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Privés de jobs, cloî­trés, les étudiants les plus dému­nis sont tenaillés par la faim et l’an­goisse

Publié dans Le Monde / 

Ils et elles sont des milliers actuel­le­ment confi­nés dans des condi­tions drama­tiques, dénoncent dans une tribune au « Monde » plus d’un millier d’uni­ver­si­taires.

La faim. Vous avez bien lu. C’est elle qui menace les étudiants restés confi­nés dans les loge­ments de leur centre régio­nal des œuvres univer­si­taires et scolaires (Crous) ou dans leurs studios de loca­tion. Depuis un mois déjà, restau­rants univer­si­taires, épice­ries soli­daires et autres relais d’ali­men­ta­tion habi­tuels ont fermé leurs portes. Les campus déserts prennent l’al­lure de no man’s land.

Les étudiants qui le pouvaient ont rejoint leur famille. Mais pas les étran­gers, pas ceux qui vivent loin de leurs proches ou « en rupture de ban », pas les précaires enfin. Tous ceux-là sont restés isolés, parfois sans connexion Inter­net, voire sans ordi­na­teur – à plusieurs kilo­mètres du premier super­mar­ché, s’il peut encore leur être utile. Privés de leurs jobs étudiants, ils n’ont d’autre choix que de rester cloî­trés, tenaillés par la faim. La faim et l’an­goisse. Celle qui naît du senti­ment d’avoir été oublié de tous.

Comment en sommes-nous arri­vés là ? Les Crous se féli­citent d’avoir adopté des « dispo­si­tifs d’ur­gence » : distri­bu­tions de bons d’achat déma­té­ria­li­sés, prises de contact par télé­phone, mises à dispo­si­tion de paniers repas… En réalité, tribu­taires de leurs méthodes de recen­se­ment et d’éva­lua­tion sociale, de tels dispo­si­tifs ont moins apaisé la faim que la mauvaise conscience.

La mobi­li­sa­tion de la société civile

Leurs rouages se sont empê­trés dans des monceaux de formu­laires et de pièces justi­fi­ca­tives, inter­di­sant à nombre d’étu­diants d’ac­cé­der aux soutiens auxquels ils ont droit. Aux lour­deurs admi­nis­tra­tives et au manque de moyens, humains et finan­ciers, s’est ajou­tée l’ab­sence d’in­for­ma­tion claire et acces­sible : serveurs satu­rés, stan­dards télé­pho­niques occu­pés, aucun affi­chage papier sur les campus, assis­tantes sociales en sous-effec­tif…

Pis, loin de prendre la mesure de l’ur­gence, le Centre natio­nal des œuvres univer­si­taires et scolaires (Cnous) aggrave les condi­tions de vie des plus vulné­rables en exoné­rant de loyer seule­ment les étudiants qui ont pu rega­gner leur foyer fami­lial. Tous ceux qui n’ont pu faire autre­ment que de rester sont mis en demeure de payer. Or, ce sont préci­sé­ment les plus dému­nis, ceux que le confi­ne­ment plonge dans la déré­lic­tion.

Face à cette incu­rie, la société civile s’est mobi­li­sée. Sur le campus borde­lais, par exemple, un collec­tif composé d’étu­diants, de docto­rants et de maîtres de confé­rences s’est consti­tué pour venir en aide aux étudiants. Grâce aux dons recueillis en ligne, le collec­tif « Soli­da­rité conti­nuité alimen­taire Bordeaux » a livré près de 800 colis alimen­taires, sur envi­ron 950 demandes enre­gis­trées. Son action coura­geuse, menée dans le respect des mesures sani­taires, a été couverte par la presse.

Besoin d’une aide d’ur­gence orga­ni­sée par le gouver­ne­ment

Des actions compa­rables prennent forme ailleurs. Comble de malchance, la cagnotte en ligne ouverte par le collec­tif a été bloquée, le gestion­naire du site arguant de mesures de sécu­rité. Ce blocage a contraint les béné­voles à œuvrer sur leurs deniers person­nels, puis à suspendre leurs acti­vi­tés, le 10 avril. Depuis, les demandes conti­nuent d’af­fluer, sans aucune réponse possible. Certains étudiants ont main­te­nant passé plusieurs jours sans manger…

Ce qui est fait pour les sans-domi­cile-fixe et dans les établis­se­ments d’hé­ber­ge­ment pour personnes âgées dépen­dantes (Ehpad) ne l’est toujours pas pour ces invi­sibles. Ques­tion aux univer­si­tés : pourquoi n’ont-elles pas débloqué d’ur­gence leurs fonds de soli­da­rité étudiants ? Même si certaines univer­si­tés ont déjà mis en place des actions d’aide sociale, elles ne sauraient, vu l’am­pleur des besoins, se substi­tuer à une aide d’ur­gence orga­ni­sée par le gouver­ne­ment.

