28 février 2026

Le Monde. Gérard Noiriel, histo­rien. « La mort de Quen­tin Deranque a été exploi­tée par le RN pour pour­suivre sa stra­té­gie de “dédia­bo­li­sa­tion” »

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Gérard Noiriel, histo­rien : « La mort de Quen­tin Deranque a été exploi­tée par le RN pour pour­suivre sa stra­té­gie de “dédia­bo­li­sa­tion” »

La mort, le 14 février, de Quen­tin Deranque, un membre actif de l’ex­trême droite iden­ti­taire, battu à mort deux jours plus tôt par des indi­vi­dus affi­liés à la Jeune Garde anti­fas­ciste, a été exploité par le Rassem­ble­ment natio­nal (RN) pour pour­suivre la stra­té­gie de « dédia­bo­li­sa­tion » commen­cée il y a une dizaine d’an­nées. Son but le plus évident est d’in­ver­ser les valeurs qui oppo­saient jusque-là l’ex­trême droite et la gauche. Aujourd’­hui, les diri­geants du RN se présentent comme des remparts contre l’an­ti­sé­mi­tisme, dont ils accusent l’ex­trême gauche.

(…)

Pour comprendre pourquoi ce genre d’ar­gu­ments rencontre aujourd’­hui un écho qui dépasse large­ment les clivages parti­sans, il faut dire un mot sur les boule­ver­se­ments du champ poli­tique qui se sont produits en France depuis les années 1980. Comme l’a montré Bernard Manin dans son livre Prin­cipes du gouver­ne­ment repré­sen­ta­tif (Calmann-Lévy, 1995), c’est à ce moment-là que « la démo­cra­tie du public » a commencé à rempla­cer « la démo­cra­tie de partis ». Les partis n’ont pas disparu, mais ils ont perdu une bonne part de leur auto­no­mie. Le nombre des mili­tants actifs s’est effon­dré, de même que les actions de masse que les orga­ni­sa­tions poli­tiques et les syndi­cats étaient capables d’im­pul­ser autre­fois.

(…) De plus en plus, c’est l’in­dus­trie du commen­taire poli­tique qui décide fina­le­ment de l’in­ter­pré­ta­tion qui est donnée d’un événe­ment et de son impact dans l’opi­nion. L’élec­to­rat devient un public qui réagit à ce qui lui est proposé.

La fin de la « démo­cra­tie de partis » a contri­bué à la paci­fi­ca­tion de notre vie poli­tique. Ce constat peut paraître surpre­nant étant donné que le meurtre de Quen­tin Deranque a été inter­prété, de façon quasi unanime, comme la preuve d’une montée de la violence. Il est vrai que les agres­sions physiques ont augmenté ces dernières années, mais si l’on compare la situa­tion actuelle avec celle des années 1930, il est évident que la violence à carac­tère poli­tique a beau­coup régressé. Pour­tant ce sont les mots qui ont été inven­tés à cette époque qui servent encore à nommer les réali­tés d’aujourd’­hui.

(…) C’est au nom de l’an­ti­fas­cisme que les partis de gauche se sont récon­ci­liés ; ce qui a permis la victoire du Front popu­laire en 1936. Les mots « extrême gauche » et « extrême droite » dési­gnaient à l’époque des groupes poli­tiques qui cher­chaient à abattre la démo­cra­tie. Les premiers voulaient la rempla­cer par le « commu­nisme » et les seconds par une « révo­lu­tion natio­nale » qui finira par s’im­po­ser en juin 1940. 

Ce petit rappel histo­rique suffit pour montrer que notre vie poli­tique actuelle n’a plus grand-chose à voir avec celle des années 1930. La fin de la « démo­cra­tie de partis » corres­pond à l’ef­fon­dre­ment des mouve­ments de masse capables de prendre le pouvoir par la force. Aujourd’­hui, aucun parti ne se donne pour objec­tif expli­cite d’abattre la Répu­blique. C’est pour cela que les termes d’ex­trême droite et d’ex­trême gauche sont récu­sés par les partis qui sont dési­gnés ainsi.

Toute la vie poli­tique française est prise désor­mais dans des compé­ti­tions élec­to­rales. Si la polé­mique provoquée par la mort de Quen­tin Deranque a pris une telle ampleur, c’est parce qu’elle s’ins­crit dans un contexte dominé par les élec­tions muni­ci­pales, les 15 et 22 mars, et prési­den­tielle.

Une autre carac­té­ris­tique de la « démo­cra­tie du public » sur laquelle il faut insis­ter pour comprendre cette affaire, c’est la place essen­tielle qu’oc­cupe aujourd’­hui la « fait-diver­sion » de la poli­tique : les faits divers (crimes et catas­trophes) occupent une place de plus en plus centrale dans notre actua­lité, car la charge émotion­nelle provoquée par le récit et les images de ces événe­ments drama­tiques permet d’aug­men­ter l’au­dience des médias et donc les recettes publi­ci­taires. La « fait-diver­sion » de la poli­tique consiste à donner une signi­fi­ca­tion poli­tique à un acte délic­tueux commis par un seul indi­vidu. Ce qui suppose un proces­sus de géné­ra­li­sa­tion et d’in­ter­pré­ta­tion de l’acte en fonc­tion de la conjonc­ture poli­tique du moment. C’est cette rhéto­rique qu’a exploi­tée le président du RN, Jordan Bardella, pour présen­ter LFI comme un parti crimi­nel et le reje­ter en dehors de la Répu­blique.

Il est surpre­nant que très peu de voix se soient élevées pour dire que, dans une démo­cra­tie, ce sont les programmes soumis aux élec­teurs qu’il faut exami­ner pour quali­fier leurs posi­tions. Lors de la campagne qui a précédé les élec­tions légis­la­tives de juin 2024, Jordan Bardella a affirmé : « Je suppri­me­rai le droit du sol. » Etant donné que le droit du sol est l’une des valeurs fonda­trices de notre Répu­blique, contre laquelle se sont achar­nées toutes les mouvances de l’ex­trême droite depuis la fin du XIXe siècle, nous avons là un exemple parti­cu­liè­re­ment éclai­rant pour comprendre quel parti menace aujourd’­hui nos tradi­tions répu­bli­caines. L’ex­ploi­ta­tion de l’af­faire Quen­tin Deranque par le RN appa­raît ainsi comme un écran de fumée visant à masquer la véri­table nature de ce parti poli­tique.

Gérard Noiriel est histo­rien, direc­teur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)

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