifs dans un même Etat.
Ainsi, écrit-elle, « l’an­ti­sio­nisme remet en ques­tion la légi­ti­mité même du natio­na­lisme et du foyer natio­nal juif ». Or, accep­ter cette légi­ti­mité revient préci­sé­ment à consi­dé­rer que les juifs sont un corps étran­ger aux nations dans lesquelles ils naissent et vivent. Le natio­na­lisme juif vise à regrou­per dans un Etat tous les juifs du monde, consi­dé­rant comme les anti­sé­mites qu’ils n’ont pas de place dans les pays où ils vivent. Eva Illouz dénonce à juste titre le fait que « l’ef­fet de l’an­ti­sé­mi­tisme est de priver les juifs de foyer, en leur déniant leur citoyen­neté ou en les expul­sant », mais en reprend, de fait, le fonde­ment en défen­dant un natio­na­lisme juif qui suppose que les juifs appar­tiennent à un peuple distinct de celui des pays dans lequel ils vivent.

D’ailleurs, qui est juif et par quoi le peuple juif serait-il défini ? Par sa reli­gion ? Une grande partie de celles et ceux qui se disent juifs ne sont pour­tant pas reli­gieux. Par sa culture ? Il y a peu de choses communes entre les Ashké­nazes et les Sépha­rades, sans même parler des
Fala­chas ? Reste la défi­ni­tion biolo­gique qui est celle du rabbi­nat ortho­doxe ayant force de loi dans le pays, selon laquelle la judéité présente un carac­tère héré­di­taire et qui a même poussé des cher­cheurs israé­liens à tenter d’iden­ti­fier « un gène juif ». Cette défi­ni­tion est aussi celle de certains courants anti­sé­mites, qui consi­dèrent qu’un juif même athée ou converti reste un juif.
Ce qui struc­ture d’abord et avant tout les juifs, c’est l’in­té­rio­ri­sa­tion psychique de l’op­pres­sion et des persé­cu­tions subies au cours des siècles et dont le géno­cide a été l’acmé, inté­rio­ri­sa­tion qui abou­tit souvent à faire de l’an­ti­sé­mi­tisme un phéno­mène ahis­to­rique, éter­nel et impos­sible à combattre.

Un triple refus
Il est indé­niable « qu’Is­raël s’est créé comme un pays de réfu­giés au sortir de la seconde guerre mondiale ». Réfu­giés que les pays occi­den­taux, après avoir bloqué l’im­mi­gra­tion des juifs persé­cu­tés avant la guerre, refu­saient d’ac­cueillir. En revanche, et contrai­re­ment à ce qu’af­firme Eva Illouz, l’expul­sion des juifs des pays arabes a été posté­rieure à la créa­tion de l’Etat d’Is­raël. Avant la créa­tion de ce dernier, l’an­ti­sé­mi­tisme dans les pays arabes n’était pas consi­déré comme une menace pour les juifs dont certains étaient d’ailleurs très actifs dans les mouve­ments natio­na­listes arabes contre l’im­pé­ria­lisme britan­nique.
Le fait que la Pales­tine soit deve­nue une terre de refuge pour les juifs victimes de l’an­ti­sé­mi­tisme occi­den­tal ne signi­fie pas qu’Is­raël ne soit pas né d’un proces­sus de colo­ni­sa­tion ayant abouti, en 1948, à l’ex­pul­sion de près de 800 000 arabes pales­ti­niens. Ce fait colo­nial s’est mué en fait natio­nal israé­lien. Une culture propre­ment israé­lienne – musique, cinéma, litté­ra­ture –, avec l’hé­breu comme vecteur, a vu le jour très rapi­de­ment, et notam­ment une culture laïque, emprun­tant des éléments à l’Orient et à l’Oc­ci­dent.
Une nation israé­lienne est donc née. Ce n’est pas la seule nation à être née d’un proces­sus de colo­ni­sa­tion, comme le montrent les cas des Etats du conti­nent améri­cain, de l’Aus­tra­lie ou de la Nouvelle-Zélande. Ces colo­ni­sa­tions, souvent portées par des popu­la­tions persé­cu­tées dans
leur pays, ont abouti à la créa­tion de nations dans des proces­sus complexes, où la bataille pour la recon­nais­sance des popu­la­tions autoch­tones n’est pas encore termi­née.
Accep­ter l’exis­tence d’un fait natio­nal israé­lien, et donc de l’Etat d’Is­raël, ne signi­fie pas accep­ter le fait que cet Etat se soit construit sur une base ethnico-reli­gieuse qui refuse, par exemple, qu’une personne juive puisse épou­ser une personne non juive. Ou encore accep­ter un Etat qui, par la loi du 19 juillet 2018, faisant d’Is­raël « l’Etat-nation du peuple juif », a
offi­cia­lisé un régime d’apar­theid. L’es­prit de cette loi avait été résumé à l’époque par la ministre de la justice Ayelet Shaked : « Le sionisme ne doit pas – et cela n’ad­vien­dra pas – conti­nuer à se soumettre à un système de droits indi­vi­duels inter­pré­tés de manière univer­sa­liste. » On ne peut être plus clair : en Israël, il y a des droits pour les juifs et pas pour les autres citoyens du pays.

La critique néces­saire du sionisme s’ap­puie, au-delà de la dénon­cia­tion de la barba­rie de la poli­tique du gouver­ne­ment israé­lien d’ex­trême droite, sur un triple refus : refus que la desti­née des juifs du monde soit d’émi­grer en Israël, refus de l’as­si­mi­la­tion de ces derniers à cet Etat et refus de son carac­tère ethnico-reli­gieux. Pour nous, juives et juifs, combattre l’an­ti­sé­mi­tisme ne passe pas par une appro­ba­tion du sionisme mais au contraire par la recon­nais­sance de droits égaux impres­crip­tibles pour tous les êtres humains, des luttes univer­selles pour les droits de toutes et tous et, par consé­quent, pour ceux des Pales­ti­niens.

Parmi les signa­taires : Edgar Blau­stein, écono­miste ; Rony Brau­man, méde­cin ; Yaël Dagan, profes­seur d’hé­breu ; Gilbert Elkaïm, profes­seur de sciences écono­miques et sociales ; Nicole Fayman, fille de dépor­tés ; Georges Yoram Feder­mann, méde­cin ; Pierre Khalfa, écono­miste ; Elsa Martayan, urba­niste ; Patrick Michaë­lis, comé­dien ; Claude Szatan, mili­tant alter­mon­dia­liste.

Tous les signa­taires sont membres du Collec­tif Juives et
juifs pour les droits du peuple pales­ti­nien

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