19 mars 2026

Pierre Rous­set. Retour sur un passé anti­fas­ciste.

Europe Soli­daire Sans Fron­tières
 
A gauche, nous devons tirer clai­re­ment les leçons de la mort du mili­tant fasciste à Lyon
Dimanche 1er mars 2026, par ROUSSET Pierre
 La mort tragique de Quen­tin Deranque a des consé­quences poli­tiques majeures qui risquent d’être durables. Ce peut être un point tour­nant. La LFI, la gauche radi­cale, les anti­fas­cistes, l’an­ti­fas­cisme sont mis au banc des accu­sés. Il faut faire front commun face à cette défer­lante, mais il ne faut pas pour autant mini­mi­ser la gravité de ce qui s’est passé à Lyon. Quen­tin Deranque n’au­rait pas dû mourir. Ce décès ques­tionne notre éthique mili­tante. La Jeune Garde est des nôtres et c’est préci­sé­ment pour cela que l’on doit tirer en toute clarté les leçons de ce qui s’est passé. Cette réflexion sur notre éthique mili­tante est nour­rie de mon histoire.
Dans les années 1960–1970, les fascistes d’alors (Occi­dent) m’ont enfoncé le crâne d’une lourde barre métal­lique. J’ai été emmené d’ur­gence à l’hô­pi­tal. La police est arri­vée et a voulu m’em­barquer au commis­sa­riat. Le person­nel hospi­ta­lier a fait barrage et j’ai été immé­dia­te­ment soigné. Sinon, peut-être serais-je mort. Les paral­lèles avec le présent sont assez saisis­sants – même si le bord poli­tique n’est pas le même. A l’époque, les clashs avec les fascistes étaient quoti­diens sur les marchés, devant les facs, partout où nous inter­ve­nions, vendions notre pres­se… Cepen­dant, nous avions une règle cardi­nale : on ne prend pas le risque de tuer, donc on ne frappe pas à la tête en usant « d’armes par desti­na­tions » poten­tiel­le­ment léthales. Ils m’ont enfoncé le crâne, je n’en­fon­ce­rai pas le leur. 
Une ligne rouge à ne pas fran­chir. Elle l’a malheu­reu­se­ment été à Lyon. Je pense pour­tant que la Jeune Garde faisait sienne cette règle cardi­nale. Je suis bien convaincu que les mili­tants en cause ne voulaient pas tuer. Quen­tin Deranque n’en est pas moins décédé. Il n’est pas mort dans une rixe géné­rale, mais lors d’une confron­ta­tion « de groupe à groupe ». Aurait-il pu être sauvé s’il avait été conduit tout de suite à l’hô­pi­tal ? D’un point de vue juri­dique, la ques­tion est d’im­por­tance. D’un point de vue poli­tique, elle ne change pas la nature de la ques­tion qui nous est posée. Posée à nous. On doit y répondre main­te­nant et ce n’est pas faire preuve d’une absence de soli­da­rité que de le dire. Procès d’ex-membres de la Jeune Garde, il y aura.
Nous devons exiger que ce procès ne soit pas mené « à charge ». Vu les invrai­sem­blables propos du ministre de la Justice (on croit entendre un ministre de l’In­té­rieur ultra), on peut craindre qu’il n’exerce de lourdes pres­sions sur l’ins­truc­tion, une crainte que renforce le présent climat poli­tique hysté­risé. Les personnes et orga­ni­sa­tions qui soutien­dront la défense des incul­pés durant le procès seront plus crédibles si elles ont clai­re­ment condamné le meurtre. Le proces­sus judi­ciaire va prendre bien du temps. Une réflexion poli­tique sérieuse sur la « crise lyon­naise » ne peut être mise en « pause » sine die. Pour faire sens, elle doit se mener dans le présent. Mon propos n’est pas d’of­frir ici une analyse de la situa­tion poli­tique française post-Lyon ou de dres­ser un pano­rama des extrêmes droites actuelles, à contre-courant du discours média­tique domi­nant. Pour cela, je renvoie à l’ar­ticle de mon ami et cama­rade Léon Crémieux [1]. 
