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Ma manif à moi c’est pas tout à fait la même …

Une poite­vine raconte comment elle a été prise dans la « nasse » de la police à la mani­fes­ta­tion pari­sienne le 14 juin 2016

Comme j’étais montée de façon indé­pen­dante à Paris, j’ai mani­festé avec ma fille et ses copains : des dange­reux , docto­rants à Orsay, « ulmiens » matheux ou norma­liens de Cachan, ouh la la !! Avec la coor­di­na­tion étudiante, rendez vous était pris aux début du Boule­vard de Port Royal au carre­four des Gobe­lins. Arri­vée Place d’Ita­lie : tout ce monde, tous avec le même objec­tif, ces chants, ces slogans, ces affi­chettes marrantes ou plus graves, font chaud au cœur. Toute l’ave­nue des Gobe­lins est pleine de monde qui monte, descend. C’est joyeux, chaleu­reux et j’aime toujours cette ambiance des grands rassem­ble­ments reven­di­ca­tifs.

On se place derrière les chemi­nots CGT d’Aus­ter­litz, il y a des inter­mit­tents , la Compa­gnie Jolie Môme, on chante, les bande­roles et les drapeaux claquent ; c’est tout mélangé : CGT, Sud ( beau­coup de Sud culture), CNT , FO et même FSU et puis surtout de nombreuses personnes de tous les âges qui ne portent pas de signes distinc­tifs ( comme diront les flics plus tard ) mais qui sont là pour mani­fes­ter leur désac­cord avec la loi El Khomri, avec l’obs­ti­na­tion de ce gouver­ne­ment, avec le monde qui se profile. Tout le monde se sent bien. Aucune tension. Quand un type distri­bue des masques de chirur­gie j’en prends un en me disant que je m’en servi­rais pas (ma fille – plus habi­tuée depuis 2 mois- semble dubi­ta­tive). Nous avançons, c’est dense boule­vard de Port Royal, croi­sons les stands des Partis poli­tiques PG /PCF/ « France insou­mise » je me dis qu’ils auraient pu il y a quelques temps être ensemble … NPA/ LO, j’en­grange les tracts, jour­naux , auto­col­lants … comme d’hab.

En arri­vant boule­vard du Mont­par­nasse, un double cordon de CRS prend place devant nous ; ils ont pas l’air sympa et en plus ils nous imposent un rythme , je me rend compte que nous sommes coin­cés , on ne peut ni aller de l’avant, ni recu­ler pour rejoindre le cortège syndi­cal dont nous sommes sépa­rés ; on est dans un couloir de flics qui font ce qu’ils veulent, c’est très oppres­sant : ils nous bloquent pendant dix minutes, on scande « lais­sez nous passer » puis relâchent ; puis rebloquent, ça m’agace de devoir défi­ler à un rythme imposé par les flics ; on est nombreux, je ne sais pas bien évaluer mais peut-être 10 mille, mais la séré­nité commence à dimi­nuer, les bande­roles sont roulées, les drapeaux aussi, les gens autour de moi sortent lunettes et foulards, je demande ce qui se passe.

Et soudain devant et derrière nous, assez loin commence un déluge de lacry­mo­gènes, des grenades assour­dis­santes font très mal aux oreilles, on pleure, ça pique la peau, le nez, certains vomissent, personne ne peut plus respi­rer. Les groupes de CRS sortent de toutes les rues perpen­di­cu­laires et scindent la grosse nasse qu’ils avaient formé en plusieurs petites en coupant le cortège. Bien sûr, il y a des gens qui étaient prépa­rés à l’af­fron­te­ment, et en quelques minutes ça devient la guerre au carre­four de Duroc. Ils chargent à plusieurs reprises, soit rapi­de­ment pour venir extraire quelqu’un qu’ils ont repéré et retour­ner dans leur rue, soit pour couper en morceaux le cortège.