Quand les pouvoirs publics respon­sables ne répondent plus et que les bonnes volon­tés sont dans l’im­passe, comment éviter l’es­ca­lade ? Isolés, sous-alimen­tés, inca­pables de payer leur loyer, a fortiori de conti­nuer d’étu­dier, certains ont perdu tout espoir. Comment les empê­cher de craquer ? Des cas de suicide ou de décès sur les campus ont été déjà été signa­lés dans la presse. Ces tragé­dies augurent-elles de la catas­trophe à venir ? Que faire pour empê­cher le pire d’ar­ri­ver ?

Porter assis­tance aux étudiants

Les solu­tions ne peuvent venir que des respon­sables au plus haut niveau : ceux qui ont entre leurs mains le pouvoir de déci­der. Autre­ment dit, le Cnous et le minis­tère de l’en­sei­gne­ment supé­rieur, de la recherche et de l’in­no­va­tion, dont il dépend. C’est à eux qu’il revient d’agir vite, c’est eux que nous inter­pel­lons !

Nous propo­sons les mesures suivantes : l’an­nu­la­tion immé­diate de tous les loyers Crous ; la simpli­fi­ca­tion et l’ac­cé­lé­ra­tion de toutes les procé­dures d’aide alimen­taire, finan­cière, et infor­ma­tique, asso­ciée à une commu­ni­ca­tion sur le terrain ; la mise en œuvre d’une assis­tance psycho­so­ciale adap­tée ; enfin, et il s’agit du simple bon sens, la subor­di­na­tion de la « conti­nuité péda­go­gique » à la certi­tude de pouvoir manger à sa faim.

Car exiger d’étu­diants qu’ils conti­nuent d’ap­prendre et d’être évalués le ventre vide n’est pas seule­ment absurde, mais cruel et inhu­main. C’est ajou­ter à la peur du lende­main l’an­goisse d’échouer. Face à cette pres­sion into­lé­rable, c’est la vie de milliers d’étu­diants qui est aujourd’­hui mena­cée. Comme notre président s’y est engagé dans son allo­cu­tion du 13 avril, il revient au gouver­ne­ment de leur porter assis­tance. Main­te­nant.

Premiers signa­taires :

Etienne Bali­bar, profes­seur émérite de philo­so­phie poli­tique, univer­sité Paris-10-Nanterre ;

Ludi­vine Banti­gny, maîtresse de confé­rences en histoire contem­po­raine, univer­sité de Rouen ;

Marc Crépon, direc­teur de recherches en philo­so­phie, CNRS/ENS/PSL ; Pierre Antoine Fabre, direc­teur d’études, EHESS ; Bernard Friot, profes­seur émérite de socio­lo­gie, univer­sité Paris-10-Nanterre ;

Mathilde Larrère, maîtresse de confé­rences en histoire poli­tique du XIXe siècle, univer­sité Gustave-Eiffel ; Frédé­ric Le Roux, profes­seur des univer­si­tés, mathé­ma­tiques, Sorbonne univer­sité ; Jean-Claude Monod, direc­teur de recherches au CNRS) ;

Willy Pelle­tier, socio­logue, univer­sité de Picar­die, coor­di­na­teur géné­ral de la fonda­tion Coper­nic ; Guis­laine Refré­gier, maîtresse de confé­rences en biolo­gie, univer­sité Paris-Saclay ; Marina Seretti, maîtresse de confé­rences en philo­so­phie, univer­sité Bordeaux-Montaigne ; Natha­lie Sigot, profes­seure d’éco­no­mie, univer­sité Paris-I-Panthéon-Sorbonne ;

Barbara Stie­gler, profes­seure de philo­so­phie poli­tique, univer­sité Bordeaux-Montaigne ; Cons­tance Valen­tin, CR CNRS Physique, univer­sité de Bordeaux ;

Michelle Zanca­rini-Four­nel, profes­seure émérite d’his­toire, univer­sité Claude-Bernard-Lyon-1.

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