Pour un histo­rique de l’an­ti­fas­cisme, je me réfère notam­ment à l’étude publiée dans la revue Regards par l’his­to­rien Roger Martelli [2]. Je converge avec eux sur la brûlante actua­lité de l’an­ti­fas­cisme comme mouve­ment socio­po­li­tique le plus large possible. Je souhaite reve­nir à partir de mon expé­rience propre sur des choix qui ont fondé la cohé­rence d’un enga­ge­ment révo­lu­tion­naire collec­tif et la maîtrise de la violence. Une expé­rience qui remonte aux années 1960–1970. J’ai fait remarquer à Léon que la critique des formes d’ac­tion qui ont conduit à la mort de Quen­tin Deranque aurait gagné à être annon­cée plus tôt dans son article et à être formu­lée de façon plus tran­chée. Il n’en discon­vient pas, je crois. D’au­tant plus que dans les années 70, alors qu’il mili­tait à Aix, leur SO s’est, par deux fois au moins, inter­posé pour empê­cher certains de s’achar­ner violem­ment sur des fachos à terre, évitant au moins une fois que cela finisse très mal. 
« Pour nous, c’était évident ! », note-t-il. Cet échange a fait remon­ter un souve­nir à ma mémoire. Lors d’une confron­ta­tion avec les flics, un poli­cier avait été « happé » par les mani­fes­tant.es. Nous l’avons rapi­de­ment exfil­tré par l’ar­rière pour qu’il ne lui arrive pas malheur, même si nous avons moult fois échangé avec les forces de [leur] ordre grenades défen­sives et lacry­mo­gènes d’un côté, pavés et cock­tails Molo­tov de l’autre. Nous n’étions vrai­ment pas des « ultra-gauches » ivres de violences ! Préci­sons que nous n’avons pas fait « le choix » de la violence. Nous étions la géné­ra­tion née pendant ou au lende­main de la Seconde Guerre mondiale, héri­tant de ce passé immé­diat et de ses trau­mas. Nous sommes entrés en lutte à l’époque de la Guerre d’Al­gé­rie, des raton­nades anti-immi­grés, de l’es­ca­lade mili­taire US au Viet­nam, mais aussi des guerres de libé­ra­tion et de l’in­ter­na­tio­na­lisme. Les Services d’Ac­tion Civiques (SAC, gaul­listes) sévis­saient en France, ainsi que les restes de l’OAS [3]. Occi­dent et ses avatars [4] étaient parti­cu­liè­re­ment actifs en milieu étudiant, menant une « guérilla » constante contre l’ex­trême gauche. Dans l’ombre, des orga­ni­sa­tions nazies étaient encore meur­trières. Signe que les revan­chards de l’Al­gé­rie française ne désar­maient pas, Henri Curiel est assas­siné en 1978 ! Mili­tant commu­niste égyp­tien, il s’était engagé, comme nous, dans les réseaux clan­des­tins de soutien au FNL, lesdits « porteurs de valises ».
Nos orga­ni­sa­tions ont été dissoutes, nous impo­sant une semi-clan­des­ti­nité, les mani­fes­tions ont été inter­dites, notam­ment à Paris, nos membres ont été incar­cé­rés pour recons­ti­tu­tion de ligue dissou­te… Cepen­dant, la situa­tion était bien pire dans d’autres pays euro­péens, à commen­cer par l’Ita­lie ou l’Etat espa­gnol. Nous n’étions en France ni héroïques ni spécia­le­ment à plaindre. Nous vivions une expé­rience fonda­trice pour toute une géné­ra­tion, dont le point d’orgue fut évide­ment Mais 68 et la grève géné­rale. Nous étions heureuses et heureux de vivre des temps d’es­pé­rance. Nous montions à l’as­saut du ciel. Ce dyna­misme a large­ment contri­bué à réduire les risques de dérives grou­pus­cu­laires et nous avons su inté­grer à notre réflexion poli­tique la ques­tion de la violence. Mes ami.es philip­pin.nes, de ma géné­ra­tion, ont mené, dans les années 1970, une résis­tance armée au régime dicta­to­rial de loi martiale sous le règne de Ferdi­nand Marcos senior. Ils ont déve­loppé une riche pensée poli­tico-mili­taire : toute déci­sion poli­tique pouvait en effet avoir des impli­ca­tions mili­taires, toute déci­sion mili­taire aura des impli­ca­tions poli­tiques.
