20 mai 2026

Omer Bartov, historien américano-israélien, spécialiste de la Shoah: »ce qui a lieu à Gaza est bien un génocide »

Pascal Riché, Le Monde, 7 mai, extraits
Omer Bartov, historien : « On assiste à une acceptation tacite, une résignation, voire une indifférence, de la société israélienne face à ce qui se passe à Gaza »
Auteur d’un essai publié au Seuil le 7 mai, « Israël. Une course vers l’abîme », l’historien israélien, spécialiste de la Shoah, revient, dans un entretien au « Monde », sur le déni des crimes commis dans la bande de Gaza, et réfléchit à des pistes de résolution politique pour l’avenir. 
Propos recueillis par Pascal Riché

Historien américano-israélien, professeur à Brown University (Etats-Unis), Omer Bartov est un spécialiste de l’Allemagne nazie et de la Shoah. Son premier livre traduit en français démontre l’implication des militaires allemands dans les barbaries nazies sur le front de l’Est, à commencer par les massacres de juifs (L’Armée d’Hitler. La Wehrmacht, les nazis et la guerre, rééd. Les Belles Lettres, 2024). Publié en 2021, Anatomie d’un génocide (Plein Jour) documente la destruction des juifs de Galicie orientale (aujourd’hui l’ouest de l’Ukraine), région dont sa famille est originaire.

Après le déclenchement de la guerre dans la bande de Gaza, en 2023, Omer Bartov a été l’un des premiers intellectuels israéliens à mettre en garde contre un « risque de génocide ». Moins de deux ans plus tard, il a affirmé que ce génocide avait bien lieu, ce qui a fait polémique. Dans l’essai Israël. Une course vers l’abîme (Seuil, 288 pages, 21,90 euros), il s’interroge sur les causes de la tragédie en cours et sur le déni des crimes commis. Il esquisse aussi des pistes d’avenir.

Vous êtes spécialiste du génocide des juifs d’Europe, et vous parlez de « génocide » à propos de ce qui se passe à Gaza depuis deux ans. L’usage de ce mot fait pourtant l’objet d’une controverse…

Pour beaucoup d’Israéliens, y compris de gauche, parler de « génocide » à propos d’actes commis par Israël est inaudible, car ils pensent « Shoah ». Pourtant, lorsque le juriste Raphael Lemkin [1900-1959] a commencé à réfléchir à la notion de génocide, dans les années 1930, c’était bien avant la Shoah. Il cherchait alors à définir le crime dont les Arméniens avaient été victimes en 1915 : la tentative de détruire un groupe humain, sa culture, ses traditions. Ce qui a eu lieu à Gaza n’est pas la Shoah, mais c’est bien un génocide.

La majorité des Israéliens vivent depuis longtemps dans un déni profond, qui s’est renforcé au fil du temps. (…). Mais, dans le débat public, il n’y a jamais vraiment eu de véritable confrontation avec la réalité des massacres commis. Au lieu de cela, on assiste à une sorte d’acceptation tacite, de résignation, voire d’indifférence. Nous en sommes encore là.

Pourquoi est-il important pour vous de qualifier la destruction de Gaza de « génocide », plutôt que de « crime de guerre » ou de « crime contre l’humanité » ?

Le mot « génocide » est un terme de droit précis. Et ce qui s’est passé à Gaza correspond parfaitement à la définition qui est donnée dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 : « un acte commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ». (…)

(…)

Pensez-vous vraiment qu’un tel gouvernement autoritaire soit viable en Israël ?

Oui, hélas. Il se passe quelque chose de très étrange en Israël en ce moment. Les citoyens israéliens passent leur temps à se réfugier dans des abris sécurisés. A chaque alerte, ils ont quelques minutes pour y courir. Ils s’y assoient. Mais que pensent-ils ? Les médias israéliens se demandent pourquoi le peuple iranien ne se soulève pas contre les mollahs, mais ne s’étonnent jamais que les Israéliens restent passifs dans leurs abris.

Des centaines de milliers de réservistes ont été mobilisés depuis le 7-Octobre. Ils ont perdu leur travail, leur vie familiale, leurs perspectives. Et personne ne dit rien. Personne ne se soulèveLe mouvement de protestation contre la mise au pas du système judiciaire, qui était très puissant avant le 7-Octobre, s’est dissous. (…)

(…) Mais aujourd’hui, je crains autre chose. Que Gaza devienne un modèle de « génocide économiquement rentable ». Un scénario prévoit en effet de mettre une partie de Gaza sous contrôle de l’armée israélienne, tandis qu’une autre deviendrait une zone touristique financée par des pays du Golfe. Confinés dans des zones contrôlées, les Palestiniens, fourniraient la main-d’œuvre.

Quelle voie devrait-on suivre, à ce stade, pour parvenir à une solution politique ?

J’ai longtemps cru à la solution à deux Etats, mais elle est désormais impraticable. La communauté internationale et la gauche israélienne ont continué de la soutenir, pour se donner bonne conscience, pendant que la colonisation se poursuivait. Il n’y a plus d’espace pour cette solution, parce que les populations sont totalement imbriquées. Impossible d’expulser plus de 700 000 colons israéliens en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.

(…) Ici, les colons sont intégrés à l’Etat israélien, à l’armée, aux institutions. Ils sont armés. Si un gouvernement tentait de les expulser, ce serait une guerre civile.

(…)La seule voie possible, à mon avis, est une confédération. Il y aurait Israël et la Palestine, mais avec une frontière ouverte. Les 2 millions d’Israéliens arabes pourraient avoir la double nationalité. Un Palestinien pourrait vivre à Haïfa, un Israélien pourrait vivre en Cisjordanie. Chacun serait soumis aux lois du territoire où il vit. Un peu comme dans l’Union européenne : un Français vivant à Berlin doit suivre les lois allemandes, mais il vote en France.(…)

Pascal Riché

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