J’ai très peur, je panique quand je me retrouve à la suite d’un de ces mouve­ments coin­cée sur un trot­toir au premier rang face à un mur de flics cachés derrière les boucliers. Je leur demande de me lais­ser quit­ter la manif ; « non , si vous aviez vrai­ment peur madame vous ne seriez pas venue », le but est donc bien d’ef­frayer au maxi­mum, moi, les autres, dont certains peut-être se diront qu’ils ne mani­fes­te­ront plus. Il est vrai que comme on ne peut respi­rer , tout le monde a un foulard, un masque , beau­coup un casque sur la tête contre les matraques, mais les gens sont extra­or­di­nai­re­ment soli­daires, on vous aide, vous donne du sérum physio­lo­gique pour calmer les yeux, on vous vapo­rise du maalox qui atté­nue la brûlure du gaz sur la peau, les bles­sés – car il y en a – sont entou­rés par les gens « les médic’ » qui évaluent la gravité, portent les premiers secours, bandages, désin­fec­tant…

Une jeune fille bles­sée à la jambe par une grenade est portée vers un cordon de flic adja­cent, les “médics” négo­cient sa sortie : NON , dix minutes plus tard, c’est un jour­na­liste qui montre son casque de presse et sa carte et qui fait ouvrir le barrage pour que la bles­sée sorte ; je remarque que lui ne sort pas, d’ailleurs. Il y a des mani­fes­tants qui cassent, qui foncent avec une audace incroyable vers les flics, souvent pour dé-nasser des gens (je note que dans les petites nasses très serrées les plus radi­caux qui cassent les vitrines et descellent les pavés n’y sont presque jamais, ils ont des tactiques et de l’en­traî­ne­ment et se sont souvent les mani­fes­tants moins aguer­ris qui s’y retrouvent ) .
On repart toujours comme un trou­peau entre les barrières d’un corral pous­sés vers les Inva­lides à travers un nuage de gaz . Épui­sés, on s’ac­cote au muret devant le grand bâti­ment, il y a des lapins partout sur la pelouse. Les pauvres vont vite rentrer se cacher pour faire place à des mili­taires que nous trou­vons plutôt placides.

L’en­fer se déchaîne sur l’es­pla­nade, il y a encore beau­coup de monde, de nombreux « badauds » qui commentent le déluge qui s’abat sur les mili­tants sur l’es­pla­nade ; les camions-canon à eau viennent se placer pour vider l’es­pla­nade, les groupes de mani­fes­tants conti­nuent d’ar­ri­ver sans discon­ti­nuer, il y a des charges, moi, je n’y comprends rien et je suis trop sonnée pour comprendre et évaluer la véra­cité des commen­ta­teurs qui m’en­tourent.

On décide d’es­sayer de sortir par la rue de Grenelle pour un petit coucou à notre minis­tère de tutelle, il faut faire la queue pour une véri­fi­ca­tion des sacs, les flics demandent si on a des «  signes distinc­tifs » : je ne comprends pas, ils finissent par garder les lunettes de piscine de ma fille ( qu’est ce qu’ils vont en faire? C’est une arme?).

Ce n’est que plus tard qu’on appren­dra que le cortège syndi­cal n’est pas arrivé aux Inva­lides, qu’il a été détourné.

En tous cas, si dans ce que j’ai vu , il y a bien quelques centaines de gens ( ce ne sont pas tous des jeunes) qui voulaient en découdre avec la police et les symboles d’un pouvoir qu’ils détestent, la plupart des gens qui ont été pris en otage ( pour le coup, ça me semble assez adéquat ) dans ce début de manif étaient des citoyens qui exerçaient leur droit de mani­fes­ter. J’ai pu consta­ter que c’est à partir du moment où les bataillons de poli­ciers se sont mis à lancer des gaz que la riposte est deve­nue violente. Je suis léga­liste et ne pour­rais jamais passer à l’acte pour casser, défon­cer la chaus­sée… mais je peux comprendre la déter­mi­na­tion de certains surtout après deux bons mois de harcè­le­ment. Notre inénar­rable premier ministre nous a préve­nus : comprendre , c’est déjà excu­ser ….

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