Le terme ne vaut pas pour nous, qui n’étions pas enga­gés dans une lutte armée. Cepen­dant, nous devions en perma­nence évaluer la portée poli­tique des actions mino­ri­taires (quelle que soit leur nature) que nous envi­sa­gions de prendre. J’ai été l’un des respon­sables du service d’ordre (SO) pour la direc­tion de la Ligue commu­niste révo­lu­tion­naire (LCR) avant de devoir m’ex­pa­trier en 1973 après trois condam­na­tions judi­ciaires, dont un sursis d’un an qui aurait pu tomber à toute nouvelle anicroche. Les fonc­tions du SO étaient multiples, depuis la protec­tion de nos acti­vi­tés face aux constantes attaques fascistes, la protec­tion aussi (souvent unitaire) des mani­fes­ta­tions, de multiples actions spec­ta­cu­laires (non violentes), des opéra­tions plus dange­reuses, comme des distri­bu­tions de tracts aux usines Citroën face à des milices patro­nales qui faisaient régner la terreur dans l’en­tre­pri­se… Nous avions par ailleurs (ce n’était pas de ma respon­sa­bi­lité) des groupes d’au­to­dé­fense qui devaient contrer notam­ment des groupes nazis très actifs. Cela se passait obli­ga­toi­re­ment dans l’ombre – ce n’était pas un libre choix, mais une obli­ga­tion.
Il fallait à tout prix éviter que l’iden­tité des cama­rades concer­nés ne soit connue. Même dans ce cas, nos règles d’en­ga­ge­ment devaient être respec­tées : inter­dic­tion de frap­per à la tête au risque de tuer. Même dans l’ombre, nous ne combat­tions pas les nazis avec des méthodes de nazis. Chaque inter­ven­tion signi­fi­ca­tive du SO était discu­tée en amont tant dans ses moda­li­tés tech­niques que sur sa raison d’être poli­tique. Le bilan était assuré après coup, le tout en lien avec le Bureau poli­tique. Ce mode de fonc­tion­ne­ment a jugulé tout risque d’« auto­no­mi­sa­tion » du SO. Il était aussi l’oc­ca­sion de véri­fier la perti­nence de nos actions. On a natu­rel­le­ment tendance à répé­ter ce qui « fonc­tionne », sans se rendre compte que le contexte évoluant, ce qui était effi­cace hier cesse un jour de l’être. L’éva­lua­tion critique collec­tive permet d’ajus­ter régu­liè­re­ment l’ap­pré­cia­tion de la situa­tion. Malgré cela on peut évidem­ment commettre des erreurs.
Le cas de la mani­fes­ta­tion du 21 juin 1973 a été très discuté. Ordre Nouveau tenait meeting au Palais de la Mutua­lité à Paris pour dénon­cer « l’im­mi­gra­tion sauvage », alors que des travailleurs immi­grés se faisaient assas­si­ner. Une véri­table provo­ca­tion. Les condam­na­tions à gauche restaient verbales. La Ligue commu­niste a décidé de mani­fes­ter en ordre de bataille pour tenter de délo­ger les fascistes. Le cortège a fini par comprendre plusieurs milliers de parti­ci­pant.es. Surprise, il atteint sans encombre les abords de la Mutua­lité. En fait, le ministre de l’In­té­rieur de l’époque, Raymond Marcel­lin de très triste mémoire, voulait dissoudre la LC et nous avait tendu un piège. Nous avons été quelques-uns à nous retrou­ver en prison.
Je pense que cette initia­tive ne corres­pon­dait plus à la situa­tion poli­tique du moment, mais de nouvelles moda­li­tés d’ac­tion étaient diffi­ciles à mettre en œuvre, néces­si­tant un renfor­ce­ment de notre enra­ci­ne­ment social. On était dans un entre-deux. La disso­lu­tion de la LC a suscité un vaste senti­ment de soli­da­rité une fois que les manœuvres du ministre de l’In­té­rieur ont été révé­lées par la presse et que le contenu du meeting d’Ordre Nouveau a été plus large­ment connu. Le piège de Marcel­lin a aussi fait des remous au sein de la police. Au final, l’en­semble des forces de gauche se sont élevées contre notre disso­lu­tion, y compris le PCF qui nous trai­tait pour­tant de… « gauchistes Marcel­lin ». En tout état de cause, cet « épisode » au carac­tère un tant soit peu « substi­tu­tion­niste » a accé­léré le débat au sein de l’or­ga­ni­sa­tion sur la « mise à jour » de ses orien­ta­tions, le chan­ge­ment de période, la construc­tion dans la longue durée. Au début des années 1970, l’ave­nir était incer­tain. Le régime allait-il se durcir encore ? Pour comprendre certains débats de l’époque (je n’y reviens pas ici), il faut avoir à l’es­prit que nous ne voulions pas enga­ger une guerre privée avec l’Etat et une esca­lade de la violence. Mais nous crai­gnions que l’Etat ne soit le moteur de cette esca­lade et, si tel avait été le cas, nous étions très mal prépa­rés pour y faire face. Heureu­se­ment, il n’en fut point ainsi. Quant à nous, nous nous sommes refu­sés à « mili­ta­ri­ser » l’or­ga­ni­sa­tion.
 Bien au contraire, nous avons démo­cra­tisé notre service d’ordre. A partir de 1973, peu avant mon « exil », nous avons fait élire par chaque cellule les membres qu’elle délé­guait au SO. Nous devons avoir être la première orga­ni­sa­tion à l’avoir ainsi fémi­nisé, des mili­tantes ont été inté­grées à sa direc­tion.
Je voudrais conclure sur les points suivants :
• Des acci­dents sont toujours possibles (quelqu’un tombe d’un pont lors d’une confron­ta­tion…), mais nous ne devons jamais prendre déli­bé­ré­ment le risque de tuer, notam­ment en le frap­pant à la tête de façon poten­tiel­le­ment léthale (avec des coups de poing améri­cains, des barres à mine, etc.). Cette règle me semble devoir être parta­gée par tout le camp anti­fas­ciste.
• La prio­rité des prio­ri­tés est de renfor­cer la capa­cité de mobi­li­sa­tion anti­fas­ciste d’en­semble. Il me paraît clair qu’aujourd’­hui les confron­ta­tions de « groupe à groupe, à la lyon­naise » n’y contri­buent pas.
• L’ac­ti­vité de toute struc­ture char­gée de la protec­tion des acti­vi­tés de nos mouve­ments doit être sous le contrôle de leurs direc­tions pour éviter toute auto­no­mi­sa­tion. Un problème surgit quand l’or­ga­ni­sa­tion et secteur chargé de cette protec­tion se confondent. Il reste l’au­to­con­trôle, mais le risque est alors grand de dérives et de décon­nexions par rapport aux prio­ri­tés poli­tiques.
Pour élar­gir le propos, nous traver­sons une période très diffé­rente des années 60–70 et je suis trop vieux (79 ans) et moi-même trop « décon­necté » des respon­sa­bi­li­tés mili­tantes pour m’aven­tu­rer dans bien des débats d’ac­tua­lité. Cepen­dant, je pense que le point de vue à partir duquel on doit abor­der nos tâches (dont l’an­ti­fas­cisme) est la construc­tion d’un Front social et poli­tique aussi large que possible pour faire face à la montée des extrêmes droites (d’ordre divers), de la crise clima­tique, de la crise sani­taire et sociale, de la poly­crise. Là est l’ur­gence des urgences. En se lais­sant enfer­mer dans le jeu élec­to­ral, les divi­sions ne peuvent être surmon­tées. 
L’unité doit être recons­truite dans l’arène sociale à partir de ces urgences. Cela ne peut qu’im­pac­ter profon­dé­ment notre façon de faire de la poli­tique. Facile à dire, certes, beau­coup moins facile à faire.
Pierre Rous­set
Notes
Léon Crémieux, « Dyna­miques poli­tiques en France », 27 février 2026, ESSF (article 78179) : `https://www.europe-soli­daire.org/spip.php?arti­cle78179` [(europe-soli­daire.org in Bing)](https://www.bing.com/search?q=« https%3A%2F%2Fwww.europe-soli­daire.org%2Fspip.php%3Far­ti­cle78179″)
Roger Martelli, « L’an­ti­fas­cisme est une vertu, pas un crime », Regards, 23 février 2026 : `https://regards.fr/la-news­let­ter-du-23-fevrier/` [(regards.fr in Bing)](https://www.bing.com/search?q=« https%3A%2F%2Fre­gards.fr%2Fla-news­let­ter-du-23-fevrier%2F »)
Orga­ni­sa­tion de l’Ar­mée secrète. Créée en 1961 pour s’op­po­ser à toute pers­pec­tive d’in­dé­pen­dance de l’Al­gé­rie. Les comman­dos de l’OAS mène­ront de nombreuses opéra­tions para­mi­li­taires, s’at­taquant à tous les milieux favo­rables aux négo­cia­tions avec le Front de libé­ra­tion natio­nale (FLN) algé­rien, y compris des tenta­tives d’as­sas­si­nat de De Gaulle.
Groupe d’ex­trême droite, créé en 1964. Dissout en 1968, il se recons­ti­tue sous le nom d’Ordre Nouveau, puis du Groupe union défense (GUD).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.